Les hommes des sous-bois, Anouk Filippini et Danièle Secrétant

Dans un centre d’hébergement et de réinsertion sociale - CHRS pour les initiés - enseveli sous la neige au cours d’un hiver interminable, les destins de quelques laissés pour compte de la société - Carrolus, un adorable fou, un sicilien traqué par la mafia, un vieux monsieur qui n’a guère connu que la cloche et son jeune freluquet d’ami - vont croiser ceux de Camille, éducatrice un peu à part, rêveuse et batailleuse, de sa fille Ana, journaliste, et de leur ami le prêtre Victor, trousseur de jupons et pourfendeur des idées reçues.
Car Cordonnier, un habitant du centre, a été assassiné. Contre l’avis de tous, des autorités et de Marandin, le directeur, ils vont chercher à démasquer le coupable et à lutter contre le Mal. Le Mal, qu’ils s’évertuent à tenir loin, à bout de bras, luttant sans cesse pour ramener l’Humain au centre de leur monde.
Les Hommes des sous-bois est un roman à quatre mains écrit par Danièle Secrétant, qui exerce le métier d’éducatrice depuis trente sept ans, et sa fille, Anouk Filippini. C’est un roman policier, mais c’est aussi un roman où l’on découvre les dessous d’un monde peu connu, où des gens travaillent chaque jour à contrer le destin : le destin de ceux pour qui la vie pourrait n’être qu’une longue descente aux enfers.
Chapitre 1
La croix au-dessus d’une pharmacie lançait en morse hésitant un signal vert. Un panneau électronique déroulait couleur sang l’heure, puis la température, puis l’heure… Dix-huit heure cinquante-huit, moins onze degrés, dix-huit heure cinquante-neuf, moins onze degrés… Une foule chaudement habillée flânait encore. Cordonnier sortit de la Grande Poste au moment où la croix s’éteignait. Un long regard circulaire le rassura. Aucune menace en vue sinon le froid. Vraiment mordant. Des couples pressés de retrouver leurs foyers douillets ressemblaient à ce qu’ils étaient probablement : de paisibles bourgeois confortablement installés dans des certitudes ourlées au fil des générations. Travail, famille, épargne. Quelques restes de religion aussi à l’occasion des mariages, des baptêmes, de la mort. Beaucoup portaient des paquets enrubannés. Le compte en banque serein, ils s’arrêtaient devant les vitrines des boutiques qui, à l’approche de Noël, fermeraient un peu plus tard. Il semblait que ce soir, tout le monde se promenait à deux. Nulle silhouette inquiétante ne venait rompre l’équilibre de la rue bordée de commerces prospères devant lesquels des sapins conventionnellement décorés formaient une haie chatoyante.
Cordonnier boutonna son pardessus beige, propre, mais élimé, vestige soigneusement conservé d’une époque révolue. Derrière lui, un employé fatigué vérifia que quoiqu’il se passe dorénavant la porte resterait fermée. Un ivrogne accroupi sur le trottoir, une flaque de vomi à ses pieds, se leva, brandissant quelque chose d’informe. Il avait dû arriver là pendant la transaction entre un guichetier pressé d’en finir et Cordonnier. La casquette crasseuse de ce naufragé, sa bouteille de vin aussi, demandaient à être remplis. Perdu dans des éthers d’alcool, le regard torve, il sut immédiatement qu’il n’aurait rien à tirer de ce dernier client. Question d’expérience. Il lâcha une rafale d’insultes, cracha en direction de l’homme à l’élégance défraichie en qui il reconnaissait un frère prêt à quitter les tanières pouilleuses des sous-bois. Puis il leva un doigt d’imprécateur avant de se mettre en marche, titubant, vers l’asile de nuit probablement. Cordonnier soupira. Deux mondes. Il oscillait entre deux mondes, mais il rejoindrait, lui, un abri confortable. Une chambre bien chauffée l’attendait. S’il y arrivait.
Malgré les précautions qu’il avait prises en quittant discrètement le château, le pire restait toujours possible. Les dés jetés sur un tapis de cadavres continuaient de rouler. Il se dirigea vers l’arrêt de bus. Un luxe qu’il se permettait rarement. Le numéro 8, le dernier en direction de Choiseul venait de démarrer. S’il remarqua les gesticulations désespérées de Cordonnier, le chauffeur refusa de s’arrêter. Huit kilomètres. Il devrait faire huit kilomètres à pied sur de méchantes chaussures. Il envisagea de renoncer. Il se coucherait en boule sur un banc du square tout proche, la mort viendrait inexorablement, tout serait enfin terminé. Le rire d’une fillette accrochée à la main de sa mère lui redonna du courage. Allez, marche. Continue à marcher. Cette habitude de se donner des ordres lui fit hausser les épaules. Chacun son truc. Chaque matin il établissait son cahier des charges, chaque soir il faisait le point. Cela lui permettait de survivre aux journées, cela lui permettait d’avancer. La première partie de cette randonnée forcée, songeait-il, réveillerait les souvenirs agréables de son ancien monde, là où il rêvait d’opérer son retour. Ensuite, dès qu’il serait au château, il dévoilerait tout à Arsène. Il le décida à ce moment précis, parce qu’un bus ne s’était pas arrêté ; il pouvait maintenant franchir définitivement la frontière. Arsène serait un bon passeur, on pouvait lui faire confiance.
Les décorations de Noël soulignaient l’opulence provinciale de Besançon, mais Cordonnier savait désormais se contenter de peu. Un peu de clinquant zébrant le ciel devenu brusquement tout à fait noir, le rire d’un enfant... Il s’immobilisa devant une bijouterie. Derrière la vitrine, légèrement transparent, le reflet d’un homme le regardait. Une haute silhouette aujourd’hui voutée, maigre, portant des restes de race, d’élégance. Un visage acéré, des yeux fatigués vers lesquels une main fine partait en direction d’une perle de givre accrochée à un cil. L’image disparut comme une fumée, laissant la place aux objets de luxe. Cordonnier fit une grimace. Tout cela ne lui était plus permis. Tant pis. D’autres plaisirs moins futiles méritaient son attention. Il pensait à son fils, si loin. Encore un Noël sans lui. Le reverrait-il un jour. La partie de sa vie qu’il essayait de tenir à distance revenait le persécuter. Pourquoi ne pouvait-il pas contrôler l’effroyable machine installée dans sa tête. Quelqu’un lui avait un jour parlé d’inconscient. La belle affaire. Comment maîtriser cet inconscient. Perdu dans ces questions, rattrapé par des souvenirs, il marchait, tête baissée maintenant.
Quand il leva les yeux, il avait quitté un monde, traversé un pont, franchi une frontière tout aussi invisible que celles tracées dans sa tête. Le cœur de l’antique cité fière de son passé glorieux se tenait derrière lui, blotti au creux d’un méandre du Doubs. Autour de lui tout était triste, sale. Une lèpre ravageuse semblait s’être installée là. Les rares lampadaires dont les ampoules fonctionnaient encore éclairaient le sol d’une lumière boueuse. Des ombres furtives se faufilaient dans cette banlieue fabriquée d’immeubles décrépis. Il eut l’impression qu’on le suivait. Son cœur se mit à battre le tambour. La chaussée glissante rendait son pas incertain, le vent engouffré en bourrasques entre les pans mal fermés de son manteau plaquait contre sa poitrine le pull trop fin porté à même la peau. Il se promit d'acheter un tricot de corps, plus tard, lorsque les comptes seraient réglés avec ce salopard. Encore quelques kilomètres. Il serait bientôt au chaud, à l'abri. Maudit bus. Il comptait ses repères sur cette route cabossée, trop souvent arpentée. La silhouette du pont tant espérée se dessina enfin. En voulant marcher plus vite, il dérapa. Sa main droite crispée sur une enveloppe enfoncée dans sa poche protégeait sa maigre fortune. Il trouvait rassurant de sentir les quelques billets se réchauffer sous ses doigts. Il rajusta son col de l’autre main, puis frotta d'un geste machinal son nez d’où perlait une goutte. Pas de mouchoir, comme d'habitude. Acheter aussi des mouchoirs.
Cordonnier s’arrêta un instant devant l’arche sombre, refusant de laisser la terreur le submerger. Il fit appel à son cahier des charges. Ne pas céder devant le doute. Ni à la peur. Dès qu’il serait passé sous le pont, il retrouverait un éclairage efficace. Les têtes ravagées de ses compagnons d'infortune lui manquaient, il s’en rendait compte avec étonnement. Le froid lui tordait le ventre. Il rêvait d'ôter ses habits imprégnés d’une brume glacée. Il rêvait de tendre ses mains douloureuses vers un radiateur, il rêvait d'un café fort, très sucré. Rêves de riche, soupira-t-il en se souvenant qu’il l’avait été.
L'esprit déjà au chaud il s'engageait prudemment au creux de l’ombre grise, quand une voix haineuse le héla. Malgré le vent, malgré le bruit de la circulation, il n'eut aucun doute. C’était lui. Son ennemi caché derrière la pile du pont venait de surgir. La respiration de Cordonnier s’emballa, devint sifflante. Ses yeux s’affolèrent, cherchant désespérément de l’aide. Il hésita. Fuir ? Ses jambes ne le portaient plus. Faire face ? L’autre était rompu aux combats. Parler peut-être. Il n'eut pas à choisir. Une violente poussée le projeta en avant. Il essaya d'échapper à la voiture les bras déployés en ailes d’oiseau, vit le cri d'horreur du conducteur, puis sentit sa tête éclater contre le pare-brise. Il eut encore le temps de se dire, voilà, c’est la fin de ma route. Dommage, j’aurais aimé continuer.
Rien de ce qui se passait à ce moment-là n’échappa à l’étonnant personnage accoudé au parapet. Vêtu de vêtements noirs trop larges, les cheveux longs, le visage émacié, les yeux hallucinés, il scrutait depuis des heures le flux ininterrompu des voitures. La longue guirlande multicolore déroulée sous ce pont noir de crasse paraissait le fasciner dangereusement. Inspiré par on ne sait quel esprit né de l’hiver, il s'agitait, murmurait d’incompréhensibles incantations en se livrant à de savants calculs à l’aide de ses doigts. L'extrême tension de son corps dirigé vers les lumières mouvantes fit ralentir quelques rares passants pressés de quitter ce lugubre paysage. Il semblait prêt à se jeter dans le vide quand un mouvement incontrôlé le jeta en arrière, terrifié, le corps agité de tremblements. Ces deux hommes, là en dessous, il les reconnaissait.
Voilà une fameuse histoire, murmura-t-il, il est temps de filer.
Il n’attendit pas les secours. En bas, la circulation s’était arrêtée. Le corps de Cordonnier gisait sur la route, le crâne en vrac, la bouche ouverte pour un cri à tout jamais inaudible. Bien qu’il fût évident que la mort s’était emparée de cet homme, on le couvrait de manteaux. Une ambulance précédée d’une voiture de gendarmerie finit par arriver. Un gendarme découvrit une enveloppe contenant 394 euros, au fond d’une poche du manteau. Un portefeuille de bonne facture dans lequel on avait soigneusement rangé une carte vitale, une attestation de CMU et la photo d’un petit garçon aux yeux légèrement bridés trainait dans la neige souillée. Le gendarme chercha vainement une carte d’identité. Il ne trouva qu’un certificat d’hébergement.
Je soussigné, Nonce Marandin, directeur du CHRS Julienne de Garret, atteste que Monsieur CORDONNIER Paul, né le 13 avril 1952 à Lille, réside dans notre Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale depuis le premier juin 2008.
Il serait bientôt 21h30. La température avait encore chuté.
Anouk Filippini
Danièle Secrétant


