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SOS FLEMMARDS, Chapitre 2, Sandra Ganneval

Écrit par Sandra Ganneval. Posted in Textes d'auteurs - Feuilletons

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La première fois, ça fait toujours un peu mal, dit-on aux jeunes filles. La réalité est différente, offrant l’éventail de tous les possibles : certaines ont très mal, d’autres moyennement, d’autres un peu, les privilégiées pas du tout, et il arrive qu’elles prennent du plaisir tout de suite.

De l’avis éclairé de Joseph, travailler pour la première fois équivalait à la perte douloureuse de sa virginité d’inactif. Ils décidèrent d’abandonner cette fleur l’année de leurs dix-huit ans. Ils se préparèrent à un été laborieux. Ils devaient démarrer la fac en octobre et avaient cherché un job pour juillet et août. En septembre, ils partiraient en vacances à Montpellier entre futurs étudiants. La mère de Martial, ravie que son fils se décide enfin à faire quelque chose de ses dix doigts – elle avait commencé à travailler dès l’âge de quatorze ans, elle – fit des pieds et des mains pour leur réserver des postes de remplaçants dans l’hôpital où elle était infirmière. Une indicible fierté brillait dans ses yeux lorsqu’elle présentait son fils à la galerie. Il avait été affecté à l’accueil principal et Joseph était gâté puisqu’il devait faire le ménage des couloirs, des chambres et distribuer les repas dans un service de gérontologie. Ils commençaient à 8h00 et terminaient à 17h00. Martial était bien sûr accusé de glander au rez-de-chaussée tandis qu’à l’étage, là, on bossait pour de vrai, là, c’était du boulot, on n’était pas juste assis à ne rien faire.

6h00.   Le réveil sonne. Martial est tiré d’un rêve, il l’oublie dès qu’il ouvre les yeux. Il coupe la sonnerie, s’extirpe des draps en bâillant et en se grattant les couilles.

Le réveil sonne. Joseph sursaute. Il tend le bras, coupe la sonnerie et se rendort aussi sec. Quelques minutes plus tard, le réveil, qui connaît bien son maître, pousse de nouveau son cri, lui vrille le crâne. Il l’éteint pour de bon cette fois, s’assied sur le bord du lit en grommelant. Il se dit, comme tous les matins, qu’il aurait dû se coucher plus tôt. Après avoir résisté pendant cinq bonnes minutes à l’envie de se rendormir, il se lève en bâillant et en se grattant les couilles.

6h30.   Martial se pomponne, comme dit sa mère. Il aime bien être complimenté sur son parfum par de jolies jeunes femmes. Il se rase une fois par semaine, pas plus, sinon, c’est une attaque en règle de spots.

Joseph arrange son afro. Ses cheveux encore humides étirés par le peigne à longues dents lancent des gouttelettes sur le miroir. Puisqu’il ne prend pas la peine de l’essuyer, il aura droit à l’exaspération fraternelle. Durant leur cohabitation, il sera surpris d’entendre semblable rengaine venant de Martial. De la paume de la main, il comprime les zéros recroquevillés de sa tignasse. Plus poilu que Martial, il a décidé de se laisser pousser une sorte de bouc. Annabelle lui trouve un air de satyre. Compliment ou insulte, il n’a pas encore tranché. Il se sourit de toutes ses dents du bonheur : «  Tu sais que je t’aime, toi ? »

6h45.   Martial monte dans la rame de RER qui va le conduire à Paris. Il a pris un bouquin pour la route : le premier tome de Dune. Sans peine, il s’identifie à Paul, le messie de Dune, se fait la réflexion que les histoires les plus extraordinaires puisent peu ou prou leur source dans la bible. Un monde nouveau s’ouvre sous ses yeux et chaque ligne le dévoile davantage. Sa lecture est parfois ardue car il doit se familiariser avec des termes inconnus. Mais bientôt, il se voit sans peine manœuvrer un ornitoptère, sorte d’hélicoptère ressemblant à un insecte géant, les Fremens, ces créatures d’apparence humaine aux yeux totalement bleus le captivent, il peut presque sentir le poids d’un kriss, cette dague faite à partir d’une dent de ver des sables, dans le creux de sa main et s’imaginer chevaucher son propriétaire avec les frissons de peur que cela implique. Une fois qu’il est bien rentré dans cet univers, quel pied ! Il s’assied sans regarder personne.

Joseph hésite entre un gilet bleu et un gilet jaune. Bon, durant son service, il porte une blouse mais ce n’est pas une raison pour négliger son look. « Mais… t’es pas en retard ? » demande Annabelle sur son petit ton profondément atterré de la négligence de son frère quant à la ponctualité.

7h45.   Martial se dirige d’un pas régulier vers l’enceinte de l’hôpital. C’est drôle, ça ressemble à un petit village, cet endroit, un mélange de vieux bâtiments sans doute classés et d’immeubles aux couleurs pisseuses datant des années soixante-dix.

Le signal sonore indiquant la fermeture automatique des portes retentit, Joseph, endormi dans le wagon du RER, ouvre l’œil. Il a tout juste le temps de bondir sur le quai. Une seconde de sommeil de plus et il était bon pour ce qu’il considère comme un vrai retard.

8h00.   Martial est à son poste. Pas très à l’aise. C’est bien pour embêter Joseph qu’il a refusé une inversion. Il se sentirait mieux caché derrière la cireuse. Sa mère trouve, avec raison pour une fois, qu’il a besoin de se décoincer un peu. Elle a donc voulu pour lui un poste d’agent d’accueil. Il travaille avec un binôme. Ce n’est pas très compliqué. Il faut juste garder son calme devant l’affolement de certaines personnes. Il oriente les gens : la cardiologie, suivez les flèches rouges, c’est tout droit et au bout de l’allée, vous tournez à gauche ; la chirurgie digestive, suivez les flèches bleues, premier bâtiment sur la droite… Il répond au téléphone, transfère les appels. Les trois quarts du temps, ses interlocuteurs lui demandent de parler plus fort. Il a été formé en une journée par une Antillaise à l’accent un peu prononcé. Elle a su le mettre en confiance mais, on dirait qu’elle le draguouille.

Joseph est à la bourre. Il cavale et passe devant un Martial hilare. Il lui arrive au moins deux fois par semaine d’être en retard et son surveillant n’est pas un rigolo.

12h00.  Joseph passe chercher Martial pour aller déjeuner. Leur premier self d’entreprise. La nourriture y est pire que celle de la cantine scolaire mais, ils le découvriront peu de temps après, meilleure que celle du resto U. Martial observe la chose blanchâtre au bout des dents de sa fourchette.

- Comment on peut rater des pâtes à ce point ? questionne-t-il dans un gémissement qui contient toute la misère de son monde. Son collègue ne répond pas. Il découpe ou plutôt tente de découper un morceau de viande nerveuse en faisant trembler la table.

- Elle a recommencé.

- Quoi ? demande Martial d’un air absent. Un mauvais repas le plonge dans un état quasi dépressif.

- Tu sais bien. La petite vieille dont je t’ai parlé. Elle a recommencé à me suivre. Pendant que je passais la cireuse, saloperie d’engin ! Elle était derrière moi. Elle me suivait à petits pas en disant : « Monsieur ! Monsieur ! J’ai mal aux reins ! Mes reins me font beaucoup mal ! » Elle a pas arrêté de la matinée. Putain ! Mais comment ils font pour pas devenir dingues dans ce service. Les vieux sont tous fous.

- Déments, on dit déments, je pense, corrige Martial en avalant courageusement une bouchée. Il essaie de calculer le temps de cuisson nécessaire à la dénaturation subie par la nourriture.

- Il y en a une qui a essayé de boire du produit d’entretien. Elle m’a dit que c’était méchant de garder mon jus de myrtilles pour moi tout seul. J’ai dû me battre avec elle. Elle est toute maigre mais elle a une poigne de fer. Heureusement, un aide-soignant est venu me délivrer. C’est une championne hors compétition du lavage d’estomac, paraît-il. Bon, je te passe les détails sur l’odeur d’urine et de caca aujourd’hui.

- Oui, merci, on est à table… enfin… je crois… Oh ! Oh ! Je me demande si j’ai bien fait de prendre du poisson.

- Jamais de poisson dans les restaurants de collectivité. C’est l’un des principes de mon père. Eh… il y a une bonne femme – sans mentir, elle ressemble à Raymond Barre, tu imagines le truc ? – qui ne veut pas que je fasse sa chambre. Dès que j’apparais, elle se met à hurler : « Non ! Non ! Pas de nègre ici ! Je l’ai déjà dit mille fois ! »

- Voilà, tu as rencontré une vieille raciste.

- Une sale raciste, ouais ! Ben, je ne sais pas ce que les nègres lui ont fait à celle-là…

- … ou ne lui ont pas fait.

Ils rient.

- Non, sans blague, je pensais pas que ce serait comme ça. C’est décidé. Je deviendrai jamais vieux. Tu m’imagines, édenté, perdant la tête, assis toute la journée à rien faire ou à mater des feuilletons débiles à la télé en faisant dans mes couches. Tu sais ce que c’est, cet endroit ? Une casse.

- Belle image.

Le poisson passe mieux que prévu. Bon, évidemment, il manque un assaisonnement adéquat : citron vert, piment, feuille de bois d’Inde, ail…

- C’est quoi, ton plan pour pas devenir vieux ?

Joseph se penche par-dessus la table avec un air de conspirateur. A la façon dont ses yeux se sont mis à pétiller, Martial devine sans peine sur quel sujet il va s’étendre.

- J’ai vu une émission à la télé hier soir. C’était un sexologue cardiologue…

- Un sexologue cardiologue ?

- Oui, un sexo-cardiologue ou un cardio-sexologue, si tu préfères…

- Tu as bien suivi l’émission ?

- Bon, je l’ai prise en cours, mais là n’est pas la question.

- Ben, heu, un peu quand même.

- Tu t’arrêtes à des détails sans importance, comme d’hab’.

- Ouais, mais bon, si tu t’amuses à plaider sans t’arrêter aux détails…

- Ecoute, écoute, il ne s’agit pas de plaidoiries. Ce gars-là, il disait un truc génial : plus on fait l’amour, plus on vit longtemps et en bonne santé. C’est prouvé scien-ti-fi-que-ment. Ils ont fait des statistiques.

- Tu peux me passer la moutarde ? demande Martial, pris d’une illumination subite.

- Eh ? C’est tout l’effet que ça te fait, cette découverte extraordinaire ?

- Simenon était un sacré baiseur, il me semble qu’il est mort assez vieux mais pas centenaire… Mince, j’aurais dû y penser plus tôt, à la moutarde.

Déçu par son manque d’intérêt, Joseph change de sujet.

- Monsieur Mon Chef m’a gavé ce matin, je te dis pas.

- Evidemment, t’es toujours à la bourre.

- Pas toujours, et en plus d’à peine cinq minutes. C’est un obsédé de l’heure, ce type. « Alors, on est encore en retard, mon p’tit monsieur. Il va falloir faire un effort, mon p’tit monsieur. S’il y a une chose que je ne tolère pas dans mon service, c’est bien les retards, mon p’tit monsieur. N’est-ce pas, mon p’tit monsieur ? » Je me demande comment il fait pour respirer avec un nez aussi pincé.

- Tu as répondu quoi ?

- Bien, chef ! Oui, chef ! A vos ordres, chef ! Main à la tempe et claquement des talons. Rompez ! Bien, chef ! Merci, chef ! Tu sais d’où ça vient, les saluts militaires ?

- Non, mais je sens que je vais le savoir.

- Je pensais que tu saurais m’expliquer ça, toi qui es tellement « à vos ordres, chef ! »

- Attends, attends, on a signé un contrat. C’est tout. On est payé pour bosser de 8h00 à 17h00. C’est normal qu’on arrive à l’heure et c’est normal qu’on parte à l’heure. Je ne vois pas où est le problème.

- Martial, Martial, Martial…

- Ouais, ouais, c’est bien mon prénom. Oyez, oyez, bonnes gens, Joseph le rebelle vous interpelle…

- On peut être sérieux tout en étant souple. Tu vois ce que je veux dire ?

- Bon, c’est bientôt l’heure. Je vais te laisser à ton yoga. Ne te fais pas mal, surtout.

17h20. La relève se fait désirer. Joseph attend Martial, faisant avec toute la discrétion dont il est capable, dès qu’elles ont le dos tourné, des commentaires gratinés sur les personnes qui défilent devant eux, à la grande joie de Myrtha, l’autre agent d’accueil qui n’a pas le rire dans sa poche.

- Ben alors ! C’est à cette heure-là qu’on arrive ! Avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure, s’empresse-t-il de lancer au retardataire, sous l’œil effaré de Martial. L’autre, un homme d’une quarantaine d’années, l’air fatigué, se contente de le toiser, décontenancé.

- Ç’a été, p’tit gars ? demande-t-il à Martial avec un sourire bienveillant en lui posant une main sur l’épaule. Désolé, j’ai eu un problème avec ma voiture. Titine vieillit et elle a du mal à démarrer, des fois.

Hors de l’enceinte de l’hôpital, Joseph lance :

- Alors, vingt minutes de retard qui te pénalisent, tu en dis quoi ?

- Que parfois on peut avoir des circonstances atténuantes, des vraies.

- Un peu facile, non, cette histoire de voiture qui a du mal à démarrer.

- Tu es mal placé pour faire ce genre de remarque, je trouve. Je me souviens de certaines de tes excuses bidons quand on était au collège… Excusez-moi, madame, mais mon réveil a oublié de sonner. Pas terrible, celle-là, mais tu l’utilisais souvent. Ou… on a recueilli un petit chien, il a aboyé toute la nuit, j’ai pas dormi et j’ai eu du mal à me lever ce matin alors vraiment, je suis désolé d’être en retard, ou, l’une des pires, la prof de maths, celle qu’on surnommait la nazie, elle a failli avoir une attaque quand tu lui as servi ça : on a récupéré le chat de la voisine qui est décédée, pas le chat, bien sûr, la voisine, et elle lui a donné l’habitude de faire une promenade en laisse le matin à 7h00 et le soir à 19h00, en laisse, je vous jure, et si on ne le sort pas, il pique des crises pas possibles, il déchire les rideaux, il griffe les meubles, et en plus, c’est un chat très difficile, je suis la seule personne qu’il supporte à la maison, et donc la seule personne à pouvoir le sortir sans qu’il essaie de lui arracher la peau, alors, ce matin, je vais vous expliquer ce qui s’est passé…

- J’aime bien quand tu me cites. Tu reconnais mon réel travail de création, ce n’est pas à la portée de tout le monde, je veux bien l’admettre.

- Petit génie, va !

- Merci, merci.

- Tu dois être moins fier derrière ta balayette géante. Je vais monter te voir pendant ma pause, tiens, pour me faire une idée plus précise. Je pourrais peut-être prendre une petite photo aussi, en souvenir du merveilleux été où tu as failli devenir gérontophile…

- Le seul truc dont je sois -phile, espèce de couillon, c’est des nanas. Je suis nanaphile, femmophile, femellophile, beauxp’titlotophile, beauxchassiophile, p’titcanonophile, meufofile, hou la la… vise-moi un peu ça, là-bas, si c’est pas mignon.

- Ça ? Tu n’as pas honte de parler ainsi ?

- Ben non, je me trouve plutôt gentil. Et toi, au fait, comment ça s’est passé, ta journée ? T’as rien à raconter ?

Martial a senti une boule se former dans sa gorge et la sueur perler à son front au moment où une superbe créature s’est pointée devant lui en début d’après-midi. Tentant de ne pas plonger les yeux dans son décolleté mais ayant la plus grande difficulté à regarder ailleurs, il a été surpris de constater que son instinct de conservation a pris le relais en le branchant sur un circuit automatique, lui évitant ainsi les abysses du ridicule. Il a répondu haut et fort à sa demande, avec une soudaine voix de fausset. Un tchip ! prolongé et jaloux a salué le départ de la jeune femme. Sa collègue a marmonné : « Elle est bien maquillée, mais va savoir si elle s’est lavé les fesses ce matin. » Il a levé un sourcil interloqué au-dessus de son sourire niais.

- Elle était si belle que ça ? demande Joseph avec intérêt car son ami est bien moins sujet à emballement féminin que lui.

- Un rêve, une apparition, un enchantement…

- Je te connais, t’en as pour des mois à planer. Bon, moi, je préfère le concret. Eh ! Salut les filles ! Vous partez pas en vacances cet été ou quoi ?

 

SOS FLEMMARDS, Sandra Ganneval

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