Le mort de la rue Saint-Claude
Nous avons appris le fin mot de l'histoire au bar où nous nous retrouvons chaque matin.
Wladimir a posé la presse du jour sur notre table. Le rituel est immuable. Pendant que Wladimir prépare nos cafés, nous échangeons quelques nouvelles, quelques plaisanteries, cela dépend de notre humeur. Nous nous disputons pour le partage des quotidiens, puis nous plongeons dans notre journal, ou notre revue préférée.
Il se passe en général peu de temps avant qu'un vigoureux, « écoutez ça ! » nous force à lever le nez. Le débat s'engage alors. Toujours animé, il porte sur le cinéma, ou la politique conduite par notre gouvernement. Sur ce sujet, le consensus règne. Nous avons tous honte de ce gouvernement. De la façon dont il traite les exclus, les étrangers, les pauvres.
Vers 9h30, nous quittons le bar.
Mathieu prend le 76 pour rejoindre son cabinet d'avocat, près de la Place des Victoires. Gaspard file chez un client ou à son bureau d'architectes à deux rues de là. Paule rentre s'enfermer chez elle pour terminer ses traductions de polars. Valérie travaille chez « Merci », Boulevard Beaumarchais. Jean-Louis tient une épicerie BIO. Vinciane invente des concepts de communication, pour une grosse agence de Pub.
Meryl, journaliste, est à l'origine de la création de ce journal consacré à notre arrondissement. Le troisième arrondissement de Paris. En fait, elle s'intéresse surtout à cette partie du quartier qu'on appelle le Bas Marais, circonscrit en gros par la Place des Vosges, le boulevard Beaumarchais, et la rue des Archives. Nous nous sommes constitués en association. Grâce à nos contributions, et avec l'aide de Vinciane, Meryl édite un mini mensuel gratuit, élégant, qu'elle dépose chez les commerçants. Ce mensuel « à thème » remporte un certain succès.
L'enquête menée par Meryl nous a tout appris sur la vie de Zinzin.
Zinzin est, ou plutôt était, le SDF qui avait élu domicile sur le trottoir, dans notre rue.
Je suis la compagne de Meryl. Nous habitons au dernier étage d'un immeuble, rue Saint-Claude. Meryl aime particulièrement notre rue depuis qu'elle a découvert que Saint-Claude (Claude de Besançon en vérité), né en 607 près de Salins-les-Bains, a été à l'âge de 78 ans archevêque de la ville de Besançon, la ville où elle est née. Elle y voit un signe. Un signe de quoi ?
Nous avons un petit garçon. Jules. Techniquement c'est le fils de Meryl, puisque c'est elle qui l'a mis au monde. Il avait peur de Zinzin. Pourtant, nous l'avons éduqué dans le respect des différences. Je les accompagne le matin à l'école, rue de Turenne. Parfois, je retrouve toute l'équipe au bar. J'ouvre ma boutique de déco à 11 h.
Meryl a découvert le corps de Zinzin alors qu'elle rentrait d'un concert de Holden. Je dois signaler, à ce moment de mon récit, que Zinzin ronfle, non, ronflait, comme un vieux char d'assaut soviétique. Quand Meryl est passée devant le carton IKEA, elle n'a rien entendu. Elle a soulevé la couverture-porte. Zinzin était recroquevillé en position de fœtus. Il était mort.
Zinzin avait installé son premier carton (Darty, je crois) à la fin du mois d'août. Nous avions longuement commenté cette installation au bar, le jour de la rentrée des classes. Puisque le sort, ou Saint-Claude, nous envoyait un cas concret, nous allions exercer notre responsabilité de citoyens et conduire cet homme vers une vie hors de son carton. Voilà ce que nous avions décidé. Nous lui dénicherions une chambre de bonne, et nous l'aiderions à trouver du travail. Nous étions convenus qu'il faudrait tout d'abord l'apprivoiser, c'est le terme qu'avait employé Meryl. Elle avait déjà essayé de communiquer avec lui, l'affaire ne serait pas aisée.
Nous l'avions baptisé Zinzin, parce que le buraliste, en le voyant émerger de son carton, s'était exclamé : « c'est quoi, ce zinzin ? ». Il faut dire que ce jour-là il était en plein délire.
Bizarrement Zinzin, que je n'ai jamais vu manger, était plutôt rond, et grand. Un visage à la fois poupon et christique, une barbe bouclée tirant vers le roux. Il puait terriblement. Zinzin était continuellement ivre. Mais peu importe. Nous ne doutions pas que Martine, notre amie médecin, nous aiderait à le conduire vers des soins.
Son degré d'ébriété donnait le ton : lubrique ou agressif, très rarement lucide. Dans ce dernier cas, il pouvait se montrer charmant – ça, c'est Meryl qui le dit. Moi, je le trouvais inquiétant, surtout quand il était épouvantablement saoul. Heureusement, dans cet état, une simple bourrade suffisait à le mettre au tapis. Il n'y avait plus qu'à le ranger dans son carton.
Lors de notre première réunion concernant Zinzin, nous avons distribué les rôles. Je lui trouverais des vêtements afin qu'il puisse jeter les nippes affreuses qu'il portait. Jean-Louis lui apporterait de quoi manger, Valérie prendrait de la vaisselle jetable chez Merci. Mathieu l'avocat se ferait le défenseur des droits de Zinzin, secouerait le Maire de l'arrondissement afin qu'il dépêche une assistante sociale auprès de notre SDF. Martine commencerait à lui parler d'un programme de soins. Gaspard se mettrait en quête d'une chambre de bonne, lui qui connaissait tous les coins et recoins de notre quartier.
Meryl commença à chercher des renseignements sur l'histoire et l'identité de Zinzin. Il avait peut-être de la famille quelque part.
Quelques semaines plus tard, et unanimement, nous n'en pouvions plus de Zinzin. Non seulement il n'a jamais saisi aucune des perches que nous lui avons tendues, mais il devenait de plus en plus agressif. Nous nous sommes résolus à appeler le 115. Zinzin n'a pas voulu les suivre, c'était son droit. Quand il délirait trop, nous appelions le Samu-Psy. Ils l'embarquaient. Quelques jours plus tard, Zinzin, soi-disant stabilisé par un traitement qu'il n'était pas en état de prendre, installait un nouveau carton. Lorsque trop d'alcool le rendait dangereux, nous appelions les flics. Quelques heures plus tard, Zinzin était là.
Un peu avant sa mort, il s'était dégoté une sorte de poupon en plastique rose sans bras qu'il berçait tendrement à l'heure de la sortie de l'école.
Zinzin était devenu notre cauchemar.
Pourtant, aujourd'hui qu'il est mort, nous nous sentons coupables. D'autant que nous savons tout de sa vie. Meryl a publié le résultat de son enquête dans notre journal de quartier. Nous l'avons lu en buvant un café au goût amer.
Certaines vies tiennent en peu de mots.
Jean-Marc LEMOINE né le 25 mars 1957, à Fourmies, dans le Nord, mort à Paris le 8 novembre 2010, dans un carton.
Il travaillait depuis l'âge de seize ans. Il est devenu SDF après que son entreprise l'a licencié pour cause de délocalisation.
Que les hommes de bonne volonté prennent soin des autres.
Vinciane a fait graver cette épitaphe sur du carton inséré entre deux feuilles de polycarbonate transparent. Nous avons fixé la plaque commémorative contre le mur de la rue Saint-Claude, à l'endroit où Zinzin installait sa maison.
Ada Nisen

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