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Les aquariums, Danièle Secrétant

Écrit par Danièle. Posted in Textes d'auteurs - Nouvelles

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Aquarium - Daniele Secretant

John prétendait qu’il était un ancien espion. Je lui pardonnais cette fantaisie, il avait sans doute besoin d’enrichir une vie aussi terne que la mienne.

Nous nous connaissions depuis presque trois ans. Deux ans, dix mois et vingt-cinq jours plus exactement. Je suis soucieux de précision, et au moment où j’écris ces lignes devant ce mur d’aquariums, il importe d’être rigoureux dans le compte rendu des faits.

Le feuilleton Derrick se termine, je couperai bientôt le son, les images aussi. Je laisse encore le générique se dérouler, ensuite j’appuierai sur le bouton d’arrêt de la télécommande, rideau, ce sera terminé. Il faut une fin à tout. Je pendrai possession de la mienne, au contraire de ma vie.

J’ai rencontré John à cause d’un aquarium.

Je montais les escaliers qui conduisent à mon appartement, au troisième et avant dernier étage d’un immeuble du boulevard Richard Lenoir. L’immeuble est aussi vieux que moi, aussi fatigué, aussi décrépi. Il n’abrite que des vieux. Nous nous croisons dans les escaliers ou devant les boites aux lettres, nous n’avons plus de sexe, nous nous ressemblons. J’habite un moule à fabriquer un modèle de vieux, je m’en rends compte aujourd’hui. Il est gris, je suis gris, les autres vieux aussi. Nous finissons sans appétit des vies effilochées, sous l’œil rapace de promoteurs immobiliers. Je les sens rôder, je vois des silhouettes inquiétantes passer et repasser depuis plus de deux ans.

Il y a deux ans, dix mois et vingt-cinq jours, je montais les escaliers, les mains encombrées de cabas. Des pommes de terre, des carottes, des poireaux, un sachet de pâtes dans celui de droite. Des boites de conserve, deux litres de Bourgueil, une plaque de beurre, dans celui de gauche. Tout ce dont j’avais besoin jusqu’au prochain jour de marché. Je me suis rendu compte que j’avais oublié le pain. Redescendre ? J’avais renoncé.

Il arrive qu’un évènement anodin décide d’une vie, je le découvre en me remémorant le fil de cette montée d’escalier.

J’avais renoncé parce que je me voyais tel que j’étais, un vieux gris, essoufflé, pitoyable entre ses deux cabas.

J’ai toujours été vieux et pitoyable, même quand j’étais enfant. Une femme m’avait dit un jour qu’il fallait des personnes comme moi pour que les autres se sentent briller. Elle croyait me faire plaisir, me rassurer. C’était une femme de petite vertu que je payais, deux ou trois fois par mois. Elle était devenue une habitude, un jour elle a disparu. Morte, m’a-t-on dit dans le café de la rue Quincampoix où je la retrouvais. Elle était usée, un matin elle ne s’est pas réveillée.

J’avais bu une bière, mangé un sandwich, et j’avais pensé à elle. Pour la première fois, j’avais pensé à elle. J’avais eu honte de moi.

J’ai toujours travaillé au service des impôts, un travail gris, dans des locaux gris, avec des collègues gris. Un jour, ce fut l’âge de la retraite, je n’avais pas vu ma vie s’user. Lors d’un pot d’adieu où tout le monde s’était ennuyé, on m’avait offert un livre d’initiation à l’Histoire. Je me demande encore qui avait eu cette idée, je ne m’étais jamais intéressé à l’Histoire. Il est possible que ce livre ait été offert à un de mes collègues qui s’en était débarrassé de cette manière, évitant, à lui et aux autres, une dépense inutile. Aux impôts, on connait la valeur de l’argent.

J’avais posé ce livre sur mon meuble à chaussures dans l’entrée, en guise de décoration. Meuble à chaussures est un bien grand mot, je n’en possède que deux paires. Une qui convient du printemps à l’automne, l’autre pour l’hiver. Je les use jusqu’à la corde, si l’on peut dire ainsi pour des souliers. Je connais la valeur de l’argent.

Mon appartement est sans âme, je le sais. C’est pour cette raison que celui de John…

Non, nous n’en sommes pas encore là. J’essaie de raconter les choses dans l’ordre puisque je fais aussi le point sur ma vie.

Je ne sais plus comment j’ai occupé les premiers temps de ma retraite.

Je n’avais ni ami, ni famille, ni passion. Le spectacle de la rue depuis ma fenêtre m’a vite ennuyé.

J’avais acheté une cage à oiseaux que j’ai accrochée sur la rambarde de mon balcon minuscule. Elle y est encore, elle est rouillée.

Je n’ai jamais acheté d’oiseaux, mais j’ai longtemps imaginé ce qu’ils pourraient être : un couple d’inséparables, ou des perruches, et pourquoi pas un perroquet. Cette question du choix des oiseaux m’avait occupé quelques semaines. Quelques semaines seulement, je me suis de nouveau ennuyé.

Je voyais des vieux assis sur des bancs. J’ai essayé, j’ai fait le tour de tous les bancs de mon quartier. J’ai même osé m’aventurer un peu plus loin. Si je m’étais senti à l’aise dans le square de la Place des Vosges, j’y aurais adopté un banc. J’étais trop gris pour elle, je détonnais, la place m’a chassé. Pourtant, j’aimais bien la fontaine, j’aimais le bruit de l’eau. Un homme grand, massif, renfrogné, habitait au dessus des arcades, fumait la pipe, traversait le square et envoyait un signe discret à sa femme à demi cachée derrière un rideau. Il s’appelait Jules. Je le sais parce que sa femme l’avait rappelé en brandissant une écharpe grise. J’aurais aimé lui ressembler, être un homme massif, grand et renfrogné contre lequel on n’avait pas envie de buter.

La concierge de mon immeuble m’avait fait des avances, elle pensait qu’un ancien fonctionnaire avait de l’argent. Elle pourrait quitter sa loge, s’installer dans mon appartement un peu plus proche du ciel, faire mon ménage et tout le reste. J’avais menti, parlé d’une épouse morte, me laissant fidèle et inconsolable.

Les années se sont succédé, j’ignore comment. Les gestes du quotidien peuvent sans doute fabriquer une existence. Il n’y a rien à dire, ou plutôt rien à écrire.

Aujourd’hui je suis assis devant dix-huit aquariums (j’ai eu le temps de les compter) qui encadrent un écran de télévision vide. Il y en a d’autres derrière moi, sur les côtés aussi et la fenêtre se découpe entre d’autres aquariums encore. J’écris, je vais raconter comment s’est produit le seul évènement remarquable qui me soit arrivé. Je vais raconter ce que je sais, et je ne sais pas grand-chose, j’aurais dû écouter John. L’écouter vraiment plutôt que de fixer cet écran ou les aquariums. Quand j’aurai terminé, je téléphonerai au commissariat puis j’appuierai sur le bouton d’arrêt de ma télécommande personnelle. Je sais comment faire. Ça au moins, je saurai le faire. À 81 ans, cinq mois, et trois jours, je vais dire stop à la vision des aquariums.

Il y a deux ans, dix mois et vingt-cinq jours, je montais des escaliers et ma vie allait changer.

John était devant moi. Je ne savais pas encore qu’il s’appelait John. Sur sa boite à lettres, il était écrit J. Smilay, sur la plaque gravée au dessus de la sonnette aussi. Mais personne n’avait jamais sonné, je le sais, j’ai l’ouïe fine malgré mon âge.

Il montait les escaliers, un énorme carton dans les bras, son appartement était sur le même palier que le mien. Nous ne nous étions jamais parlé, juste un signe de la tête pour nous saluer. Il a posé son carton sur la moquette du palier, a commencé à chercher ses clefs dans sa poche, puis il s’est affaissé. Il ne pouvait plus bouger. Je suis resté immobile, j’avais l’impression d’être un funambule en équilibre grâce à deux cabas accrochés au bout de mes bras. John cherchait l’air comme un poisson sorti de l’eau. Il m’a regardé et a murmuré quelque chose. J’ai compris qu’il y avait un pilulier dans sa poche de chemise, que je devais lui donner deux comprimés. Vite. J’ai laissé tomber mes cabas. Il a avalé ses pilules et, quelques minutes plus tard, un peu pâle encore, il se relevait. Il m’a remercié, a dit que je l’avais sauvé. Je n’avais pas osé lui avouer que c’était grâce à ma paresse. J’étais quand même fier, un sentiment nouveau pour moi.

Il m’a demandé de l’aider à porter le carton dans son appartement, et c’est comme ça que tout a commencé. Deux vieux ont transporté un aquarium, mes cabas s’étaient renversés sur le palier.

Il y avait une odeur étrange, une odeur de bord de plage boulevard Richard Lenoir, ce n’était pas désagréable. L’appartement de John est la réplique du mien, mais les murs de son salon sont tapissés d’aquariums. Et dans les aquariums, flottent, nagent et frétillent des centaines de poissons. Flottaient, nageaient et frétillaient, devrais-je écrire maintenant qu’ils ont l’air tétanisé.

Un arc en ciel m’avait enveloppé. Des créatures gracieuses aux formes parfois extravagantes et aux couleurs éclatantes dansaient sous mes yeux éblouis. Jamais je n’avais regardé pareil festival, pareille beauté. J’avais eu une sorte de sanglot.

Cela avait ému John, il s’était présenté. Il avait deux passions, les poissons exotiques et les séries télévisées. Pas toutes, a-t-il précisé, je les regarde au moment où elles sont diffusées et j’en possède qui sont enregistrées. Je lui avais demandé s’il m’autorisait à venir regarder ses poissons, il avait accepté et ajouté que je pourrais regarder les séries aussi. Je n’avais pas de poste de télévision, je n’en possède toujours pas et je n’en achèterai jamais puisque tout se terminera lorsque je mettrai le point final.

John avait un emploi du temps établi au cordeau. Il fallait bien ça pour s’occuper des poissons, les nourrir, nettoyer les aquariums, inventer de nouveaux décors.

Un soir, il a sonné à ma porte et m’a proposé de regarder avec lui un épisode d’Inspecteur Barnaby qu’il avait enregistré et dont il possédait une version en français. Il était question, m’a-t-il dit, d’une histoire d’espionnage.

L’épisode s’ouvrait, si je me souviens bien, sur des images en noir et blanc. Un homme faisait passer clandestinement une femme et un enfant dans un tunnel. Le passeur se faisait ensuite affreusement tabasser par des militaires. On comprenait un peu plus tard que cette scène avait eu lieu lors de la guerre froide, et que le tunnel était creusé sous le mur de Berlin. On y accédait par une tombe, dans un cimetière. Des espions et anciens espions de Sa Très Gracieuse Majesté (dont Barnaby) se retrouvaient plusieurs années plus tard dans une charmante campagne anglaise, et les règlements de compte commençaient. J’avais été séduit par la personnalité de Barnaby, par ce village aux verts pâturages et aux maisons coquettes et fleuries.

Mais je m’égare. Mon propos n’est pas de parler de cette série.

C’était simplement très étrange et très plaisant de regarder cet épisode, un œil sur l’écran, un autre sur les aquariums. Tout cela bougeait et je m’attendais à voir passer certains poissons dans le poste de télévision.

C’est ce jour-là que John a murmuré qu’il connaissait bien tout ça, le mur, la guerre froide, l’espionnage. Il a ajouté qu’il était lui-même un véritable espion anglais, pas un acteur jouant à l’être. Je n’avais pas vraiment prêté attention à ce qu’il disait, alors il a continué, comme on se parle à soi-même.

Cette scène s’est répétée. Nous regardions Derrick, Inspecteur Barnaby, Louis la Brocante, Sœur Thérèse. Com, c’était devenu une drogue. John disait qu’il refusait de regarder des séries sanguinolentes. Il en avait assez du sang.

Assis à côté de moi, il se remémorait à voix basse son passé d’ancien espion. Cela ne me gênait pas, je n’écoutais pas vraiment.

J’essaie maintenant de retrouver des bribes, de reconstituer un morceau de sa vie, je lui dois bien ça. Grâce à ses aquariums, je suis sorti du gris. Une forme de bonheur.

John prétendait qu’un bon espion est une personne passe-partout. Pas de physique avantageux, pas de grosses cylindrées, pas de montres de luxe ni de bagouses (il disait comme ça) aux doigts. Pas-se-par-tout. Un bon espion avait une vie de famille ordinaire. John avait eu une femme, Agatha, mais pas d’enfant.

Un bon espion sait observer, faire parler les gens. La spécialité de John, c’était le trafic d’armes. Il était capable d’établir une carte de leur circulation, des grands et des petits réseaux. Il connaissait des noms de gens importants, mais de petites fripouilles également. John avait coutume de dire que les gros poissons ont besoin des petits. Requins et menu fretin, j’aime mieux mes poissons ajoutait-il.

Une fois quand même, je lui ai demandé pourquoi il me parlait de cette partie de sa vie, sans m’en parler vraiment. Parce que vous ne m’écoutez pas vraiment, avait-il répondu, et puis, vous ne me croyez pas, vous ne posez donc pas de questions. Un espion à horreur des questions.

Je m’étais rendu compte à ce moment-là que nous étions aussi fous l’un que l’autre. Lui avec ses histoires d’espion, moi en ne faisant rien pour l’arrêter.

Nous avons continué. Lui de se raconter, moi de ne pas l’écouter. Nous nous tenions compagnie et puis je m’étais pris de passion pour les poissons.

Aujourd’hui, jour de marché, j’ai vu que sa porte était entrouverte. J’ai eu peur qu’il ait fait un nouveau malaise.

Je suis entré. Il y avait une odeur inhabituelle, désagréable.

J’ai compris trop tard que John ne mentait pas.

J’ai compris trop tard que ce n’étaient pas des promoteurs immobiliers qui rôdaient.

Quelqu’un avait dépecé John. Il était en morceaux dans ses aquariums.

Danièle Secrétant

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