Printemps
Courir, il courait, tout le temps, partout. Chez lui, au bureau, dans les transports, sans cesse, du lever au coucher, il courait. Il ne se souvenait plus d'une époque ou il avait eu du temps pour simplement respirer, rêver, savourer la vie qui passe. Il avait toujours eu envie de voyager, et pour voyager çà il voyageait. Il connaissait tant et tant de gares et d'aéroports, mais au-delà des gares et des aérogares, que connaissait-il des pays qu'il traversait et des gens qu'il visitait.
Il fallait toujours se dépêcher, les traites à payer, les impôts, les objets à acheter. Parfois, il se faisait penser à ces rats de laboratoire qui tournent dans leur roue jusqu'à s'évanouir. Mais vite, un coup de fil, un mail, une téléconférence, un café, la machine ne doit pas s'arrêter, jamais ! Et pourtant, il aimait les palabres du petit déjeuner avec les siens le dimanche matin, les longues promenades et les siestes au soleil. Mais tout ça, il n'en profitait plus guère, car quand, de temps en temps, il devait s'arrêter pour des congés, il dormait, et se réveillait vaseux pour s'abattre devant la télévision.
Un jour, ou plus tôt un matin très tôt, vers les 4 heures, il était à nouveau parti pour un de ses périples hypnotiques à l'autre bout de la France. Comme d'habitude le voyage avait été indigeste. Formalités d'embarquement interminables et anxiogènes à l'aéroport, vol à la limite du supportable encaqués pire que des sardines en boîtes, nourriture indigente et insipide. Arrivé à destination, course au comptoir des locations de voiture, ne pas se faire doubler par tous ses c... Et en même temps ce satané portable qui sonne « bienvenue chez les fous ». « Je vous rappelle dans 5 minutes », signifie-t-il à celui qui vient de lui téléphoner. Permis de conduire, contrat de location, signature, emplacement de la voiture, allons record battu. « Ah, qui je dois rappeler déjà ? » C'était justement le rendez-vous du jour, « accident grave à l'usine, rendez-vous reporté, mille excuses... » « Et merde, tout ça pour ça ». En plus après enquête à la compagnie aérienne pas de vol avant le soir. Et bien tant pis dans ce cas, pour une fois tourisme.
Et le voilà au volant de la voiture de location sur la route qui relie l'aéroport à la ville lieu de son rendez-vous. On est début mars et pourtant il fait déjà bon pense-t-il, c'est vrai qu'on est dans le sud. Et c'est vrai que la nature a l'air de sourire. Allons, puisqu'il en est ainsi, on va se donner un peu de bon temps. D'abord, couper ce satané portable, ils penseront que je suis en rendez-vous.
Un joli château bordé d'un jardin public et d'une rivière semblait inviter à la promenade. « Pourquoi-pas ? », se dit-il. La voiture garée, il entreprit de déambuler dans le parc les mains dans les poches. Il faisait délicieux dans cette petite ville, et les jonquilles poussaient du museau au milieu des pelouses. Un banc face à la rivière semblait l'attendre. Il s'y installa. C'est vrai que le soleil était chaud. Après tout, pour une fois, détendons-nous, pensa-t-il. Son lever aux aurores ne tarda pas à l'emmener vers un état légèrement somnolent qui se transformât bientôt en un sommeil profond et aussi en un voyage dans un autre monde.
Il a maintenant sept ans, et il est chez sa grand-mère avec ses sœurs, ses cousins et cousines.
« Les enfants, c'est l'heure d'aller se promener, nous irons jusqu'au bois Roland voir si les pervenches sont arrivées ». « Mais Gray, on est occupé, on joue », répond en cœur une grappe d'enfants, garçons et filles. « Ce n'est pas grave, vous terminerez tout à l'heure », répond Gray. Les cousins savent que la promenade pour Gray, c'est sacré ! Et qu'à moins d'une fièvre ou d'une jambe cassée, nul n'y échappe.
Bon gré mal gré, la petite troupe est bientôt parée, bottée et couverte pour affronter ce printemps encore humide et frisquet. Par le fond du jardin, commence le périple vers le but ultime, un beau bouquet de pervenche et des joues bien rouges. Il y a quelques chevau-légers qui courent devant et jouent les éclaireurs, les moins ravis de cette ballade sont derniers et tiennent quelque conciliabule. Au milieu, la grand-mère, général en chef de cette expédition donne le tempo. Des encouragements à l'un, une réprimande à l'autre, oh légère la réprimande, et tout ce petit monde avance. Parfois, il y a une chanson ou un bout-rimé pour se donner du cœur à l'ouvrage. « Papillon vole vole vole, papilloooon papillooonnn » chante Gray d'une voix dont l'enthousiasme compense la justesse approximative. Et on arrive ainsi cahin-caha à proximité du but. « Tiens, les eaux du Roty ont gonflé avec les pluies de ces derniers jours », il va falloir faire un grand pas pour le franchir. « Faites attention à ne pas mettre d'eau dans vos bottes », recommande Gray. Bien entendu la moitié de la petite bande saute à pied joint là ou c'est le plus profond. Ce ne sont que cris de plaisir à cause de la transgression aux ordres de l'autorité et des pieds chatouillés par l'eau glacée entrée subrepticement dans les bottes. On pénètre bientôt dans le bois et les marcheurs font de drôles de bruits de ventouses à cause de l'eau du Roty restée dans les bottes. Il fait bientôt plus sombre, l'atmosphère s'épaissit un peu. On parle d'abord plus bas intimidés par les mystères du lieu. Des geais, sentinelles du bois, sonnent l'alarme. Gray donne le signal de la cueillette, « les enfants, ramenez-moi un gros bouquet ». Sur un tapis de feuilles vert émeraude, des saphirs bleus luisent dans la pénombre. « Gray, y en a, y en a plein ! » « Je le savais, cueillez-en beaucoup », répond Gray. Gonflé d'enthousiasme, tout le monde se lance dans la récolte. Comme toujours dans ce genre d'expéditions, il y a les courageux et les impatients et bientôt certains, découragés, jouent alors que d'autres cueillent courageusement. Gray discute avec une de ses petites filles, « toute la vie est poésie, le vent le soleil et la pluie, comme toi ma petite-fille ». Gray est poète, pas une poétesse célèbre, mais peu importe, elle y met toujours beaucoup de conviction. Le petit garçon, qui est aussi l'homme du début de cette histoire s'est rapproché de sa grand-mère et lui prend la main. Il la regarde, il est heureux, mais il sent aussi au fond de son être sourdre comme une angoisse. Bien qu'encore petit, il sait déjà que rien ne dure. Gray le regarde on dirait qu'elle a senti. « Allons, embrasse ta Gray, tu sais que je serais toujours avec toi. »
Quelque part dans une petite ville du sud-ouest, dans un parc, sous un soleil de printemps, sur un banc, un homme vient de se réveiller. Les quelques passants qui déambulent se demandent ce que peut bien faire là, un jour de semaine, à une heure ouvrable, cet homme en cravate, un sourire béat sur les lèvres.
Gérard Oury
Senlis, le 8 février 2011

| < Précédent | Suivant > |
|---|


