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Bleu Terre, Jean François Joubert

Écrit par jeffjoubert. Posted in Textes d'auteurs - Formes libres

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Sommaire : Court récit d'une semaine en Enfer - Voyage - Drôle d'oiseau - La sorcière - Passion passagère - La femme horizon - Mer - Le vent de tes silences - Le parchemin - Papillon - Le lac des cygnes - Mars, le golf de l'aurore - Quatre saisons - Orage - Fille de hune - Le clown - Le Haut de forme sous la pluie - L'enfant - Fantôme de nos mémoires - La route du dragon - Le solitaire - Drôle de Voyage - Lieu - Arôme - Mars la rouge - L’ours - L'îlot - Le cheval de mer - La falaise - Melon - Suspension divine - Terre minus - Crépuscule - Une longue route - Deuxmains - Éclats de lune - Le port - La torche - Visage - La mer du Japon - Oh calme - Le vieux - Abysse - Silex - Le parfum - De un à sept - Aix-en-Provence…

 

Court récit d'une semaine en Enfer


Lundi, la Lune se promène seule tout là-haut, complète ou en banane ; j'aime qu'elle éclaire mes nuits et m'entraîne vers Mars. Mardi, j'ai des doutes, des absences de calcul, et je circule dans ma ville de Mercure. Mercredi, j'ai mal. Les enfants jouent à la balle et leurs cris heurtent les oiseaux que Jupiter surveille du coin de l'œil. Jeudi, je m'évade. Une balade sur un champ de pâquerettes, je rêve au sourire de ta silhouette, douce Vénus. Vendredi, souvenir d'une marelle, d'une pierre que l'on jette pour monter au ciel, le paradis de Saturne. Samedi, mon regard se promène de rues en ruelles et je pense à l'avenir, au dimanche.

La Terre appelle de toutes ses forces le Soleil et je crève sans rayon charnel.


 

Voyage


Le temps m'assassine lentement. Victime d'un viol de mémoire, je perds ton image. Un instant, l'astre jaune s'absente sur des sentiers peu clairs. Ils troublent l'ombre d'un vers solitaire, j'invite une nuée d'étourneaux, un chat volant, des nuages trop beaux, deux mouettes et un goéland. Solidaire et sauvage, la troupe anime le tableau. Mensonge !

La vérité...

Mon âme saigne et je reste aveugle devant la nature, brisé, coupé en deux. Depuis que ta silhouette est lointaine, j'habite une ville fantôme. Bien sûr, des chants de marin me rassurent, ils poussent leurs ballades dans la moindre fissure, et mon être tremble comme le hêtre se donne aux vents. Parfois, je voudrais nager sous la coque de ton bateau, effleurer la quille et faire le malin, sauter de joie devant l'étrave... que tu m'applaudisses, dès demain. Le calme me traîne sur des courants d'incertitude, je ne suis plus maître de mon destin. J'implore le ciel d'une nouvelle rencontre et il pleut. Alors je m'évade de ma cage à épines de roses, je m'expose dans la vallée de la mort, et le sable fin n'est rien qu'un compagnon de voyage. La lune à l'abandon, tu es le ciel de ma raison, et je divague...


 

Drôle d'oiseau


Un cri m'arrache à ma dernière pensée, je lève la tête, un oiseau me parle.

— Tu dors ?

Quelle question !

Ses yeux rouges me percent et, transparent, je reste muet dans cet ultime face à face. Je songe...

Souvent, j'ai rêvé d'ailes, de ce pouvoir d'aller vers l'horizon, d'y adopter une falaise pour construire mon nid, chaud, douillet, éloigné des ravages du nuage de la fumée des hommes, si proche du rivage, aux côtés de ces vagues dociles qui submergent mon humeur. Longtemps, mes nuits se sont penchées sur ce plaisir exquis de liberté. Des ailes, des plumes, et la force de m'abandonner au voyage, pour voir la nature, la sentir sous ma peau, vivre. Des ailes pour que ce mirage m'entraîne loin de ses orages, sous ces grêles de pluies qui menacent de poursuivre nos tombes. Des ailes pour longer des îles, survoler la question et rentrer sans raison vers un champ d'eau douce, une perle de pluie.

Le rouge me traverse, mon sang nage, glisse, dérape, je suis allongé sur une nappe, il ne me reste que peu de temps à être, et cette question :

— Tu rêves ?


 

La sorcière


Sur les rochers de bord de mer, l’érosion, les vents, la pluie, sculptent la vie. Des animaux légendaires dorment, statufiés. Pourtant, ne sont-ils que légende ? Si vous croyez aux contes, vous savez que tout animal peut, sans mal, se transformer.

Depuis que je marche, autour de moi on me montre les formes : des sphinx, des chats sauvages, et même un crapaud… Mais, là-bas, les cormorans secouent leurs ailes sur une sorcière. Mon père me l’a dévoilée, allongée, les bras sur le ventre, un anneau qui la perce.

Parfois, je suis inquiet. La peur qu'elle ne s'éveille, qu'elle brûle d'envie de se lever, dévastée par le désir de se faire remarquer. Depuis tant d’années déjà, elle ne respire plus, je le sais. Des années de souvenirs damnés, et ce visage caché, sous des airs de tranquillité. La sorcière, personne ne veut la voir. Si, en voulant la sortir de sa transparence, vous leur en parlez, les êtres passent et deviennent aveugles. Je crois que la sorcière abuse de son charme d'invisibilité.

Je reste bête devant cette vie de misère, le cœur gravé dans la pierre. J’ignore si cette vieille dame, auprès de laquelle je nage ou je pêche, aimerait que l’on devine son existence ; j’ignore si elle aimerait cette délivrance.

Je sais qu'elle se promène la nuit. Son esprit vogue vers nos âmes et partage notre espace inconscient. Ainsi, quand je rêve, je ressens sa présence, et elle m’ouvre les portes de pays inventés. Elle est surprise permanente, femme sans nom, triste sorcière qui me hante.

Parfois, je l'observe sur la grève, immobile, sans soucis. Inutile de crier, de lever une armée, elle court dans vos pensées, c'est évident. La sorcière plonge dans vos secrets, et il est impossible de la fuir : la vieille femme se fait sentir, elle se projette dans vos sens, et oriente vos démences.

La voyez-vous, là, sur ce rocher ? Elle pense, elle panse mes plaies.


 

Passion passagère


D'aventure, si vous croisez son regard, ne soyez pas effrayé par son absence d'iris. Son masque, de beauté défunte, est une blessure superficielle, car son cœur bat toujours. Sa mémoire n'est ni morte, ni noire, elle est patience. Bien sûr qu'elle vous parle... Laissez-la entrer, vous sonder, sentez son aura vous envahir. Remarquez-vous les couleurs qui s'installent ? Celles de vos nuits, des matins purs. N’est-ce pas là un flot de bonheur, une overdose, un effet d'hypnose garanti ? Ne laissez pas les cris vous atteindre, soyez sourd, sans être aveugle. Sentez cette vague, elle vous porte, non, elle et son parfum immortel ? Sentez l'odeur de l'amer ! Ne fuyez pas l'étrange, il glisse sur vos principes, prend force, et anticipe les pertes de temps. Devenez cette passion passagère, elle vous attire vers ses délires, le partage des peaux et du lendemain. Sautez dans l'arène, illusion fidèle de naître poisson-lune ou hirondelle. Ne laissez pas le temps s'effeuiller, se déshabiller, sans folie. Soyez tendre et divin, comme ce jus que l'on boit. Semez, récoltez, sur le chemin ; au passage, n’ayez pas peur de perdre le privilège d'exister. D'être, sept arbres, pas sages, qui observent les feuilles basses, les fruits à terre, et se moquent du vent. Ne vous noyez pas dans vos certitudes, tracez une route, où le cœur répond aux silences.

N’oubliez pas, vous venez de croiser son regard, ce paradis perdu, cette force de la faux.

Vous êtes mort.


 

La femme horizon


Noir, lourd, pesant, le ciel annonçait l'orage. La terre tremblait entre deux coups de tonnerre, les dieux en vacances s'amusaient à faire peur. Posée sur cette falaise, je les observais, elle et la mer. Des montagnes de moutons déferlaient contre la paroi, un son sourd accompagnait cet assaut, ce fracas irréel creusait le granite et des dinosaures renaissaient de leurs cendres. De longs éclairs se mirent à jaillir, des arcs orange allaient se perdre sur l'Océan comme d'autres vont se pendre. Ce dimanche, pas de place au silence, même les oiseaux hurlaient à la mort, tout en planant sous ce vent violent. La tempête était au rendez-vous, les marins restaient au port, pas un navire à l'horizon. Les éléments en chaîne montraient la puissance de la colère des cieux, l'air avait de l'allure, des tourbillons de feuilles mortes se baladaient sur ce lieu dangereux, interdit aux promeneurs. Plus d'une âme aventurière s'était trouvée happée, engloutie par des déferlantes, des lames de fond qui s'élèvent en collines et aspirent tout sur leur passage. Prudent, je gardais de la distance, entre moi, elle et le grand bleu. Des chevaux couraient se cacher, les nerfs à fleur, ils détruisaient la dune sous leurs sabots, leur course semblait folle. Je n'avais pas d'heure et d'ailleurs, je ne voulais pas quitter la scène, suspendu entre terre, ciel et temps, je l'observais. Sa robe délicate volait, ainsi que ses cheveux roux, elle allait gracieuse de rocher en rocher, cherchant un semblant de vérité, un coin où se poser. Ses jambes délicieuses trouvaient appuis et refuge, sur le sol, pendant que l'univers paraissait se fissurer. Imperméable face aux humeurs du temps, svelte et douce, son image me traversait l'esprit aussi sensible qu'un courant d'air. Les éoliennes devenaient électriques, elles sifflaient dans ce champ. Moi j'admirais l'élégance de cette femme, sa bravoure aussi, elle sentait l'écume. Était-elle suicidaire ?

Je l'imaginais douce, alors que la fureur extérieure me la montrait solitaire et prête à tout pour assouvir sa soif de liberté. Face à la brutalité de ce violent orage, telle une plume, elle s'abandonnait de pierre en pierre, sous le calvaire, et je conversais en sa compagnie, auprès d'un feu de bois à l'étincelle secrète, buvant une tasse de thé ou un chocolat chaud. J'avais des projets concrets, aller voir un concert de Léonard Cohen, et fredonner à son bras « I'm your man. » Je voyageais sans grossièreté dans un lit de soie, en effleurant sa main de multiples caresses. Nous nous projetions dans un avenir heureux et j'entendais déjà nos gosses courir dans les couloirs. Nos rires allaient d'étoile en étoile s'accrocher au firmament. J'appréciais son agilité, ce pas tranquille, et je lui parlais de cette île, tintamarre, où notre amour brillerait sur la plage ensoleillée. En une fraction de seconde, elle était devenue mon soleil, je la sentais si fragile que je voulais lui offrir mon épaule. Ma raison s'en allait quand je la regardais : si belle, si transparente face aux caprices du ciel. Sentait-elle mon regard posé sur elle ?

La mer devenait de plus en plus grosse, la pluie devenait torrentielle et elle, nature, ne bougeait plus. Sa silhouette était souple et je ne pouvais décider de l'aborder en vrai. Sur mon navire, j'étais ce capitaine qui abandonnait le rafiot et laissait son courage dans les livres. Je n'avais pas la force de lui parler, ma maladresse me poursuivait depuis l'école. Alors je restais à une centaine de mètres de ce rêve poursuivant mes mensonges, me donnant une force que je ne possédais pas. Très loin d'être Spiderman, ma toile avait des trous que je ne comblais pas. J'aurais voulu la sauver, plonger si elle tombait du haut de la falaise, mais je me sentais lourd en la voyant si agile, elle était impertinente et désinvolte, personne au monde ne pouvait lui voler son image. La peau blanche, les mains longues et douces, elle venait, pour moi, d'arrêter le temps. Je sais que ce soir au Vingt heures, le monde parlera de ses morsures du jour, attentats, accidents, viols et désastre en tout genre, alors je profite de cet arrêt pour croire enfin au terminus. Elle, si belle, sur ce sommet.


Vivace, je l'imaginais frivole aimant les gâteaux et les jeux de mots. Moi, je gardais le silence. L'avenir était à deux pas de moi, et je restais immobile, caché sur la jetée. L'ombre versatile, je voulais courir pour une fois et saisir la chance de cette rencontre inopinée. Je nageais dans un songe au format si réel, confronté au fossé de ce passé, de cette perte de confiance. J'allais sur un sentier meurtri par de vagues souvenirs qui revenaient du néant. Je quittais le berceau de la tentation, choisissant le chemin plus tranquille de l'esquive. Fragile esquisse, je comprenais toute la rudesse du monde. Le volcan éteint. L'amour m'avait quitté un soir de juillet et depuis je courais sur l'illusion de recroiser son charme. N'était-ce pas elle que je croisais, ce jour-là sous l’ombre d’une relique ?


Mon caractère de liège pesait peu de trouble sur cette vision animée. Elle dansait, légère et virevoltant sous la menace de l'explosion du ciel, un semblant irréel. J'admirais sa dextérité, sa vivacité, son inconscience d'être observée, si libre face à ma sottise et cette bêtise de croire qu'elle deviendrait ma femme. Je l'observais depuis des heures et ma sueur était réelle, je devais prendre mon courage, aller de l'avant, saisir ma chance d'être sur sa route. Elle qui ne m'offrait pas un regard. Je m'approchais et lui saisis le bras. Elle, docile et désinvolte, se retourna. Elle était devant moi, je la touchais et nos deux cœurs se marièrent sous le couvert du tonnerre. J'embrassais nos deux vies, sans prudence, sans sagesse. Merci.


 

Mer


Brutale et bleue, elle porte la couleur de la Terre, notre mère. Je l'aime calme, translucide, sereine, tranquille, connaissant la force née du vent. Céruléenne ou azur, la mer vous donne de la couleur, du plaisir, elle vous entraîne lentement vers le fond de l'Océan.

Laissez-vous porter...

Coquillages et crustacés, dos de baleines, dauphins aux regards malins, calmars géants, dorades audacieuses qui s'affichent vertes avant de finir grises, mortes sur le pont… L'eau recèle de bien beaux mystères, elle est une forêt de secrets. J'aime courir dessus et plonger dans son fond, sentir les gouttes sur ma peau, couler, avant de me ressaisir et retrouver la morsure du soleil.

Un voilier regarde ma route, le raz de Sein, le passage du Four, ou encore le golfe de Gascogne, où j'ai rencontré des crabes copulateurs, quatre mille mètres de profondeur, jamais de repos pour ces bêtes de surface. La mer est ma passion... Plus que les Oiseaux de feu, je l'admire depuis ma plus tendre enfance.

Je ne suis rien et mon passé importe peu, tant que la mer veille au grain de folie, douce...

J'aime que mes yeux lui ressemblent parfois quand des hordes de nuages puisent dans ma transparence, invisible frisson, dessus, dessous, à côté, autour… Je glisse dans ce songe, cette mer qui s'abandonne de plaisir à nourrir les hommes.

La mer fait peur, la mer fascine, la mer décline depuis que la Terre tourne rond. Des navires de commerce, des pétroliers se fendent et la rendent poubelle. Les ressources se perdent, les poissons prennent le fond, phosphorescence qui illumine cette masse obscure, feu d'artifice garanti quand dans son œil la lumière se fait rare ou s'absente, étrange spectacle que les fonds marée noire.

Eau cyan, j’ai souvent glissé sur ton dos, en planche ou en bateau. Souviens-toi de ces voyages, lents ou rapides. Croiseur, catamaran, dériveur ou optimiste, que du plaisir… Coefficients vingt à cent vingt, la mer nous emportait sur son vent de marée.

Petit, je me baignais autant de fois que le beau temps me le permettait, et même parfois sous la pluie. Je jouais à découvrir le monde, un monde étrange et étranger, recouvert de rires, et de cris ou de crises parfois...

Eau cyan…

Sans elle, je suis mort.


 

Le vent de tes silences


D'où provient le vent qui caresse mes oreilles ?

Nul ne le sait vraiment : d'un haut talus, d'une balise russe, d'un nuage de feu. Jamais je ne saurai si cet élément n'est pas le fruit des âmes tranquilles qui veillent sur nous, de vieilles dames ou de vieux messieurs qui ont fui la Terre pour arpenter la pente de nos silences. Doux souvenir de courses sur l'eau, le vol des voiles nous mène sur les flots, nous avançons vers la paix, main dans la main ou le regard en l'air, les oiseaux en guides sur la surface immobile, la mer. Je rêve de ce voyage dans l'univers de ma raison, porté par la folie de croire au miroir de ta silhouette, aussi chouette qu'une allumette ; je brûle de désir et d'impatience, sous un thermique absent. J'ai chaud. En août ou en juillet, je sillonne l'atmosphère à la recherche d'un billet pour une vallée de sourires, sans dépérir, seulement ivre... de liberté.


 

Le parchemin


Sur le parchemin de mon enfance, je croise des ombres. De vagues silhouettes ondulent le long de mes souvenirs. Cette cime de pin qui m'indiquait le vent a disparu, morte un jour de tempête. Mes fantômes me hantent quand le couteau se plante, l'arbre a froid et la mer se démonte. Parfois, je me perds dans le couloir de l'enfance, dans ces quarts d'heure de fous rires que je n'oublie pas, de jeux, du plaisir de naviguer.

Adulte, je fuis l'oppression que m'offre la vision d'un Vingt heures, la guerre, les accidents, le commerce. Moi, je rêve et je m'éloigne du bruit quand je vole de nuage en nuage, une musique en tête, celle d'un mur que l'on ne brise pas. Ce qui me manque maintenant, ce sont tes yeux verts, douce atmosphère, et cette peur du lendemain.

La mort ne m’effraye pas, mais souffrir, je ne le veux pas.

Tu as quitté le nid que je voulais construire. Alors, je croise des mouettes sur l'Atlantique Nord, je m'exile sur une île, triste et solitaire, sans la présence de cette émeraude, ta pupille phare. Plus plié qu’un peuplier, je refuse l’image du saule pleureur. Mais sur ce sentier de terre battue, je suis à genoux.

Sans ton reflet, le monde est abstrait.


 

Papillon


Un arbre-papillon ne vole pas, pas plus qu'un saule pleureur ne lâche une larme de bonne heure. Pourtant, leurs racines causent de la pluie et du beau temps. Une aigrette dans le cœur, je voyage sur le murmure de mon imagination, un geai cache sa beauté de réalité, ses plumes bleues m'entraînent loin de ces murs que l'on dit noirs. Ma mémoire prend l’ombre depuis que le soleil s'éclipse, années sombres...

J'aime jouer et percer les secrets, ceux du silence, ceux de l'absence. Mon bateau prend l'eau azur, mais sans savoir pourquoi, je ne sombre pas. La rage n'a pas d'abri en mon corps. Porté par des vents illusoires, je refuse le déclin trouble de l'enfance. Je nage à marée basse sur un fond de vase, sans fleurs, sans épines. J'avance vers la lune à l'abandon. Sans lumière je vois clair, et si des éclairs parcourent le ciel, ils ne sont pas là pour me reprendre mon âge mûr, ce fruit de l'avenir. Ma peau décline à côté d'un cyprès, ses feuilles me protègent de l'ennui. Mon essence fuit, pas mon goût de l'ignorance de l'au-delà, de ces nuages qui filtrent votre peau tout en convoitant votre enveloppe charnelle. Je rêve d'une plage de gravier ou d'ardoise, pour valser de ricochet en ricochet et rire d'être en hêtre. Un jour ou peut-être une nuit, je partirai, moi aussi, voir si les taureaux ont des cornes, en Andalousie ou au Zimbabwe.

L'Oiseau de feu m'a donné des ailes.


 

Le lac des cygnes


Es-tu né dans un lac ?

— Non, pourquoi ?

— Tu ressembles à un cygne.

Sans le vouloir, j'avais passé ma vie au chaud, assis dans un confortable fauteuil, laissant descendre les signes du destin. Patience et abnégation, croire qu'une route se croise deux fois, sans trois frères, fier d'être né au présent.

— Quels cygnes ?

— Les bleus, les blancs, les rouges...

Signe ou cils que l'on déverse en averse, sans inverse sur sa route, aux portes, aux fenêtres, aux sons de nos pas, dans notre marche, yeux baissés ou levés.

Quelle importance !

Loin de ce lac, je cherchais au hasard des rencontres la place de l'étoile Polaire. Chaque soir, ma tête se tournait vers le ciel, cherchant la trace de la grande casserole. Et parfois, je croisais son regard, là, l'âme nuit nue, sans rien cacher ; trop de nuages sur mes doutes auraient tout effacé, j'avançais l'œil bleu jour.

Aux côtés de cette toile de fond, deux chiens de garde jouaient aux feux. Sans trop bien comprendre, je n'arrivais pas à en définir la magie des sept longueurs ; dans l'illusion, le cœur en fusion, le reste du monde restait vague. Juste une idée de tendresse à retrouver tes bras, demain, et ton sourire audace de ma joie intérieure de te reconnaître, femme.

Pourquoi passer des nuits à chercher l'étoile du Nord, disiez-vous ?

Pourquoi pas cette question, pensais-je ?

Elle m'échappe, et ainsi, je perds mes repères. Pas de nord, trop de mystères, et pourtant Cassiopée est là, belle, présente, douce. Elle se laisse deviner, tendre M à l'envers, un univers de problèmes, quand on est né les pieds par terre, la tête dans l'abstraction, révélation de l'horreur qui sommeille si, au tréfonds de soi, l'on oublie de parler de ta voie, de ton chemin, de mes mains...

Le sud et sa croix, Orion, sa ceinture, Beltégeuse et ses lumières, toutes ces étoiles qui surplombent la constellation du Chien… Ce chien reste immobile, serein, dominant la situation, sans trop briller. L'animal éclaire de sa présence le toit céleste, sans abois.

Un peu plus loin, la Voie lactée se dessinait, se devinait, humeur vache, comme j'aime à laisser dire, et près de ce flot lumineux se terraient le geai, l'impuissance de l'éclat, la matière morte. Ce monde lointain m'intéressait. Mais où trouver de la place ici sur Terre ?

De l'espace, un rêve dans sa micro-tête : que, enfin, le monde cesse de tourner à l'envers. Oui, mais comment faire autre chose que des commentaires ?

Pour nos enfants, pour que les îles de l'innocence se redessinent, et que le Soleil vole de ses propres ailes...

Question, toujours une question puis une autre, une route, un chemin et une voix qui ne crache rien, car rien ne naît de l'oubli, pas même une fleur.

Au fur et à mesure que le temps s'espaçait, j'ai appris à vivre blanc crémeux, confronté au quotidien des cons, si j'ose dire...

Or cependant, à plat, naïf transpercé, l'univers me montrait que seules mortes les étoiles sont filantes, beautés éphémères belles à craquer.

Mes yeux posaient encore des questions au ciel. Pourquoi certaines possèdent-elles plus d’éclat ? Plus grosses, moins lointaines, plus claires, chaudes ou froides… Oui, pourquoi certaines brillent-elles et pas d’autres ?

Sans réponse, je n'avançais aucun mensonge. L'ouest guidait ma route, mon cœur en éveil se serrait devant ces merveilles : j'imaginais un monde sans maux, triste à en pleurer. Je me sentais malade d'être gai, né dans un bonheur à exploser, simple, si simple, juste heureux d'exister dans cette vie de trépassés, juste heureux de croiser le regard noir de la mort et de penser : « Faut bien passer par là, l'éternité ne vaut pas un rêve, si je mens, faites que j'en crève... »

— Es-tu né dans un lac ?


 

Mars, le golf de l'aurore


Je promenais mon amertume, nonchalant, entre le golf de l'aurore et le lac de la lune, quand je la vis insouciante sur ce tapis d'étoiles. Elle flottait, cette bulle, dans l'espace, à droite du firmament, position : deux minutes dix degrés au nord des têtes de lions, là où j'imagine trouver le septième ciel.

Quel était son prénom ?

Continuant à marcher dans cette prairie aux airs d'automne, ma mémoire refusait d'oublier son image, elle en compagnie de quelques sœurs, que je pouvais nommer : Antarès, Aldébaran et Vénus.

Je sentais leur regard et poursuivais ma route, conservant en moi quelques notes de musique, et ce bain d'insouciance. La prairie restait muette, presque insolente sous le vent de mes caprices. J'oubliais le cœur même de ma balade, ce mal qui poursuivait mes veines, le tropique du cancer. Ce nom d’une fleur qui crève de sueur sous ces tempêtes de rayons solaires, et, aussi curieuse que cruelle, s'infiltre sous nos pull-overs.

Seul remède que je connaisse : une offrande de soul, de blues, ou une belle âme pour Jupiter, mais sans preuve formelle de guérison...

Le chemin s'annonçait aussi long que celui d'un voilier abandonné sur l'Océan par son moteur et la discrétion manifeste d'Éole. Cette voie d'absence, je la vivais de naissance, si seul, si vide avant de recevoir en pleine face cet éclat de lumière. Touché, je pensais...

Mes pas se faisaient silences sous cette douce mousse, et ma cervelle de mésange devenait un œil qui se goinfrait de tout son sang. Les idées fixes, je planais au-dessus du marécage d'Hellas, un bien joli voyage, sans ailes.

Le temps avait l'arrogance de l'absence, et je fus surpris d'aller à la rencontre, non pas d'un cours d'eau, mais d'un corps vaillant. Elle semblait m'attendre sur cette roche de diamant, innocente et réelle. Un peu surpris par l'agate bleu rubis qui perçait la nuit et m'attirait dans d'autres ennuis que ceux de cette maladie imaginaire, et bien que mon visage devant son air entendu devînt de cette couleur, ce rouge de Mars que nul ne peut saisir, j'acceptai tout d'elle : son destin, sa main, et son sourire...


 

Quatre saisons


Le printemps est la saison reine, il met ses parures de majesté, les fleurs sont au sol ou sur tous les arbres. J'aime qu'Éole me coupe le souffle quand les oiseaux rigolent et tes cheveux d'or s'éclairent de tant de mystères. Tu balances tes reins au son des serins, et les mouettes m'assomment de questions. Quand le vent nous traîne dans les parcs, ensemble nous respirons les quatre saisons. J'aime que les plantes exhalent leur amour, que leurs crinières montrent leurs secrets, et je reste con, comme toi, face à la beauté des champs. Le blé se récolte ; la vigne, elle, pousse les humains à faire la fête. Le vin de la déraison, tu sais...

L'automne arrive, sa lumière, ses couleurs. Le ciel s'inonde de terre de Sienne, de pourpres de soie, de lacs turquoise, et invite au voyage. J'aimerais m'asseoir sous un bolet diable et y soulever ton jupon, dynamite, amanite phalloïde, tu es mon poison, mon amour, et le temps n'y peut rien.

Naissance de l'été, de sa chaleur si je pense à ton univers de plaisir, de partage d'une terre de lune pour aspirer nos soupirs. Mais je sais que je rêve à voix haute ce mystère de ne plus croiser nos corps, comme mort. Je m'évade hors de la raison, oubliant l'abandon. Les turbulentes vacances qui s'avancent, d'année en année, me montrent l'ombre de ma solitude

Latitude zéro. J’ai le cœur en hiver, il pleut la nuit, le jour, et les feuilles tombent sur le parterre où je pleure tes silences, où je te pleure, équation de mon désir.


 

Orage


Je me baladais seul sur la plage, la mer s’était retirée et je pensais à l'été. Sur l'estran, de drôles de coquillages prenaient le soleil, je les ramassais, un à un. J'allais chasser la crevette rose, le bouquet, elle se cachait en famille sous des rochers. Les algues avaient de l'odeur, le ciel annonçait l'orage, ma toile cirée allait prendre l'eau. Tranquille et heureux, j'occultais ma souffrance. Un jour, tu m'avais dit que ton bonheur serait là, sur une plage remplie de coquillages, alors je pensais à toi, souvenir d'une nostalgie fleuve. Les oiseaux avaient les nerfs à fleur de peau, je le voyais à leur façon de voler, et mon cœur suivait la cadence de leurs battements d’ailes.

Comment t'oublier ?

Mon chien avait quitté le plancher des vaches, une crise cardiaque dans mes bras. Je n'avais plus que l'espoir illusoire de te revoir, toi qui t'étais cachée sur la mappemonde. Le silence de l'absence est si difficile à combler, ce sentiment d'être rien sans ton reflet. J'avançais cependant au milieu de mes rêves, irréels, en te sachant belle à croquer sur ton navire de grande classe, moi qui marchais sur le temps passé... J'avais cette soif d'aventure à partager. L'eau tombait, je me noyais sous ce déluge d'idées, simplement prêt à te revoir.


 

Fille de hune


L'oiseau guettait la nourriture et la fille l'aventure. Un livre à la main, elle partait en voyage sur des chemins de traverse où seuls le vent et la flûte traversière lui nourrissaient l'âme. Cette dame, sans âge, se protégeait du destin, d'une silhouette d'assassin ou d'un furieux marin. Une goélette dans le port de Brest chantait un air adonnant, une blessure assassine sur un siège d'antan. Sous le château, le soleil assombrissait sa peau, et la lueur de l'éclat de pierre enlevait les menaces de guerre ou de chantier naissant. Plus de bruit, silence de la panse. Tranquille sur son îlot sauvage, elle oubliait un temps la faim qui parcourt le monde et tue des enfants. Sur un nuage calme, le volatile pensait à son ventre, il oubliait parfois que les humains sont rois... mais de quoi ?

D'une Terre de Sienne, d'un pas de haine, d'un pull en laine...

Moi, je voyageais à côté du naufrage, impuissant pour un temps à poursuivre le voyage. Je m'isolais comme un dé sorti de la main, je roulais de bosse en bosse, sur un étang de fleurs gris orage. J'avais froid d'être un petit bonhomme, si loin de sa main, complètement atone sur mon chemin d'une tonne de chagrin. Pas un chat ne passait par là, aucun chien non plus. Le temps avait mis sa pause et le jardin gardait ses secrets.

Un plus un égale un, pour une fille de hune.


 

Le clown


Perdu dans l'œil du cyclone, petit clown, je rêve d'ailes et d'horizons. La mer insolente me malmène l'estomac, et plus d'un repas tapisse la baignoire des dauphins, peuple roi Océan. Triste, ma larme montre au monde des souvenirs de joie disparue depuis ce mois de mars, quand tu as décidé de quitter ma planète. Là où la démographie est reine, la solitude est un luxe. Cependant, pour moi, le silence nourrit mon mal. J'imagine tes vacances, volontaire sous des orages de saison, aux Antilles. L'arc-en-ciel se dessine quand des éclairs t'illuminent et la pluie rigole jusqu'au centre de tes os. As-tu froid ?

Des averses dans ce champ, et le soleil absent. Comment ne pas se noyer ?

De nature sauvage, tu es la seule à parler mon langage, celui des cygnes et quelques mots. D'humeur tempête, je rage de ne pas pouvoir partager nos images, toi ici, et moi là-bas… Ou serait-ce l'inverse ?

Réponds-moi, et reprenons le voyage à la case zéro. Tu me trouveras à la gare portant canne et chapeau, plus quelques années qui ont flétri ma peau.

Subir l'attaque du temps, et conserver ton sourire...


 

Le Haut de forme sous la pluie


Du nord au sud, la pluie d'automne étonne les oiseaux. Sur un sentier, peu clair, ce solitaire n'a pas peur du nuage monstrueux qui déverse son chagrin. Sa marche est tranquille, sous le couvert de ses pas qui narrent ses habitudes, des flic floc sur les flaques.

Qui est cet homme qui balade son haut de forme, sa canne ?

De la ville à la campagne, cette personne, au costume sombre, cherche son chemin : celui de demain, et celui à venir. Les marins qui volent, inondent de cris stridents sa route. Celle qui éloigne des doutes, avenir !

L'homme innocent promène l'insolence de son imperméable, aucun ciel en colère ne perce ce costume increvable. Incroyables ces êtres qui maîtrisent les vents contraires, et peu importe leurs provenances : que les vents soient d'est ou d'ouest, les oiseaux marins circulent et planent sans effort apparent, juste les squelettes trempés.

Cette silhouette au passé composé cherche au cœur de cette trouble atmosphère, son flot de lumière. Sa raison d'être !

Il se parle de ses îles, celles que l'on devine derrière les maisons. Horizon incertain, il pense à ce voile aperçu, à elle, qui a fui, ce cruel abandon. Son soleil est lointain et, ce matin, il exprime sa peine à se lever, sortir du vide absolu de ce gris, au teint vieux.

La pluie traverse sa route. Lui, son bleu est ailleurs, dans cette partie sombre assassine qui conduit sa peine.

Par son absence, elle a violé son innocence, et lui, il s'en balance. La ballade de sa voix amuse le ciel qui, en reconnaissance, pleure pour lui.


 

L'enfant


L'enfant nage dans ce bain d'étoile, il tisse sa toile et devient une lumière. Sur la Terre, sa maman regarde le désastre, la lune se cache et l'ange devient gardien du troupeau : chèvres, lions, licornes ou chats. Du coin de l'œil, le petit surveille les anciens, ceux qui croient savoir où se cache l'âme des défunts. Dès l'aube, le chérubin s'amuse à crayonner le ciel, c'est lui qui tire les ficelles et donne, selon l'humeur, des gris ou de la couleur. Parfois son cœur se fâche, alors sa colère tonne et l'orage s'abat sur les flingueurs d'innocence, ceux qui nomment argent la chance. Lui, sa vitesse-soleil l'entraîne sur des couloirs d'ivresse, qui caressent son esprit et le plongent dans les ténèbres d'un trou noir pour parfaire son œuvre. D’alizarine, de prune et de pourpre mandarine, le jeune artiste peint des nuages, il imagine des villes sans poison.

Regardez cette lueur qui flotte dans la nuit !

C'est le petit prince qu'elle habille, habile. Il dessine des fleurs, ôtant toutes les distances. Le garnement joue entre les mondes et allume les cieux, son désir de vie est un flot qui brûle d'espoir les yeux de sa mère, elle qui se sent perdue sans la musique de sa voix.

Si la mémoire est là, il vit... Beau, il vole mieux que l'oiseau.


 

Fantôme de nos mémoires


Devant la marée, des souvenirs roulent des larmes sur mes joues mal rasées ; je grimpe à l'étage, au grenier. Atmosphère nuit poussière. Bienvenue dans l'étrange, l'escalier grince, face au poids du passé.

Quand je t'ai rencontré, l'innocence de mon enfance ignorait tous tes secrets. Mon regard candide croisait la route de ces énormes bouts de bois, dévorés par le temps. Des poutres mangées par d'invisibles gloutons, une charpente engloutie, soutenaient ce toit, quand moi, je ne pensais qu'à jouer.

Dans ton ventre, mon grenier, petit bonhomme curieux, je visitais, et venais regarder des images, des images de personnes qui n'existaient plus, des lieux, des disques et des livres. Dans mes balades solitaires, je venais respirer tes odeurs, avide de sons de pluie, du vent, et des goélands qui crient.

Dehors, des bruits, j'entendais l'ivresse et la folie ordinaire, en comprenant que la richesse se trouvait là, dans ces tas de vieux vêtements abandonnés, ou derrière ces pages cornées. La vie se trouvait

là, inscrite comme un gène.

Lassé ou assouvi de lecture, dans ce grenier, je m'évadais. Parfois, j'ouvrais un velux, grimpais sur une échelle, afin de regarder le port. Si les nuages glissaient, les drisses chantaient, si l'air était doux, la mer me souriait, m'offrant au visage toute l'étendue de ses reflets. Une grimace de plaisir devait s'inscrire sur mes traits, paisible, sensible, au charme suranné.

Aujourd'hui, les tempêtes successives ont brisé tous les arbres des voisins. Il est impossible de connaître force et secteurs de vents en observant les mouvements de la cime de leurs pins.

Le soir au grenier, dans mon grenier, j'avançais et je plongeais mon regard vers ce ciel étoilé, tous ces cailloux dorés, lancés depuis si longtemps.

L'imaginaire remplissait ma maison, l'arbre ancien donnait tous ses fruits. Dans un coin, un coffre vert, ouvert... Délaissés sur une étagère, des auteurs laissaient planer l'idée de leurs cœurs, histoire d'amour, histoire tout court, histoire de rire, et ces voyages sur les mers.

L'océan de tes secrets, je les lisais.

Mon grenier, je t'aime comme une dépendance, une drogue alitée, toi, qui conservais, sans le savoir, toute la mémoire, tout ce passé. Toute cette sensibilité étalée sur le sol, ce désir de livrer sa conscience, de se livrer, de se donner, m'ont aspiré.

Comment te remercier, mon grenier, toi que je connais ? Quand je te parle, tu restes muet.

Je sais, tu es le gardien des fantômes de nos mémoires.


 

La route du dragon


L'univers verse ses larmes sur la route de ton charme, drôle de dame... La déesse danse sur l'océan et efface mes initiales, sans doute heureuse de m'oublier. J'aimerais être un murmure dans ton ventre, sentir ta joie sur mes épaules, l'iris gai. J'invente des orages aux étincelles brillantes pour éviter le naufrage de l'âge. Depuis que tu as construit un mur de silence, j'ai du mal à respirer. Alors, je m'aère l'esprit en pansant mes plaies en compagnie d'un bain de souvenirs, douce tendresse du passé.

J’évite les miroirs, présent sans avenir : il n’ont pas de mémoire et me glacent le sang. Reste une humeur vague, seul espoir de nous revoir ici, sur papier. Reste ma veine qui se balade, parabole hors sujet…

Tu es ce nuage qui nage dans l'absence, une vérité ; tu es ce dragon de feu assassin qui brûlait de désir, d'îles et d'ailes.


 

Le solitaire


Sur la piste aux étoiles, je croisais une fleur rousse. Son odeur entrait dans ma peau, aussi puissante qu'enivrante, elle aspirait mes songes. Je plongeais et quittais la surface du globe, la tête sous l'eau, prêt à chasser du plancton vert phosphorescent. La lumière noyait ma souffrance, tant j’étais las de ton absence. Le soleil, lui, s'éteignait sur le passage d'une hirondelle et de trois gros nuages. Aspiré par la route du doute, je m'effaçais, quittant le miroir aux étincelles.

Place au noir si profond. Où avais-je rangé ma chance ?

Dans le tiroir de cette commode où le trait d'union de nos âmes avait cette couleur : bleue. La signature, avant blessure, de quelques idées folles...

Je voulais nager, solidaire du reflet de ta main. Depuis hier, je n'attends que demain, futile espoir de retrouver mon chemin. Animal perdu sur la Terre, j'aime à penser que tu vas bien. Voyageur immobile, ma conscience se balance sur cette balade de non-retour, et je pleure, en écoutant ces mots voler. Volcan terrible, tu brillais de mille feux. Le reste de l'histoire n'est que cendres qui ravagent ma mémoire. Pourtant, je suis libre comme l'oiseau et je plane au-dessus des regrets.

Petit diamant solitaire, tu es la fleur de mon passé…

Regarde ce galet, regarde ce coquillage, et oublions le naufrage... de notre aventure.

Depuis que tu es lointaine, je me heurte à un murmure né de la nuit et qui me poursuit seconde par seconde.

Tic, tac, boum. Je n'ai plus de cœur.


 

Drôle de Voyage


Combien de jours resta-t-il entre deux mondes ?

La nuit crachait ses étoiles, et lui entendait les voix célestes. Au Portugal, elles s'invitaient dans sa conscience. Perdu sur la terre ferme, ce matelot n'avait plus de sac. Alors, il marchait sans but et sans bagages. Pour oublier sa solitude, le marin pensait à cette femme qui avait croisé son chemin. Il l'inventait souriante et parlait d'elle à tous les animaux. La fatigue, la vraie, celle où le sommeil s'évade, l'envoyait en balade. Il tissait un fil imaginaire entre elle et son corps. Sur une route, il volait des oranges, leur suc divin sur ses papilles lui donnait du courage. Les morts fabulaient et les arbres délivraient des secrets. Une cigogne haut perchée caquetait et l'homme croyait que ce message venait d'elle. Qui d'autre aurait eu envie de lui parler ?

Autour de sa personne, il croisait de la vie, des gens animaient le monde, et il croyait que le vent aidait à faire tourner la planète. Choisissant un banc ou les racines d'un arbre à côté d'une église, sa conscience dérivait, elle naviguait en lui. L'amour le rendait sourd et fou. La mer l'avait jeté sur ce rivage, une ville aux belles plages, sans un sou. Ce fumeur n'avait pas peur de se perdre car il ne savait pas où se poser. Comme un oiseau sans nid, sa force résidait dans l'obsession de lui plaire. Sans miroir il avançait, et seule son ombre le suivait. Du bruit, une fête, des sots qui sautent sur des sons, il traversa cette place en sentant la menace. Des yeux brillants le fixaient et disaient dans cette langue internationale : « Viens te battre ! »

Le marin ne comptait pas les jours. La lune absente, il avait perdu le cap et entrait dans un monde parallèle, causant avec l'irréel. Jamais autant de mots n’avaient habité son cerveau. Est-ce utile de parler de la douleur qui l'accompagnait ? Elle est impossible à imaginer. La faim s'oubliait, et il marchait, tournait et allait de l'avant, cherchant à communiquer avec elle, celle dont il aimait le sourire. Avant de se perdre à terre, il parlait aux dauphins et croisait des navires d'acier qui transportaient de la matière première. Sur le bateau, le froid n'existait pas. Docile, il suivait sa route et les rochers de Gibraltar lui offraient leur lumière. À la barre, les courants d'Atlantique devenaient troublants, après trois semaines de Méditerranée. Il avait vu une plate-forme pétrolière crachant du feu, croisé des pêcheurs et un vent moqueur qui jouait à la girouette, parfois faible, souvent fort. Manger, dormir et se balancer sur les flots. Et puis ce mystère, cette impression de parler aux anciens : aux morts de tout temps et de toutes couleurs, esclaves et indien d'Amérique. Sa tête était une forêt aux esprits, pas des fantômes, mais des invités-surprise qui lui racontaient la Terre, le Soleil et l'Enfer. Il croyait s’être perdu dans le temps, vivant chaque instant comme le dernier, ne sentant plus son corps, mais ses pas allaient dans la ville, ses pieds le guidaient. La folie des hommes, leurs habitations, leurs ponts, leurs routes, et les voitures qui allaient si vite… Il parlait la langue des signes, et le flot d'informations qui provenait du ciel était unique, comme ces bateaux qu'il voyait étoiles dans le ciel. Et toujours ce fil, ce désir de la voir, elle. Sa silhouette assassine l'avait jeté dans la mer, il voulait crever. Mais la vie coulait dans ses veines et le sol si dur donnait un sens à sa folie. Il ouvrait les bras, se croyant Moïse, voulant voir derrière le noir. Une sueur d'hiver le marquait dans sa quête de vérité, cherchant le pourquoi du comment. Pourquoi l'avait-elle quitté ?

Les hommes lui firent mal quand il décida d’entrer dans un magasin assouvir sa faim. À peine le temps de goûter une crème pâtissière, et les uniformes l’arrachaient à ce luxe. Il se retrouva sur une chaise, comme un meuble dont on ne sait que faire, privé de liberté au nom de l’argent. La manière forte, des bleus, et des liens sur ses mains… Il criait, se battait, parmi des vieux attendant le dernier passage, souffrant dans leur corps. Un drôle d’hôpital, peuplé de silhouettes en transit. Le temps s’éternisait, son passeport tardait à le sauver. Il se demandait si la chance l’avait abandonné, comme la nation qui traînait à le sortir de ce calvaire…

Coincé dans le linge blanc de la mort, cet homme, dans sa faiblesse, n’avait de pensées sauvages que pour cette femme, celle qui un jour lui avait pris la main. Et il rêvait à un cortège d’enfants.

Combien de jours, si proches de la mort, si loin de l’amour ?


 

Lieu


Le lieu, dans son milieu. Tourelle rouge, entourée de vagues qui l'immergent, la noient et la laissent impuissante, transpercée par les éléments.

Le vent de mer, et sa force camisole, l'affolent, mais elle tient. Comment ?

Ce monument de pierre flotte, il guide ceux qui viennent de l'île, Ouessant. Voyez ces marins aux séants trempés, cherchant l’abri du port. Tempête et violence, l'Iroise répand ses veines, brûle et bouillonne. Des roches acérées, aux arêtes affûtées, affleurent. Ce bout de terre en mer désire dévorer le bateau, tristement secoué par les flots. La colère gronde, la laine blanche des moutons est de sortie, les vestes de quart aussi...

Ce bleu vert en mouvement laisse les poissons au fond, et ce navire qui galère, que fait-il ?

Regardez, l'humain hurle, lui qui se sait si petit face aux éléments !

Encore des goélands, qui s'isolent dans le ciel. L'idée lumineuse du reflet du soleil apparaît, entre les pierres de l'aber. L'astre exauce leurs prières, petit guide innocent pour ceux perdus en mer. La fureur des bords de mer efface presque les désirs d'îles, de Molène, de Sein, et de celle qui perd lueur et sang. Plein ouest, le Stiff sort de l'ombre. Immense phare qui indique les caps éloigne des dangereux murmures du Fromveur, magnifique courant au trouble sourire carnivore.

Combien de naufrages ?

De pleine page, la mer ôte ses chaînes quand le vent siffle, et le marin balancé retient son souffle.

Hors du chenal du Four, il reste cette tourelle, ce rouge pierre en pleine eau, qui masque nos maux.


 

Arôme


Une odeur d'absence rôde autour de mes murs, des tourbillons de questions arpentent cette forêt inconsciente, ma conscience. Le public contemple ma dégringolade vers des rues amères où, esseulé, je traîne les pieds. Je respire, donc je vis, quand le miroir ignore ton portrait. As-tu grandi ?

Parfois je pêche une réponse. Je sais que le vent te promène sur cette côte d'azur aux couleurs de propagande pour une nouvelle rencontre, sur un banc. Parler de tout et surtout de rien du tout, sentir la flamme du cœur, l'arôme d'une fleur des sables et se croire innocent sur la carte du monde. Oublier un temps que le bonheur se construit à plusieurs, me sentir libre à en pleurer. Écouter la nature, la voile en fausse panne, avoir tes yeux comme horizon, ne pas me méfier des dangers, me laisser porter par Éole, sur une route claire, sans naufrage... Plus aucune peur de nos âges, accepter de vieillir, nous construire à deux,

créer !

Quoi ?

Des étoiles dans l'iris de nos fils et filles. Une famille. Un tableau, un bateau...

Puis oublier le supplice du présent, oublier que je suis loin de ta robe qui glisse sur tes hanches. Penser au futur invisible, y croire encore et encore, croire que nous sommes nés l'un pour l'autre, et en délire fuir pour une balade vers l'océan pacifique, nous arrêter afin de construire un nid, une ruche, jouer à l'autruche sur cet îlot étranger, nous amuser au son des cornemuses.

Ici, le soleil est trop triste.


 

Mars la rouge


L'odeur du sang, et ce ciel rouge…

Rien ne sera plus comme avant.

Je me souviens mes premiers vols, telle une plume j'allais, de bas en haut, chercher de l'altitude et le froid des ciels bleus. Les nuages m'aspiraient, je grimpais, je grimpais, mon cerveau se vidait et tout devenait...

— Vous avez du feu ?

— L'extérieur en est plein !

— Je sais, mais apparemment nous, nous ne sommes pas dehors…

Que dire, que répondre ? Je gardais le silence et je la regardais. Si belle, une écharpe grise lui enserrant le cou, ce sourire jeune… Ses yeux pétillaient. Insolente au plus haut degré : cela méritait de l'indignation ou de l'admiration. Insensible face à l'horreur et à la douleur des autres, elle ne pensait qu'à inhaler sa fumée. Et moi, qui étais-je pour me permettre de la juger ?

La nuit refusait de s'installer. Tel un monarque qui refuse sa couronne, elle avait quitté la Terre. L’ouest se couvrait de misère, et cela n'était plus un mystère pour personne. Heureusement, une poignée d'hommes et de femmes avait pu être sauvée, des animaux aussi.

Nous étions prisonniers, en quelque sorte, d’une arche de Noé. De quoi rire… Pourtant, l'humeur du jour ne donnait pas la fureur de vivre et encore moins l'envie de sourire. Cela aurait dû me suffire de voir souffrir, d'entendre les cris issus du brasier de la ville, de ses arbres en feu. La nature m'offrait une tribune. Je restais muet devant cette lueur qui recouvrait l'horizon. L’effet carmin nourrissait mon instinct profond, délivrant les messages de mes gènes, ces morsures de haine. Depuis plus de deux heures, je constatais mon impuissance, ce côté inutile que je cultivais de naissance, cette incapacité d’aider.

J'enviais le détachement de cette jeune femme, au mois d'août. Immobile, elle respirait la santé, la gaieté se lisait sur son visage. Ses yeux avaient des couleurs de pluie, et un étrange gris rosé éclairait mes ennuis. Si seulement je l'avais connue un peu auparavant, avant le massacre de ces effroyables cyclones, ceux qui tourbillonnent, crèvent le ciel et vous enlèvent tous vos espoirs d'existence, avant ces vents qui vous ôtent tout sentiment de paix, ne serait-ce que de paix intérieure. Non, comment vivre face à cela, face à soi ? Trop de morts… Des vagues de morts qui rongeaient mon humeur et enlevaient toute illusion au mot amour…

Mes pensées étaient rouges de honte, et je restais le dos au mur, complètement allumé par ce désir de peindre le massacre. Sur la palette de mes maux, mon pinceau se couvrait de toutes les déclinaisons de cette couleur. L'ocre de la terre n'était plus qu'un souvenir ; les coquelicots, eux, partaient en voyage, et tout partait en fumée, sauf ce désir de peindre, seul désir qui m'empêchait de me pendre. Eh oui, il me nourrissait l'âme. Si d'aventure quelqu'un me sortait de ce tableau, je devenais méchant comme un âne vermillon et je faisais peur.

Lointain silence et vol de canards de barbaries, souvenirs de perdrix et de cette enfance divine que je devine sans peine, quand je courais entre les champs et sautais dans les mares. Le présent ne m'apportait qu'une colère vive et mes nerfs étaient à fleur d'eau, rouge. Cette tentative de description de l'enfer était ma salve d'honneur, cette salve de boulets que je donnais aux temps. Jadis, nous étions nombreux, sur cette planète de luxure empreinte d'exubérance, simplement heureux de nager dans le bleu.

L’Océan n’est plus qu’une meurtrissure, une plaie ouverte sur le vide depuis que cette météorite a saisi toute la vie. Connaissez-vous l'Empereur, ce poisson des hauts fonds ? Il a disparu en ce jour de l'an, 27, quand la roche en fusion est devenue cauchemar. Sa couleur retentissante a coulé sur tous les murs en un flot d'injures, la Terre est devenue un soleil trop mûr…

Nous quittons la stratosphère. Plus d'odeur, moins de lumière. Juste cet éclat rubis qui jaillit en source discontinue du coeur même de la Terre. Tout est rouge, carmélite ou cerise, les verts de la mer ne sont plus les couleurs complémentaires. Terrifiant, que de voir notre mère mourir... Pourtant, quelque part, ma petite voix me dicte son plaisir de voir et m'incite à jouir de ma veine de vivre.

Je lui prends la main, et lui donne du feu.

Je brûle...


 

L’ours


Les hommes et leurs connaissances de la lumière avaient conduit la Terre à l'effet de serre. Sur la calotte glaciaire, tout se liquéfiait et le soleil ne se cachait plus. Quand il se réveilla, Xérus, un petit ours blanc, n'avait plus de maison. Elle avait disparu et ses parents ne revenaient pas. Son horizon fondait à vue d'œil. D’abord, il avait pleuré, puis il avait eu faim. La lune calme dessinait un croissant et la bête cherchait à pêcher, du saumon ou de l'esturgeon. Sa solitude, d'habitude, Xérus la portait comme une griffe, mais là, il perdait son flegme britannique : plus d'espoir de revoir une belle et cette personne qui jouait au cerf-volant sur le glaçon voisin. Que cherchait-il ?

Xérus, sur cet iceberg, se sentait abandonné. Alors il regardait le ciel, pensait aux oiseaux et tentait de voler. Vous l'auriez vu, courir et sauter... Ses cinq cents kilos le ralentissaient, et il rêvait. La nuit, les étoiles lui parlaient et il écoutait leurs sermons : la mort, les anges, et sa nation offerte aux démons. L'ours était un guerrier, un capitaine d'honneur perdu sur sa banquise qui naviguait vers les côtes des terres de feu, l'Argentine.

Lui, il ne plantait pas de drapeau, il sentait le vent sur ses poils et n'avait peur que de l'air chaud. Plus il se rapprochait de l'Amérique du Sud, moins il comprenait les règles de l'univers. Il n'avait que cet océan de blanc inscrit dans son cerveau. Les arbres, les fleurs, les champs de tournesols, il ne connaissait pas : pour lui, la Terre était monochrome, et pourtant si joli tableau. Ses frères d'armes, il les avait quittés. Lys, sa sœur de cœur, avait disparu, et avec elle l'ensemble de ses certitudes.

Le jeune ours s'offrait une dernière ballade, un chant du corps, et il se demandait pourquoi les nuages se transforment en ciel bleu. L'océan grondait, un cyclone se formait, et lui, il sombrait dans une humeur taciturne qui ne laissait aucune place à l'humour. Plus de marquises, plus de jeux, rien que l'effroi du chaud et ce sentiment lent de n'être utile pour personne... Sans famille, il quittait le grand sud. Les courants le portaient sur son iceberg vers des eaux à plus de trente degrés, il allait droit vers sa mort, le sourire franc. Derrière le sillage du glaçon gigantesque, Xérus était perdu dans ce voyage sans bagages, et il ne lui restait que la nage...

Il plongea, et croisa une tortue, des raies mantas et une sirène. Elle le guida vers ce monde invisible aux âmes pourries, vers le centre de notre mère. L'ours avait faim, soif, mais pas peur. Son guide l'attirait vers cette ville d'en bas, là où les calamars sont rois. Le noir, le vide, l'absence et le silence. Xérus ne criait pas : séduit par un hippocampe, il voyageait dans un monde féerique, son âme aimait les étincelles de couleurs de ces poissons étranges qui offraient des ondes rouge vert phosphorescent, de l'artifice à implosions électriques. Alors, ce roi de la neige se sentit happé par un monde meilleur, et il en oublia l’homme et sa bêtise.

Peu à peu, l’ours quittait ses origines : il devenait un personnage de ballet, entouré par de nombreux cavaliers ; il valsait en compagnie de requins, de poissons-chats, de dauphins, et tous lui offraient une dernière danse...

Puis il coula.

Dommage.


 

L'îlot


Un alezan et une robe marron, aux crinières de feu, circulaient autour d'une cabane aux tuiles ocre-jaune. Ces deux chevaux avaient la mer à perte de vue, bloqués sur un îlot, un presque rien de terre. Leur petit trot n'avait point de sens. Les vents avaient tué la moindre feuille de ces vieux arbres centenaires, mais les animaux savent rester fiers. Perdus, sur cette drôle de parcelle entre terre et ciel, leurs pas créaient des chemins, mille fois empruntés, et me montraient l'illusion de la liberté.

Dans ce jardin d'Éden, seule la pierre résistait au traitement, lent, du temps sur la matière, le reste n'étant que poussière. Les bêtes attendaient l'homme ou la marée inverse pour trouver de l'espace, des étoiles filantes et du foin. Pourtant, ils brillaient d'élégance sur cette place réservée aux oiseaux. Sans cris, leur cercle autour de la maison donnait de l'espoir, de la vie à la mémoire du regard. Ces chevaux savaient si bien limer les barreaux de leur cage. Le temps passait sur leur peau, comme une goutte d'eau glisse sous une paupière, lentement ; et ils n'y prêtaient guère attention...

Rien ne semblait pouvoir briser leur joie de vivre !

Demain, ils seront au galop dans un vaste champ. Le savent-ils déjà ?


 

Le cheval de mer


Dans ma nuit, un hippocampe caresse ce désir de nous unir. Toi et moi, sur ce cheval outremer... Des champs d'algues ocre jaune et des châteaux de sable, quelques rhinocéros-roches et une foule de poissons-lunes nous surveillent sous les flots. Tu es le poison de ma conscience, ce silence amer qui me perce et m'oblige à sentir le glaive du temps. Je rêve pour oublier que je crève errant dans le cercle de l'absence. Ton image me fuit, alors je pense aux anémones, fleurs-orages phosphorescentes qui me piquent et m’entraînent sur des chemins de traverse, d’averse en averse, et me versent en cascade de folie. Une musique me hante quand je balade ma nostalgie sur des sentiers fantômes. Un port, une place, une ville de mâts et ce miroir d'eau de mer qui réfléchit ton sourire. Partout où je vais, je partage ce souvenir de ta gracieuse silhouette. Toi, ma mouette rieuse !


 

La falaise


Jamais je n'ai vu de plus beau paysage. Des oiseaux fous se moquent des falaises et la flore m'émerveille. Un homme portant son ombre se promène, si loin de moi. Il croise les nuages et marche sur de gros cailloux sans craindre la bise de cette brise qui porte mouettes et goélands. Sur la falaise, pas de balise. Des couleurs fauves chantent au vent le plaisir de se transporter de jour en jour dans cette vie d'homme. Ses pas font du bruit et l'eau cyan résonne dans ma tête, haut perchée. J’invente à celui qui s’invite dans mes pensées une vie. J'ai des envies de couleur, jaune fleuve, gris mauve et violet, le tout cerné par de l'orange mandarine. Derrière, un clocher est l’amer du pêcheur, le ciel déguste de l'énergie et se présente pourpre roi. J'ai froid face à ces couleurs chaudes, souvenir de temps meilleur où je passais par là, la peur du tonnerre au fond de moi. Je rêve de te parler de cette image. Toi, trésor abandonné…

Ce lieu m’appelle les soirs où je ne respire plus ta voix. Tu vois ?


 

Melon


Lumière irréelle et beauté d'un voyage immobile. Le ciel gris épris de ce vert mystère donne son reflet au lac bleuté. Melon attend ses cygnes, et la mer, ce matin, est partie loin. Un bateau promène son sourire, cyan, sur les bords de son flanc. Son ancre posée sur la grève a des airs de Chine, cette marque du temps immuable : vérité et silence.

Presqu'île et sujet de cette ombre Océan, un voile de brume nous cacherait presque la vision de ce four. Le phare cache ses reins. Éteint, il attend la prochaine marée, la caresse dorée d'une raie ou les crocs acérés d'un chien de mer.

Sur la plage, nulle projection de déjection, une clarté marron rose éclaire nos envies de découvrir une étoile de mer : coussins, Astéries, couronne d'épines ou le sublime crachat d'amiral. Ce dernier, peu royal mais léger, s'entête. L'animal digère ses mollusques, loin de nous offrir un râle ou un rot. Soulevez un caillou, vous verrez : Bernard l’ermite, petits crabes et porcelaines. Des laitues ou des algues queue-de-poulain cachent sous leurs ailes des mysis, tandis que des poux et des oiseaux survolent le tout...

Étranges nuages qui scellent les clefs de la nature, illusion de réel ou épines dans le pousse-pied, un plat de forme que j'aimerais un jour goûter...


 

Suspension divine


Un dimanche sans fin ne sert à rien si l'on pense au divin. Ce matin-là, mon cendrier était plein de mégots et l'idée de me rendre à la messe était absente. Je rêvais à ce bateau qui arpente les flots... Comme un jeune sot, je n'avais en unique bagage que mes maux. Pas un journal ne parlait de ce vide qui m'attriste, de cette main si lointaine, unique fruit de l'hirondelle. La radio chantait le soleil ; au-dehors, la pluie. Mes rides qui s'effacent, pas de menace à l'horizon, je me sentais pris au piège, un pigeon en voyage statique presque aussi apprivoisé qu'une île. Sans image, je ne pouvais plus rien acheter. Le vide, sans peur de se perdre, ancré à sa dernière pensée sauvage. Le lion se balade dans sa campagne, solitaire et avide d'une compagne, son cœur saignant. Lui aussi voudrait voguer vers une belle lettre, un point d'interrogation, mais reste en suspension...

Que donner de plus quand on n’a rien d'autre qu'une vie à donner ?

Son partage pour un bal en attente d'une balle, afin d'oublier le temps qui passe. Croire en son étoile, à la belle lune de passage, ou en rien. Ne plus rien attendre d'autre qu'un billet d'amour en seconde classe et ce visage que mes doigts ne reconnaissent plus, cette voix perdue, et fuir dans l'illusion de son pardon, et fuir dans ce désir fou de comprendre la cause de l'abandon, de l'exclusion. Ce songe se métamorphose en cafard, cauchemar, et la triste solitude en toute gratitude pour service rendu.

Pas un lapin ne coure à la foire, et j'ai faim de nuages de tendresse. Ce serait dommage de mourir, encore fort d'une jeunesse qui pourtant peu à peu s’évanouit en nuit noire...


 

Terre minus


Une prairie de protection violette permet à une araignée de lumière de se protéger des tempêtes solaires. Des masses de protons, d'électrons, arrosent notre peau blanche et éclairent nos étoiles. Divine toile. Pas un artiste-peintre sur la Terre n'est capable de reproduire ce joli tableau… L'autoroute de protons navigue dans l'espace à grande vitesse et traverse des montagnes d'illusion, comme ma peine de te savoir lointaine. Mon corps s'expose et mon cœur explose si je pense à ma reine du silence, mon ex… piration s'arrête. La solitude me traverse comme un champ de chansons, il est difficile de trouver une raison pour survivre à un abandon. Heureusement, la vue d'une mer de feu rose incandescente me transmet sa force tranquille, et j'avance vers ce chemin inconnu qui mène à la fosse commune, ce lieu si sage, où le silence dort. Secrètement, j'aimerais que nous partagions cette route. Ton charme m'envoûte et je plane sur mes souvenirs d'Espagne. Tu vis en moi. Cette folie me berce, me transperce comme ces glaives de rayons. Je saigne et me sais si fragile, j'ai perdu le mode d'emploi pour sourire à la vie, depuis que tu as quitté le nid que je construisais en oubliant de dormir la nuit.

Combien d'étoiles brûlent pour que mes vœux s'exaucent ?

De pleines poignées identiques à ce sablier qui laisse le temps s'envoler...

Et mes rides construisent un rideau, un voile que tu voles, mon innocence. Sans partage, la vie (n')est rien qu'un soupir, une île déserte qui transpire d'ennui. Moi, je voyage dans l'absolue certitude d'avoir rencontré ma soeur d'âme.

Oui, je suis fou !


 

Crépuscule


Un regard de bord de mer, le crépuscule en toile de fond, je navigue sur ce calme vague. L'œil fixe, le phaéton en pâture donne son dernier concert, quelques rayons sur l'estran. La vase isole des coques brunes et je voyage au milieu des vers sur un limon grisâtre. Les arbres sont sous la brume et le toit du monde tombe, si vite qu'il ne reste bientôt plus aucune lueur d'espoir dans le ciel.

Solitaire, je plane en pansant mes plaies.

Ici, pas d'îles, mais un long serpentin entre une rivière et l'Iroise. Un sablier au repos ne donne pas l'heure, il tourne sur son mouillage, cherchant le vent. La cale est vide, nulle âme de promeneurs en ce soir prometteur. J'aimerais apercevoir un phare qui scintille et des poissons-chiens, or il n'en est rien. Plus personne ne regarde ce pays sage.

L'horizon n'a pas de voile et je le vis comme un drame.

L'ardoise bleue du village fait renaître des souvenirs de nages et la peur des algues-serpents qui s'étirent sur mes chevilles, les enlacent. Elles se collent, s'agrippent et m’attirent dans leur monde sous-marin, vers ces lutins au féminin qui m’encharment, belles bêtes ensorcelantes sur leurs selles d'hippocampes. Une valse imaginaire d'une rive à l'autre, sans musique. J’aime ces maisons, doux reflets de secrets perdus depuis des millénaires, qui dorment au chaud, et le soleil qui s’échappe, déposant une ombre jaune planant et des reflets mandarine.


 

Une longue route


Les étoiles partaient se coucher et l'aube pointait son nez. De larges couleurs envahissaient le ciel, des effets mandarine, du gris bleuté, et ce vert turquoise que j'aimais tant. Une nuit de plus, sans toi, et ce souvenir de nos danses sur les flots. Je naviguais sans peine sur la mer noire, attendant un fantôme, une voix. Mon navire avançait au près serré, dans des calmes salutaires. Solitaire, je rêvais à des champs de blé où des chevaux couraient sans se méfier du temps. Quelques dauphins venaient jouer à côté de ma coque et j'admirais la fluidité de leurs courses, leurs sauts aussi. Capitaine du non-retour, j'avais décidé d'arpenter la mappemonde sur un joli voilier, en espérant grandir. Chaque matin qui naissait était un cadeau des cieux. J'avais quitté le port de l'Aber-Wrac’h depuis si longtemps que je ne savais plus à quoi ressemblait une voiture. Mon univers était plein de lumière, la nuit. Quand je cherchais un bain d'étoiles filantes, ces météores qui meurent sans un cri et nous offrent un dernier signe d'adieu, mon sillage offrait sa fluorescence de plancton, et parfois je pêchais un thon. J'avançais en suivant le noroît, l'alizé ou d'autres vents. Ma route allait au sud, j'évitais les pièges des courants, les roches invisibles et la terre. J'avais quitté toute compagnie pour ce long voyage auprès de mes souvenirs. Derrière moi, ce gros nuage, un cumulus bien gris. Je réduisais la toile, quelques minutes pour prendre un ris. L'orage s'annonçait... Des turbulences de l'esprit ressortaient. Je voyais ton image, ta robe du soir et tes cheveux allumettes. Je prenais de la latitude à défaut d'altitude et j'allais vers ce mur pacifique, sur cet océan de bleu. J'avais affronté le murmure des vagues, des immeubles meubles qui secouent vos entrailles et vous donnent le vertige et l'humilité qui manque aux hommes. Maintenant, je savais ce qui me manquait, des envies de tortue au caramel, des crocodiles du Nil et trois asperges. Ne me parlez pas de poisson !

Manger était une de mes priorités et il me manquait des vivres, plus de bananes, de tomates, mais du parmesan et quelques fous-volants tombés sur le pont. Je me nourrissais de mon corps, la graisse épaisse de sous ma peau avait fondu. Je n'avais, à mon bord, aucun livre. Seules la carte du monde en écran géant, la nature en pleine effervescence me ravissaient. Parfois, je voyais une queue de baleine, ou je croisais un autre navire au pavillon français. Tout ce qui m'était nécessaire pour t'oublier, un instant. Ma mémoire devenait vide. Telle une pile, je me déchargeais de ton empreinte. Toi, ma toile reine du silence, une araignée. Tu avais séduit mon âme. Triste sortilège, et je pense à ton charme, ma dame.

Sur l'océan de ma raison je fuyais ton ombre, notre joie. J'allais sur la mer pour perdre ta trace et que le temps passe en harmonie avec la nature. Le soir, mes ancêtres me parlaient, et je les écoutais. Je voulais savoir pourquoi l'homme se bat pour de la terre ou des diamants de pierre. Je croisais les étoiles, petits navires de lumière, la Grande Ourse me dictait sa loi, celle de mon devoir d'être moi et de perdre de vue les guerres. Dans la traînée de mon bateau, les méduses devenaient étincelles.

L'amer me quittait, et je pansais mes plaies. Tu m'avais quitté. J'avais largué les amarres, mais mon cœur, lui, saignait. Toujours ce sourire en toile de fond, et l'amour en balade dans mon imagination. Malade de ce souvenir, je voulais croire en notre histoire, celle d'une rencontre sur un fond de passion. Ma cellule de garde refusait de lâcher prise, tel un chien, je ne lâchais rien. Pas un mot n'abandonnait la toile du passé, quand je tenais encore ta main sur les routes d'Espagne et que nous buvions du vin, sans peur du lendemain.

Toi, ma sirène, tu es partie vers un autre voyage. J'ai préféré quitter le port chargé d'émotion, pour mieux dompter ma mort d'âme sœur.

Depuis, je pars sans cesse pour ne pas sombrer...


 

Deuxmains


Traverser un Océan pour retrouver la paix de l'esprit, ça c'est une idée !

Plonger au creux d'un chant d'antan, sous l'averse d'un ciel aux nuages épars, de la douceur sur une grève et m’en aller, sans lendemain, vers un temps meilleur, moins incertain, recouvert de champs vert poussière, ou d'un céruléen marin. Tourner le dos aux dauphins, oublier leurs certitudes, me noyer ce soir trop sombre dans une futile peur, sans jamais oublier tes cris sur papier. Et y rassembler, par secondes, nos émotions.

Penser à toi, aux années, la douceur de tes joues pourpres, poursuivre l'envie de revoir l'éclat lumineux du feu de tes pupilles, celles qui croisent sans faim l'intérieur de mes nuits, et rire !

Rire, oui, oser rire devant les vents hantés par les esprits, les dieux des gardiens celtes, ces éminences-entités, porteuses de secrets.

La croix porte tous ceux qui possèdent les clefs des légendes et rêvent, non pas de chair à canon, mais juste de sortir la tête de l’eau, regarder le désert de sable, le soleil chaud.

Puis encore penser à toi, ton odeur, la douceur de ta voix, celle de ta peau…

Ton absence est le rêve de deux mains. Pas de virages où l'on pense vivre ivre, afin de retrouver un coeur ou un nuage de tendresse.

M’asseoir enfin sur un banc, concevoir l'idée de créer des enfants, en rire et prendre la vie sans s'arrêter, sur la bonne voie, celle du bon choix. Croire en la souplesse d'un regard, la vérité au fond des yeux, et rire encore de cet instant, à en perdre le son de ma voix, puis sourire… et reprendre ma marche vers le fond du jardin. Un, deux oiseaux passent, noirs, blancs ou verts. Ils chantent les quatre saisons, la messe du printemps, leurs ailes battent au sein de l'air.

Et la puissance de leurs aveux éclaire mes jours sans fin, ceux que je passe l'espace d'un temps à souffrir de l'absence de ta main...


 

Éclats de lune


Une lune écarlate éclaire quelques voiliers. Moi, je promène chien et nostalgie sur l'écran de ma mémoire. Des couleurs s'invitent. Ivre de dunes, je m'absente dans ce tableau. Les blés sont ocre jaune, la lavande respire le vert, le blanc. La terre s'inhale, de vieilles pierres de taille comptent les ans. Enfant, je courais sous les bois ; maintenant, j'attends les vents d'ouest, pour me sentir vivant. Mille fois je suis mort, pris en otage de ton absence. Alors je m'aère l'esprit en regardant Ouessant, et la mer translucide me transcende, quand je ne suis que la cendre de notre histoire d'amour. Je patiente face à la roue qui tourne. Sans montre, j'ai le temps de compter les éclats du Stiff et de mon cœur. Les nuages pourpres inventent la joie de te savoir heureuse.

Tu es ma source de jouvence et quand je pense au charme des bateaux fantômes, je sais que j'ai raison de croire à cette histoire. L'horizon me bouscule, sensible charme de l'être lumière, lui qui dessine le monde en éclairs de génie. Cette poussière qui pense me hante. Déguisé en plaie ouverte, ce paysage me transporte vers l'œil-porte de l'univers.

Demain, ta robe volera sur mon dessein...


 

Le port


Un petit port tranquille et ses bateaux qui se rangent au gré des courants, des lunes et des soleils qui s'aiment, s'attirent et se délaissent. Les voiles sont bleues, vertes, mauves ou rangées. La mer, elle, est silencieuse si le vent ne se fait point remarquer.

J'aime l'abri du petit coude né de la rivière qui se jette à la mer, et le charme suranné des corps morts éparpillés. Ce sont de bien curieuses bouées qui ne retiennent pas les marées, mais les navires qui s’y amarrent. La nature nous promène dans son spectacle permanent, ses bruits, ses sources, et les délices de ses couleurs.

Des nuages turbulents se baignent dans le ciel, éclaboussant le bleu de gris arrosés. Étrange impression de ce lieu aérien où il pleut des idées de rentrer auprès d'une cheminée, le regard allumé face aux flammes rouge cendré qui projettent leur chaleur. Les dos des bateaux agitent leurs mats secoués par les mouvements des flots, la musique des drisses et des chants d'oiseaux enchante ma pensée.

Je rigole et je m'affole de cette illusion de paix, de ce lieu miroir où la guerre s'est effacée. Des souvenirs de peines qui ont existé bien avant que je sois né affleurent. Curieuse idée que de penser aux bombes qui, sans secret, déchiraient le ciel, crevaient les nuages, laissaient couler la colère rouge du pas de veines, transformaient les rues en artère de sang ou en arc-en-ciel de douleur.


 

La torche


La colombe se torche sur nos lumières de paix, triste étincelle, qui se pose au pied de nos cités. Une idée fleuve parcourt mon dos quand je pense à ceux qui jettent leur vie et embrasent les cieux de croyance d'un ailleurs rose. Le paradis, pour eux, devient une idée fixe, étoile éphémère, surbrillance quotidienne de ces bombes humaines. Le cœur à l'envers, ils tuent pour leurs vertus, confondant les sens de la vie et l'essence du feu. Ces êtres blessent l'innocence pour de virtuelles croyances, et si vous promenez votre nostalgie sur leurs chemins, ils brûlent votre corps sans se poser de question. Adorateurs de l'éternel, leurs désirs sont charnels. Ne croisez pas leur route, sinon vous pouvez dire adieu à vos frères. Voyage garanti vers le tourbillon de l'Enfer, pleurez mes amis !

Silence. Offrez votre sueur de danse quand eux sont en transe. La décadence n'a pas de camp, et l'offense de la pensée suprême se transforme en fleurs, les jours où ces joueurs aux troubles désirs sèment la démence, exposent leur plan et explosent au grand jour, autour de deux sœurs, jumelles. Certains se balancent sur des musiques aux accords majeurs, pendant que des mineurs volent vos ailes. Méfiance. Le calme isole la tempête, certaine camisole me lamine le moral, quand je vois ce râle de mort subite. Patience. L'oiseau est tête en l'air, quand la science heurte de plein fouet vos volets, vos écrans. Naissance d'une panne de secteur, la peau n'a plus d'odeur et je tremble face à l'évanescence et la transcendance de ces tueurs nés. Pourquoi l’Orient ne se fiance-t-il pas à l’Occident ?


 

Visage


Quand la pieuvre s'avançait dans mes nuits, je pouvais me cabrer, mais ses immenses tentacules entraient dans mon cerveau et me tiraient vers un ailleurs sombre, je luttais pour conserver un peu de soleil, un peu de vie. J'affrontais ce silence où, ma tête engloutie, je me noyais, recouvert par ses pattes aux ventouses pourpres assassines. Dans ma nuit, je me débattais. La sueur collait aux draps, j'endurais la menace. En apnée, je subissais cet instant de courte folie, celui où l'animal me mordait avant de me jeter au visage son encre poison. J’étais contrarié. Comment réagir ?

Tel un roseau qui ne plie pas aux vents, je me dressais et m'insurgeais de cette intrusion dans mes rêves de sommeil. Espérer résister au cauchemar était vain… Je supportais ce voyage obscur sans réellement me rebiffer, habité par la peur de me briser, et de crouler sous la menace qui veille. L'ampoule avait claqué, et je cherchais ce couloir de lumière, désobéissant au monstre marin qui tentait de définitivement m'éteindre. Je me mesurais à lui, un combat sans merci où tout nous opposait, lui si fort, et moi si frêle. Sans céder, je reculais sans capituler, obsédé par ma victoire, celle de conserver en mémoire ton visage, soutien magique, fruit de jeunesse qui jamais ne s'altère face au temps qui passe, et qui jamais ne recule devant le danger de l'oubli. L'amour à mort, sans dépérir, juste un souvenir.


 

La mer du Japon


La lune recouvrait la terre de sa douce lueur. Des hommes préparaient leur navire, bougeant des caisses, maniant du bout, évitant que le pont en haute mer ne devienne un piège. Quatre hommes en ciré allaient affronter les richesses de l'Océan, les requins, baleines, et autres dauphins. Les muscles saillants, le regard étroit et sec, ces hommes partaient travailler, sans états d'âme particuliers pour l'espèce de la bête traquée. Bien sûr, ils savaient que les dinosaures avaient quitté la Terre. Disparus, effacés. Mais ces animaux arrogants, qui avaient arrosé la planète du faisceau de leur ombre, avaient succombé pour d'autres motifs que des excédents de quotas de pêche. Alors pourquoi se priver ?

Le moteur grondait, les harpons sommeillaient. Les amarres furent projetées sur le quai. La nuit et son toit d'étoiles éclairaient ces quatre hommes dans leur rencontre avec le destin...

L'aube qui s'approchait rendait la mer belle. Une petite houle soulevait tour à tour la poupe et la proue, le radar ne signalait aucun obstacle, les pêcheurs traçaient la route. Le danger semblait loin. La météo était particulière ce matin, particulièrement bonne. L'étrave qui casse les vagues n'était plus qu’un détail pour ces tristes gaillards endurcis par leur labeur quotidien. La mort était leur fonds de commerce. Le sang allait gicler sur le pont – les tripes, l'odeur de cette chair, les yeux qui se ferment –, tout ce vacarme afin d’alimenter les palais de quelques fins connaisseurs, d’hommes qui avaient décidé qu'une soupe sans ailerons ne devait pas exister. Le massacre allait pouvoir commencer, mais pour cela les pêcheurs devraient s'armer de patience. Depuis deux heures à une moyenne de dix-sept nœuds, ils voguaient vers leur chance, vers l'espoir qu'une cargaison soit prise en monnaie d'échange. Beaucoup d'efforts et de peine, pour quelques poignées de yen. Bientôt l'horizon allait se couvrir de couleurs, cultivant les regards. Le fruit de la nature, les nuages, leur forme, le ciel allaient se teinter de merveilles. La mise à l'écart des dérivés du noir ne laisserait place qu'au panel de l'arc-en-ciel. La forêt imaginaire se levait, de toutes ses couleurs d’aube généreuse, apportant aux animaux éveillés la conscience de l’étrange beauté de la lumière et du soleil. Nous étions sur la mer du Japon, une mer profonde et bleue, où les poissons se nourrissent sans difficulté et alimentent le principe de chaîne. Les trente tonneaux de l'équipage nippon traversaient ce désert d'eau, toute la puissance des hommes était représentée par ce navire qui déchirait l'eau sauvage, courant sans remords vers son but du matin : recueillir son butin, quelques fruits de la mer...

Sur la piste, l'avion endormi attendait sagement les prochains ordres de l'équipage. Encore un voyage à quelques kilomètres de la terre. Cet avion-cargo hissait à plusieurs milles de hauteur les couleurs du sol américain. Sa tenue vert camouflage était là pour montrer qu'il appartenait à l'armée. Deux rires, des voix, les voilà, ces rudes gaillards. Oubliant la chaleur, ils portaient leur sueur comme un principe, et cela valait mieux que de la peur. Crânes rasés, peaux bronzées, leurs paroles volaient, écrasant au passage la tranquillité d'un vieux pélican qui étalait ses ailes dans un faux rythme d'abandon. La liberté, eux, ils la défendaient chaque matin, alors leur conscience n'avait ni amertume, ni peine à gêner un oiseau dans son ultime balade, celle de sa survie quotidienne. Représentants de l’ordre mondial, ils planaient au-dessus des idées perçues. Ce matin-là, ils riaient de bon cœur, un peu d'humour vache pour cette cargaison spéciale, qu'ils ramenaient au pays. Bientôt, les grosses hélices tourneraient à plus de dix mille tours/minute, la lourde carcasse de métal prendrait son vol, s’élèverait au-dessus de l'air, partirait vers de nouveaux horizons.

Quand la voix de l'avion se mit à résonner, personne à son bord n'était sourd d'inquiétude, un simple vol de routine. En cette période de paix, l'engin dévorait des litres et des litres de kérosène pour survoler l’espace d’un temps, la mer du Japon, y perdre la notion du temps, et oublier les rancunes. Ce temps éclair où, pour un Américain, voler au-dessus d'une mer portant ce nom était insolent, plus qu'un danger. L'histoire parlait de morts. Pearl Harbor était du passé. La guerre, comme d'habitude, avait perdu tout son sens. Dans la cabine, les nombreux voyants indiquaient aux pilotes qu'ils pouvaient voyager tranquilles, pas un nuage en signe d'orage, pas de vent tourbillonnant, et le doux bruit des hélices qui fendaient l'atmosphère était rassurant. Du hublot, les ailes s'apercevaient, se balançant lentement au son de tous ces tours d’hélices dans le vide. Rien ne permettait à ces hommes d'augurer un mauvais présage. Dans la soute, une vache cherchait de la paille, les mouvements de l'air lui brassaient les mamelles. Pour un peu, l'animal – mal en point – allait perdre de ses couleurs, ce mélange d'origine, ces taches noires et blanches. Ses yeux rouges montraient tout son mal-être, tout ce poids, ce vide de pensée. La vache avait des difficultés à surmonter les lois de l'altitude : son premier vol au-dessus de la mer tendait au naufrage...

Quelque part sur la mer, des marins s'affairaient : tuer des poissons pour alimenter les marchés. La pêche avait commencé et des dents de requins se trouvaient en pâture sur la plage arrière du navire. Un homme arrosait le pont pour enlever toute trace de lutte, l’eau translucide se mélangeait au sang épais, un long filet coulait et filait vers la mer. Dans le sillage du bateau, tout être vivant pouvait suivre les mouvements des marins... Un long trait rouge coupait le monde en deux, et cette pensée me laissait le regard triste : pourquoi devions-nous donc tuer pour subsister ?

La chance était au rendez-vous, le soleil éclatant crevait les nuages et la pêche était bonne. Si ces hommes n’étaient pas venus de ce pays du soleil levant, ils auraient arboré un large sourire, sur le devant de leurs lèvres. Mais, nés impassibles, ils continuaient leur chasse au trésor, le sourire crocheté en ancre au fond du cœur. Une baleine à bosse passait par là, elle venait de quitter la fosse et ce mammifère marin avait perdu son air malin, pourchassé par les nombreux chevaux du bateau. La chasse était ouverte : ce dernier trophée pris, la compagnie pourrait rentrer, fatiguée mais heureuse dans le fond de ce sentiment de devoir accompli. Rien que du banal pour ces marins aguerris, un jour qui filait dans la nuit de leur temps... Ils affrontaient la mer dans un de ses regards calmes, pas inquiets de la tournure de leur marée. La cale se remplissait de chair, la cabine du patron pêcheur montrait ses colliers d'ailerons, séchant à l'air libre. L'astre teigneux brûlait les peaux, laissant au passage la trace rouge de sa douleur, mais personne ne s'en plaignait. Les seuls qui l’auraient voulu n’avaient plus les mots. Rien ne troublait le ciel, il ne restait que la baleine à cueillir, avant de pouvoir rentrer au port. La prise était trop belle mais pas de tout repos.

Sans ailes, la baleine avançait à la recherche de sa liberté. Elle voyageait dans l'océan au coeur de sa solitude. Or les hommes n’avaient cure de ses flots de sentiments : ils en voulaient à sa peau, à son dos, à ses graisses, pas aux mystères de sa création. La distance diminuait. La fatigue, la fuite devenant inutile, le bateau suivait sa proie à la trace, les harpons s'affûtaient sur le pont, l'excitation de l'équipage était à fleur de peau ; la baleine, elle, à fleur d'eau. Quand le premier canon fut armé, les pêcheurs tournaient déjà autour de l'animal, prêts à le terrasser. Abandonnée par les siens, bientôt par la vie, la baleine ne pensait pas à plonger, remplir ses poumons et déguerpir vers le fond. Elle était là, énorme, sur les flots, semblant comprendre que la mort était au tournant, au prochain virage du bateau. Le bateau dont le feu des canons allait croiser sa chair, la blesser, la meurtrir. La baleine traquée respirait son dernier air de tranquillité... Peut-être l’image de sa vie passée se trouvait-elle devant ses yeux éblouis par ce surplus de lumière… Peut-être… Toujours est-il que son instinct lui donnait les yeux de la mort. Elle allait passer de l'autre côté, derrière ces nuages blancs...

Au-dessus des nuages blancs, jamais une vache ne s'était sentie aussi mal. Elle hurlait de peur, son ventre lui donnait des migraines, un surplus d'afflux sanguin étalait ses réactions en chaîne. L'animal ne pouvait plus penser, respirer devenait au-delà de ses forces. Tout ce qu'elle savait ou comprenait encore, c'était qu'elle ne voulait pas mourir, pas ici, pas comme cela. Alors elle abusait de ses forces, elle se frottait le front contre le métal de la carlingue qui, sous la violence des chocs, se mettait à plier. Dans la cabine, les hommes, à entendre le son de ces chocs, devenaient pâles. Le vétérinaire essaya d'entrer dans la cale, dans un dernier désir de calmer l'animal en furie. Le souffle coupé, il fit demi-tour : la bave qui coulait du museau de la vache indiquait qu'elle venait d'entrer dans une crise d'épilepsie. La violence de l'animal ne permettait pas d'action, s'approcher devenait inutile, l'équipage devait réagir.

La mer, le ciel, un avion, une baleine et un bateau de pêche… Sur l’eau, une coque de noix, un peu perdue. Au-dessus des nuages, un avion-cargo américain. Face à la mort, la baleine patientait. Les harpons allaient tirer, ce n'était pas un exploit. Mais la vache que les Américains venaient de larguer déchirait le ciel, la mer allait la happer. Quand les pêcheurs se décidèrent enfin à tirer, ce fut cette vache – et ses points noirs et blancs –, tombant du ciel, qui attira toute leur attention : juste des points en suspension, qui trouaient l'atmosphère. L'animal venait de s'éventrer sur le harpon de proue, sauvant ainsi la vie d'une des reines de la mer.

Là-haut, personne ne pouvait imaginer l’incroyable destin du bovin. L’avion continua son vol de routine ; la baleine, elle, plongea en apnée vers les fonds secrets.

Et l’océan tout entier résonna du rire des marins…


 

Oh calme


Lueur d'aquarelle, une brume de quiétude, personne ne bougeait sur ce bateau aux voiles ferlées. Le vent absent était totalement atone, et derrière ce silence, la mer se plaisait à mimer le lac. Espace miroir aux effets trompeurs de l'apparence, aucun signe du lendemain, de cette tempête qui allait creuser les reins de l'Atlantique Nord. Rien.

Cet élément maîtrise le double jeu et sa silhouette assassine, aussi insidieuse que les sirènes. Dans ce matin aux gris rosés, les vents n'avaient point de refrains. L'ombre de basse mer se projetait en privé et provoquait un mirage sur et sous l'eau. L'air était faux, l'air était fou, la mort patientait, elle attendait son quart d'heure, ailleurs.

La nature vivait à l’ombre de ses couleurs. Tout sommeillait, sauf

les araignées qui, sereines, glissaient sous l’eau, guettant, tristes fossoyeuses impatientes et grinçantes, leur butin.

Écoutez leurs appels, à ces femmes Océan !

Entendez leurs appels, le chant dévastateur de ces dangereuses six reines, légendes de nos mers, oasis de plaisirs. L'Océan est leur voix, leur domaine, et il rugit de désirs en s'effaçant face à leurs corps, méfiance.

Ne soyez pas stupide, n'écoutez pas les complaintes de ces femmes-poissons. C'est votre corps qu'elles fiancent !

Si vous étiez éveillé ce jour-là, ou si vous étiez né, peut-être auriez-vous pris peur du son de l'absence.

Fragiles et innocents, des poissons jouaient. Ils guettaient, paisibles, la présence d’une main, triste aumône du marin poète à ses heures, glissant des vers sur son hameçon. Le fond de la faim, ce gouffre entre vie et mort… Si le poisson souffre, c’est qu’il aura eu le tort, goinfre, d’ouvrir la bouche.

Silence, et force du calme. La mer dort.

Peut-être ?


 

Le vieux


Le crépuscule d'automne étonnait par ses couleurs. Sur la mer adorée se lisait l’arc-en-ciel, et Franck barrait son bateau sur une longue houle d'ouest. Solitaire, il cherchait des couloirs de vent. Deux tours de cadran sans dormir, se nourrissant peu. Il longeait la côte nord de la Bretagne, le passage du Four, entre Porspoder et le Conquet, sous Ouessant, ce lieu où gronde le Fromveur, un courant ultra puissant qui épuise les marins. Quelques fous de Bassan aux longues ailes à la pointe jaune flirtaient avec le soleil. La magie océane opérait, celle que l'homme recherche parfois pour s'éloigner du bruit des villes et croiser quelques îles. La nuit s'annonçait, et le Stiff scintillait déjà. Parti lundi de Dunkerque, l’homme cherchait à rejoindre La Rochelle. Son bateau portait le nom d'une pierre précieuse : l'aigue-marine.

Bientôt, il plongerait dans une nuit d'étoiles et quelques phares l'avertiraient du danger de ces nombreuses roches à fleur d'eau. Franck connaissait les légendes des flots, et la fatigue commençait à lui troubler l'esprit. Il croyait voir des poissons volants alors que l'on n’en trouve pas sous cette latitude. Les dauphins ne suivaient pas son bateau, trop de vagues pour jouer sous l'étrave. Pas de sirène, non, mais cette perception du monde qui troublait son cerveau. Un flux de suroît assez fort lui secouait les tripes, mais l'habitude l'empêchait de rendre son repas à l'eau. Paisible, il admirait la côte et traçait sa route.

Quand une voix céleste commença à le perturber, il ne pensa pas au vieux dans sa voile, il ne le voyait pas encore. Franck entendait des mots mais ne comprenait pas les phrases. Son esprit vagabondait, il pensait à haute voix. Le froid s'infiltrait sous ses laines polaires, et un fantôme habillait sa voile de lumière, tissant cette interrogation :

« Pourquoi les hommes abîment-ils la Terre ? »

Franck fuyait cette réalité et jouait l'aveugle en prenant la mer. Lui refusait de croire que la boule perdait la boussole, que la démographie, la pauvreté et la mondialisation allaient créer des guerres. Il naviguait sur sa passion et évitait les pièges. L'Iroise s'agitait et il discutait :

« Qui es-tu ? »

La lune était claire et ses pensées obscures... Le vieux ne bougeait

pas dans sa voile, insensible aux vents, aux courants, à l'air ambiant. Il suivait les mouvements du bateau, et parfois il parlait :

« Je me suis trompé de sentier. »

« De quoi parles-tu ? »

Franck n'avait pas peur de l'au-delà. De ses nombreux voyages, il avait appris à se contenir, et il ne laissait pas facilement s’échapper ses émotions. La nuit était belle et il voguait, un compagnon d'infortune à son bord, la solitude du solitaire en éveil. Il pensait à sa famille, à ses amis, à son chien, et des lames de fond le secouaient dans ses certitudes. S'il aimait partir c'était, avant tout, pour mieux revenir. Le cœur si sensible, parfois Franck se sentait aimé par l'horizon et ses moutons.

« Où est mon père ? »

Il l'avait perdu dans une de ses nuits blanches, la plage avait pris sa vie.

« Il te regarde, et il danse ! »


 

Abysse


Tu es une araignée muette dans l'arène de mars à décembre, un trait d'inconscience dans le silence de la mer, un plongeon dans le noir des phosphorescences, la lumière des abysses et la bise d'une fée. Le dé de la chance coule comme le murmure vague d'une raie. Depuis que, dans sa vie, cet homme a perdu les clefs du secret, le soleil s'absente... Pourtant, à l'est, les jours se lèvent. Dans sa nuit, la lave rouge transpire de cendre, brûle les arbres et transcende. Lui, il nage dans l'oubli, danse en folie, et pense aux chats qui s'amusent sous la pluie. L'île respire l'essence du lendemain, des fleurs mauves au parfum sauvage et l'espoir de croiser un oiseau-dauphin.

Voler vers un nuage de soie, enfin dormir dans ses bras, croire aux baisers de feu du dragon.

Aussi léger que peut l'être une plume, sortir de la misère, d'une solitude assassine.

Rire.


 

Silex


La rose du désert arrose d'une larme ce sol bleu mer et je m'isole de la nuit, des ennuis. J'ai froid en été et chaud sous le couvert de ce vent d'hiver. De l'est au noroît, j'ai cette indicible peur que l'invincible invisible me torde le cou, si peur que je m'envole vers un autre sentier que celui de tes bras. Tous les jours, je traîne ma peine de cette absence quotidienne. Ton charme reste en moi, tu danses dans un état de transe, la décadence sur tes reins se balance. Je manque parfois de voix, de cadence quand je parle de déroute, d'un signe de la main, d'une lance en plein cœur. J'ai faim et tu ignores ma route de fantôme. Étranger ou solitaire, ce morceau de peau indivisible me supporte depuis que je suis né. Sans tes doigts apprivoisés, mon corps a des doutes. Je suis l'ombre du silence et toi ce diamant silex qui fond sous la chaleur torride des tonneaux de rhum ingurgités. Et mes rides saignent, quand j'attends ce cygne, cible magique d'une glace sans tain. J'ai aussi froid que la Pologne en automne et je rêve de croiser le fer, rouge sang, sur un terrain de jeu, si haut que même les adieux n'ont aucune chance de nous priver de la joie de nous revoir.

Sur cette croix, tranquille, le regard posé sur la flambée de bois qui brûle ma carte géographique, je t’offre un pique-nique, une montagne de soupirs, et trois étoiles de verre.


 

Le parfum


J'aimerais être une fleur que tu caresses du regard, puis devenir ton parfum. Des nuances de seringa qui se colleraient à ton cou, je te suivrais partout sur cette mer de Chine où tu jetterais ton ancre. Ton corps serait mon nid, et sur ta peau je serais cette goutte que tu respires. Une perle du sud qui s'écoule comme le temps sur tes reins. Dans le noir, je t'imagine brûlante. Tu es l'ampoule de ma mémoire refusant de descendre de ce nuage amer. Ensemble, nous croiserions des étoiles filantes qui tireraient leurs derniers traits citron et animeraient le ciel du feu de notre passion. Un sourire éternel masquerait l'abandon du fruit de nos raisons.

Là, et seulement là, dans l'essence du réel, unis.


 

De un à sept


Le vent de tes caprices dérive vers cette plage, en un souffle le sept se lève, des souhaits se dessinent pour notre terre, unité, fraternité, sans port d'âme bleu séant. Maître du temps, de l'espace, le six tonne et sort de l'enfer, une lettre de misère, un long silence de désarroi, qui laisse parfois amer le cinq couler en mer, dans son cortège de sortilèges.

Vingt, dix vins, secrets de familles, rêve d'un chiffre câlin, identique au quatre et ses arrières pensées sauvages : pleure, rage, nage sous le pli de l’ennui, respire…

Puis le trois, la source, deux frères, une flamme et plus un seul mystère. Une croisière, de la danse sur les flots, lointaine descente vers ce bras de fer, juste un creux, une vague, des étoiles plein la tête, une larme sur l'œil-cœur.

Un visage sur cette plage, le tien, la marée l'efface, un long songe sans menace.

La nuit offre cette distance confuse, celle qui entre dans les pores de ma peau, cette mémoire presque morte où résistent quelques images de sirènes, des fruits de nos vacances disparues au fond de l'eau.

Le sable réfléchit, l'Ô delà s'élève, la douce silhouette de ton esprit, une valse qui rend belle quand elle étonne la nuit et donne ce plaisir de t'apercevoir souriante sans nuage, heureuse, dans cette pluie de miroirs qui sommeillent..


 

Aix-en-Provence…


Près de l’étang de Berthe, Charlotte souriait au jeune médecin qui répétait sans cesse trente-trois. Lui, il devait penser qu’elle était gironde, ses yeux ne mentaient pas, seulement elle ne connaissait de cette région, que le Saint Émilion, née à Sète, et vivant sur Aix. Charmante, son nez frisé, ses yeux yorkshire, son petit bandeau flirtait au vent grisant, du petit matin absent. Les joues rosées, le ventre rond, elle portait un secret, un truc pas né de la dernière pluie.

Et justement, la dernière averse ne datait que d’hier, les nuages avaient envoyé des hallebardes, et nous avions chanté, dansé, sous un réverbère. J’arrivais de ma Bretagne, sans carte, j’avais perdu mon sens de l’orientation au lieu-dit le Logis-Neuf, près de Plan-de-Cuques. J’en plaisante encore en compagnie de mes familiers, mon écureuil, et mon panda nain. Eux aussi avaient compris qu’ici l’autochtone se moque des touristes d’automne, et sans doute aussi de ceux de Mars. Les maisons avaient de la mousse aux pieds, des pierres que l’âge fissure, et des tuiles ocre poulpe, rien de bien nouveau dans ce petit patelin, sauf l’absence de sens à leurs routes, à croire que les Anglais, ronds au whisky d’Écosse, avaient posé leurs valises, ici, avant de s’exiler sur une île.

Pour sortir de ce village obscur, je trouvais le chemin de Lascours, et espérais trouver les Trois Bons Dieux, là où elle a posé bagages, et commencé à construire son rêve – un voilier.

Curieux en effet, ça sentait le cerf et le sapin près de sa volière, là où se trouvait le squelette de son bateau. « Le gars lui prend la main », j’en reviens pas. Pour un peu, ils plongeraient ensemble dans un nid. Idiot, je me sentais pigeon de la farce, fou follet, coincé dans sa prison, celle de l’observation…

D’elle, en vrai, je ne connaissais que le prénom. Un parfum de Raz El Hanout, sur une carte postale arrivée par erreur dans la boîte à lettres de mon voisin, et comme cet homme-là n’est pas saint, il me l’avait montrée. Depuis, cette femme était devenue mon obsession, ma guerre, mon navet, ma bataille, ma toile, mes fils de cochenille. La nuit, je ne mentais pas, sa voix m’aspirait dans un couloir, sur l’écran plat de mes nuits rouges, je voyageais.

Un jour, tata Lutti a suscité mon attention, et affûté sa citation : « Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire. » De quoi parles-tu, Charles ? J’ai l’air beau, ici, perdu dans ces draps de soie.

J’allais vers des terres de feu, en compagnie de dragons, sans oser la draguer, je chavirais, je virais de bords, de latitudes, et mon attitude changeait souvent. Mon insomnie me rendait acariâtre, et mon goût de l’ennui s’évadait, je sortais de mon cocon, connexe, et voulais visiter sa ville – Aix-en-Provence.

Au diable l’avarice, et les varices du père Noël !

Mes parents, par de multiples sermons, tentaient de retenir ma raison, ainsi que les bleus de mon obésité, tant ils étaient désireux que je continue de nourrir les cochons toutes les heures des mois que peut pondre une année…

Et moi, dans tout cela, la cervelle en émoi, nu devant tous les cygnes du destin… Eux qui affichaient, sans vergogne, le rose de l’union, et tandis que les flamands flânaient dans le ciel aux brumes éparses, de mai, que les cigognes avalaient des milles, et peu de couleuvres, refusant dignement de creuser un cercueil de plus. Devant chaque aube, les imbéciles, inlassablement, se gaussaient de mon verre plein. Le vide. Le rêve, la folie de quitter cet endroit où mon âme est assimilée à un pilier de comptoir me prirent par surprise. Afin je présume d’accorder nos violons, je voulais voir les cordes à linge, les précipices, et le lac d’Annecy. Pour le nom. Nous devions être de la même famille. Un jour, je n’ai plus attendu, et me voilà là-bas, nabot-paquebot, pas beau, devant elle, et lui, près de cette mer qui dort – l’étang de Berre. Je joue. La peur au ventre, les pieds nickels, le cœur à la dérive, je coule comme je pleure sur un sentier méconnu, et hume-le près au vert. Cette herbe m’irrite, m’agite, je gicle de ma cachette, sans noter la recette du polichinelle que cette tourterelle conservait dans sa boîte. C’était écrit, Noël me l’a lu, et le secret sous l’encre de sa plume m’a plu… Je sabre le champagne, arrose la campagne, et la regarde ému. Puis, je pars me pendre… De mon amour, elle n’en a point voulu. Il ne me reste, d’elle, que son corps étrange, la lumière d’un ange et l’amer d’une pieuvre. Au revoir les amis, j’ai faim d’une nouvelle vie, et le docteur l’a noté sur un petit bout de papier, vos amygdales sont voilées, j’aurais dû être skipper, mais j’avais peur de l’eau et de la montagne. Ex abrupto, je m'exile, m’expatrie, et m’explose au soleil… Au passage, le halo, le conseil des sages, des pages, un dossier, je n’exige rien, mon bail expire, je m’assois tant ils m’exaspèrent. Face au murmure du muguet, je me tus, et stupéfaction, perdis mon âme !

Drôle de drame, pour une dame, maintenant je vole et je rame. Vous voyez ce T dans le ciel ? Chuuut… Ne le dîtes à personne… c’est moi. Croaa croaaa.

 

Coucher de soleil sur l'océan - Georges Briot


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