La question, Danièle Secrétant

Parloir pour la première fois.
La question m’était destinée, Paul y a répondu.
Une question. Un mort. Paul en prison.
Qu’avons-nous fait pour en arriver là ?
Le film de cette journée où notre vie a basculé se déroule dans ma tête. Il est en noir et blanc, même si je me souviens qu’il y avait des couleurs. Des odeurs aussi.
Ce jour-là, le 27 juin, nous nous sommes levés tôt. Il faisait beau. Pendant que Paul se douchait en chantant un vieux blues – c’était My Black Mama, je crois, non, j’en suis certaine, c’était bien My Black Mama, un blues difficile à chanter – pendant qu’il chantait, donc, j’ai préparé le petit déjeuner. J’ai dressé la table sous le prunier. L’air frais sentait l’herbe coupée la veille, presque à la nuit tombée. J’ai lissé une nappe de lin sur la table en bois de merisier. Une araignée s’est enfuie, quelques fourmis aussi. Sur la nappe bien tendue, j’ai posé deux grandes tasses Tanganyika, leurs soucoupes, la cafetière Alessi, un pot de miel de bourdaine, du beurre Bordier dans le beurrier assorti aux tasses, une miche de pain de campagne, couteaux, petites cuillères, rien ne manquait. Si, quelque chose manquait. Je suis allée jusqu’au premier rosier que nous avions planté. Plus j’approchais, plus son parfum se faisait fort, presque enivrant. La rosée emperlait le rosier. En cueillant une fleur aux pétales rouge foncé, presque noires, je me suis écorchée. J’ai léché mon doigt en revenant vers le prunier. Le sang avait un goût métallique. J’ai nettoyé la blessure sous le jet de la pompe du jardin, puis j’ai rempli d’eau un petit vase en terre. J’ai pris le temps de lui trouver la bonne place sur la table. Je voulais que ce soit joli, c’était parfait.
Paul est sorti de la maison, un drap de bain bleu marine autour de la taille. Paul encore un peu humide était très beau. J’ai eu envie de lui. Il l’a deviné. Il a dit que nous n’avions pas le temps, mais que lorsque nous serions rentrés…
Nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre pour voir tout le verger, le carré potager, les buissons aux oiseaux, les rosiers, le grenadier et même trois oliviers qui résistaient aux hivers. Il faudrait ramasser l’herbe. Devant nous, elle ressemblait à une étoffe imprimée de fleurs des champs.
Nous avons déjeuné sans nous parler. Les oiseaux donnaient concert. Au loin, une tronçonneuse signait l’arrêt de mort d’un arbre, puis d’un autre encore.
Nous étions heureux. Nous le savions et savourions tous les instants de notre vie. Tout n’était pas facile, pourtant. Les regards dans la rue étaient parfois insistants. Nous nous en moquions. Nous étions mariés depuis deux ans et nous nous posions la question d’avoir des enfants. Nous trouvions le monde dur, hostile. De plus en plus dur et de plus en plus hostile.
Lancer des enfants dans la barbarie que nous sentions revenir ?
Paul s’est étiré, le drap de bain est tombé. J’ai passé une main sur son sexe immédiatement dressé. Il m’a laissée faire quelques secondes, puis il a décrété que Simenon l’attendait, qu’il ne voulait pas louper l’affaire.
Il faisait beau. Nous nous étions levés tôt pour nous rendre à Strasbourg. Un bouquiniste proposait une édition originale de Lettre à mon juge, et de Quartier nègre. Les livres étaient en parfait état. Quartier nègre était une couverture blanche de Gallimard. Il ne restait plus qu’à discuter le prix.
Simenon, la deuxième passion de Paul après moi, disait-il.
Quand il était sur la piste d’une Édor - c’est ainsi qu’il appelait les éditions originales - Paul ne déviait plus de sa traque. J’ai retiré ma main, le ventre chaud d’une jouissance retardée.
Le rendez-vous à Strasbourg était à 18h. J’avais négocié une halte à Colmar. Pour y déjeuner, et surtout parce que je voulais étudier le retable d’Issenheim. Encore, avait soupiré Paul. Nous sommes arrivés un peu avant 11h à Colmar. Paul a affirmé qu’il ne pouvait plus voir le tryptique en peinture. Il m’attendrait dans un café. Nous avons souri de cette plaisanterie trop facile.
Les mains du Christ de Grünewald me fascinent. Me dérangent. Pourquoi ces mains me troublent-elles autant. Pourquoi cette émotion, cette douleur qui me perce le cœur ?
Paul m’attendait à la sortie du musée. Il a compris que je n’avais pas trouvé la réponse. Il a passé sa main dans mes cheveux qu’il a embroussaillés.
Nous avons déjeuné et repris notre route.
Paul a glissé un CD dans le lecteur. Des Blues.
Nous avons écouté trois fois Why Don’t You Do Right, merveilleusement interprété par Lil Green. Une voix qui me fait regretter de ne pas être noire.
Strange Fruit débutait lorsque nous sommes arrivés à Strasbourg. Paul chantait en écho.
Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Étrange fruit pendant aux peupliers.
Nous nous sommes promenés dans La Petite France. C’est là que j’ai commencé à me sentir mal. J’ai voulu rentrer. Tant pis pour les Édor. Paul a suggéré que mon malaise était dû à la chaleur, ou à la cuisine alsacienne. Une boisson fraiche me ferait sans doute du bien. Puisque j’aimais la cathédrale, nous trouverions une terrasse sur la place.
Il faisait beau. Nous avons eu du mal à trouver une table. Un serveur arrogant a tardé à prendre notre commande. Paul a regardé sa montre. 17h15, nous avions encore le temps. Il pensait à ses livres. Je regardais le va-et-vient des passants, attrapant au vol des mots d’allemand, ou d’alsacien, je ne savais pas vraiment. J’étais de plus en plus angoissée. J’avais envie de me lever, de fuir. Je n’ai pas voulu gâcher le plaisir de Paul, alors je n’ai rien demandé.
C’est étrange. Un instinct animal nous prévient du danger.
J’ai su qu’il viendrait d’eux dès qu’ils sont arrivés. Ils portaient leurs opinions en bandoulière. Vêtements et cheveux strictement coupés, aucun laisser-aller dans la façon de marcher, puis de s’installer à une table assez près de la nôtre qu’un couple bavard venait de quitter. Ils ont balayé la terrasse du regard. Celui du plus grand s’est arrêté sur moi. Il semblait ne pas avoir remarqué Paul.
J’ai voulu échapper à ce regard d’entomologiste. J’ai dit à Paul que nous devions partir. Paul a répondu qu’il désirait rester là quelques minutes encore, qu’il faisait beau, qu’il se sentait bien, assis à côté de moi.
L’autre ne me quittait plus des yeux, Paul ne voyait pas que je me liquéfiais.
Quand l’autre s’est très légèrement penché en avant, j’ai su que notre monde allait exploser. Sa voix était neutre, bien placée. Il s’est excusé de m’adresser la parole, il avait une question à me poser.
Après qu’il l’a posée, le silence s’est fait sur la terrasse. Je n’ai eu qu’une idée, retenir Paul qui s’était dressé, les muscles bandés. Une panthère. Il a feulé.
L’autre n’a pas bougé. Paul n’existait pas pour lui. Moins qu’un insecte.
Il a recommencé : « S’il vous plait, Madame, qu’est-ce que ça fait…
». Je n’ai pas pu arrêter Paul. Notre vie s’est effondrée.
Il faisait beau pourtant.
Je ne suis pas arrivée à dire aux policiers ce que l’autre m’avait demandé. Ce sont des témoins qui l’on fait.
« S’il vous plait, Madame, qu’est-ce que ça fait d’être une pute à nègre ?
»
Danièle Secrétant
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