Vies de Job, Pierre Assouline
Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu'il l'écrit
Pierre Assouline, Vies de Job
On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu'on n'oserait confier à personne
Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973
Ni roman, ni essai, ni biographie, fût-elle celle d'un personnage fictif ou d'une parabole, ni hagiographie, ni autobiographie, ni autofiction, Vies de Job est tout cela à la fois. Puisqu'aucun genre ne permet de décrire le texte évoquons plutôt l’idée de l’enquête, une enquête sur les traces de Job à travers les âges jusqu'à aujourd'hui ; une enquête avec ce qu'elle implique de recherches dans les bibliothèques, les musées, les sites historiques, etc., et d'interviews de chercheurs, d'historiens, de religieux, d'écrivains, d'artistes, de parents, d'amis.
Ainsi, par sa forme Vies de Job relève davantage du journal ou du carnet d'enquête que de la biographie ou de l'essai, bien que certaines parties du texte puissent prétendre à l'une ou à l'autre ; journal ou carnet appartenant au biographe, au journaliste, à l'écrivain ou aux trois à la fois. Chaque chapitre est constitué de fragments de texte numérotés, fragments de longueur variable – de quelques à lignes à plusieurs pages – rassemblées autour de thèmes en rapport avec le Livre de Job.
Une telle enquête ne s'organise pas avec excès de méthode ; elle se mène nez au vent pourvu qu'il nous soit favorable. L'esprit du vrac la gouvernera. (p. 67-8)
Le fil de l'enquête tient lieu de trame à la narration. Il n'y a pas d'intrigue au-delà d’un fragment et l'on peut ouvrir Vies de Job où l'on veut comme des Essais, des Pensées, des Propos. Le livre se distingue toutefois des précédents par une unité de thème autour du Livre de Job et du personnage de Job. Les fragments sont autant de variations sur le thème de Job ou du Livre de Job. Bien qu'il n'y ait pas d'intrigue – plutôt une progression dans l'enquête – Vies de Job se lit comme un roman. Car le lecteur suit l'enquête à travers les siècles dont l'intensité et la gravité vont crescendo.
Pour partie au moins le texte relève de l'autobiographique. Cela est vrai tout au long du texte puisque nous suivons l’écrivain au cours de son enquête et que son portrait s’y dessine en creux. L'enquête et le style révèlent l'homme derrière le biographe. A contrario, les notes rassemblées au chapitre « Les miens » – les mieux écrites selon nous avec certains portraits et celles concernant la Shoah – sont entièrement autobiographiques. Bien que la mention roman figure sur la couverture du livre, il n'est pas envisageable que nous lisions de la fiction à ce moment-là du récit. Pour être précis, disons que la description des scènes relève au minimum d'une certaine forme de fiction puisqu'il s'agit là de souvenirs, de représentations et même de conjectures pour les faits les plus anciens ; mais les faits dont il est question ont, eux, bien eu lieu ce qu'attestent entre autres les actes administratifs retrouvés par le biographe. On ne dira jamais assez à quel point représentations des faits et fictions sont liées. À des degrés divers, toute biographie et a fortiori toute autobiographie est fiction et toute fiction est autobiographie de son auteur. (...) Qu'est-ce qu'un biographe peut bien faire sinon une fiction incrustée de vérité ?
(p. 24)
Avec l'irruption de l'autobiographie au chapitre « Les miens » tout se brouille et tout s’éclaire – et pas seulement sur les rapports qu'entretiennent représentation des faits et fiction. Écrire la biographie de Job serait ainsi une manière détournée pour l'écrivain de parvenir à écrire ce que jusqu'à présent il n'a jamais écrit, sa propre biographie, son autobiographie, étant entendu que Job est la métaphore de l'auteur lui-même. L'enquête sur le Livre de Job serait ainsi le moyen pour l'écrivain d'entreprendre la quête de ses propres origines. Indulgence pour le biographe qui comprend dès le début la pulsion à laquelle il obéit.
(p. 21) Biographie de Job et autobiographie de l'écrivain, enquête sur le Livre de Job et quête des origines sont inextricablement liées et dessinent en filigrane le portait de l'écrivain en Job, un Job parmi tant d'autres nous fait-il remarquer. Son livre m'est aussi un prétexte pour parler de job en moi et de ses traces en nous.
(p. 18)
La question de la forme de Vies de Job ou de son genre est indissociable du texte lui-même. Le questionnement de la forme du texte et sa justification occupent une partie du Prologue. L’écrivain mexicain Carlos Fuentes est ainsi convoqué qui aura raison des doutes et des scrupules du biographe :
Je ne crois pas à la séparation des genres. Le roman est le roi des genres. Il les absorbe tous. Il peut tout se permettre car il est fait de rêve, du subconscient et de la peur de la nuit. (p. 27)
Plus avant dans le prologue, nous lisons :
Depuis le début, je le sens balancer entre la fiction et le refus de la fiction. Dès qu'il s'est insinué dans mes travaux et mes jours, sa biographie a tenté la plongée en abîme dans le roman. (…) Je jure de m'accorder la licence dont usent les poètes et les fous. (p. 65)
De par la forme, Vies de Job ne peut se résumer. Peut-on résumer les Essais de Montaigne ou les Propos d'Alain, fussent-ils sur l'éducation ou sur le bonheur, comme Vies de Job sur le Livre de Job. Puisqu'on ne peut résumer le texte, tentons de le décrire ; tentons d'en restituer l'esprit. Nous l'avons dit, chaque chapitre est constitué de fragments de texte numérotés et rassemblés autour de thèmes en rapport avec le Livre de Job.
Prologue
SOURCE
I. À l'origine
II. Les excavateurs
III. Du génie des lieux
MILLE VIES
IV. De patience et de la pauvreté dans leur rapport avec le fumier
V. Comment Job est devenu ses admirateurs
VI. Job dans leurs vies
SOUFFRANCE
VII. Les miens
VIII. Comment ça va avec la souffrance ?
IV. Là où il n'y a pas de pourquoi
Épilogue : Laissez passer le biographe !
Ainsi, Vies de Job débute par un Prologue et se termine par un Épilogue. C'est un triptyque SOURCE–MILLE VIES–SOUFFRANCE qui annonce un programme, un triptyque lui-même constitué de triptyques en ses parties.
Ce livre que l'on garde autant qu'il nous garde, les juifs l'ont judaïsé, les chrétiens l'ont christianisé, les musulmans l'ont islamisé, les poètes l'ont poétisé. (p. 24)
À la lecture du programme se dessine une métaphore, celle de la vie : naissance–maturité–mort. Bien de que le texte procède d'un assemblage de fragments, de pièces, de notes, de propos, l'ensemble possède un sens, une cohérence, une unité.
On ne peut parler Vies de Job sans évoquer la multitude des personnages, une émeute de personnages qui assaillent le lecteur. Vies de Job aurait pu tout aussi bien s'appeler Mille vies. Les portraits de François Nourissier, Carlos Fuentes, Henri Cartier Bresson, Victor Hugo, Samuel Beckett, Anselm Kiefer, Daniel Pennac, Jean Rustin et d'autres, bien qu'allusifs et donc idéalisés, sont remarquables. Une pléiade d'écrivains, de poètes, de dramaturges, d'acteurs, de traducteurs, de peintres, de sculpteurs, etc., se bousculent dans le roman. Ils sont innombrables. À ceux-là il faut ajouter les livres, tableaux, sculptures, spectacles, etc., ainsi que les lieux existants, disparus ou même imaginaires. Des citations du Livre de Job de différentes sources accompagnent le texte, citations et traductions choisies par l'écrivain selon le contexte. Le texte est précis sur des questions qui donnent lieu à des discussions passionnées entre érudits de toutes nationalités, telles que : Job a-t-il existé ? Où vit-il ? Quelle est sa nationalité ? Quelle est sa langue ? Quelle est la nationalité de celui qui a écrit le texte ? Comment le texte a-t-il été amendé au cours des siècles ? Par qui ? Combien de versions existe-t-il du Livre de Job ? Quels problèmes pose la traduction ? Quelles sont les différentes interprétations du texte ? Comment le Livre de Job a-t-il été accueilli dans les différentes religions ? Etc. Le texte confine à l'érudition. Devant une telle somme d'informations, de noms et de mots inconnus, le lecteur, et surtout le relecteur, regrette l'absence d'un index. À défaut, c'est au moyen du crayon qu'il se repérera et fabriquera son propre index.
Au fil de l'enquête, les témoignages oraux ou écrits recueillis par l'écrivain dessinent une analyse critique du Livre de Job ainsi rendu à son originalité et à sa complexité. Par exemple, suivant l'interprétation ou l’absence d’interprétation, le caractère singulier, absurde, voire immoral de l'histoire de Job, est souligné.
Le plus extraordinaire est que ce modèle de résistance à la souffrance est tout de même quelqu'un d'exceptionnel, tout sauf commun, puisqu'il est parfait en toutes choses et le plus riche de tous. Vraiment pas exemplaire ! Et c'est devenu un paradigme ! (p. 103)
Et que dire du Happy end du Livre de Job ?
Cette parabole presque scandaleuse, du moins dans le cadre de la Bible, montre toute l'absurdité des raisonnements sur la justice divine. Pas de résolution de la plainte. Rien n'est aussi absurde que l'attitude de Job qui fait mine d'être consolé lorsqu'on lui donne d'autres enfants. Rien n'est plus absurde que lorsque, à un argument de justice, Dieu répond par un argument sur la puissance (p. 135)
explique Pierre Alferi.
La fin n'est pas heureuse, elle est scandaleuse. Comment peut-on dire que cette histoire s'achève pour le mieux alors que les enfants de Job sont morts ? Il en a eu d’autres, et alors ? Il y a une certaine indécence à parer ses nouveaux enfants de toutes les qualités, quand ce n'était pas le cas des petits morts. Les nouveaux ont des noms, ils sont beaux et féconds.
L’Éternel est très fort pour les commencements mais pas doué pour les fins. Il sait envoyer la pluie hâtive et la pluie tardive mais il ne sait pas comment finir. Il devrait pourtant savoir que rien ne console parce que rien ne remplace. (p. 481)
En lisant les commentaires des inconditionnels de Job comme des plus sceptiques, le lecteur se forge une opinion éclairée, sinon une intime conviction sur le texte sacré. Un jobologue de confession juive expliquera qu'il ne faut voir dans cette histoire qu'une parabole quand un chrétien vous assurera qu'il faut prendre le texte au pied de la lettre : les faits sont réels, Job a bien existé, c'est un personnage historique. Se peut-il que le Livre de Job ait été écrit par Job lui-même écrivant ainsi une des premières, sinon la première autobiographie, voire autofiction (!), de l'histoire de l'humanité ?
Les interprétations du texte ressortent multiples et contradictoires. Ainsi, Ayoub, traduction de Job en Arabe, est-il devenu le symbole de la patience – la sagesse Arabe parle de la patience d'Ayoub : Ayoub est toujours celui qui souffre en silence, jamais celui qui a le front d'interpeller Dieu
(p. 129) – quand d'autres louent l'impatience de Job et sa révolte contre Dieu. De même, on lit les inflexions dans l’interprétation du texte au cours des siècles : Après des siècles d'affliction, l’épreuve du mal ne leur paraît plus centrale dans la réflexion. Plutôt le drame de la foi, les chemins qui mènent à Dieu
(p. 373), inflexion qui semble aller dans le bon sens. À travers le prisme du Livre de Job ce sont aussi les religions juive, musulmane et chrétienne qui s'illustrent et se distinguent. Vies de Job n'est pas seulement une enquête sur le Livre de Job, c'est aussi un livre sur les religions monothéistes.
S'il n'y avait qu'une seule partie de Vies de Job à lire, ce serait probablement SOUFFRANCE. Dans cette partie Dieu, ou le concept de Dieu, est mis à l'épreuve. Le moins que l'on puisse dire, c’est que c'est accablant. SOUFFRANCE débute avec le chapitre « Les miens », autobiographie et roman familial ou roman des origines ; là où commence la quête des origines ; là où nous lisons parmi les pages les plus sobres et les plus belles du livre. L'écrivain y peint les siens et en journaliste-biographe-romancier aguerri, il nous avertit :
Les anciens nous ont quittés, ce qui me délivre de la tentation de l'interview. Ne laissons pas les preuves fatiguer la vérité. Il vaut mieux rester sur ses propres souvenirs, ses fantasmes et ses rêves. (p. 327)
Entre mémoire et onirisme, on y lit le récit des origines des Assoulines :
Le roman familial accorde deux variantes à la légende. L'une orgueilleusement berbère, l'autre fièrement séfarade. Mon grand-père penche plutôt pour la première, la version sahraouie. Lorsque j'évoque l'autre devant lui, celle qui a fui l'Inquisition espagnole, en insistant sur le azul (entendez « assoul ») de notre nom, un sourire mutin se dessine sur ses lèvres tandis que le bleu de ses yeux se lève vers le bleu des miens, puisque la tradition orale veut qu'un Assouline par génération ait les yeux bleus depuis « toujours ». (…) Assouline signifie « le rocher » dans la langue des Berbères. Je suis Pierre Le Rocher doublement rocailleux. (p. 334 & 336)
Dans le désert brûlant à la frontière entre le Maroc et l’Algérie, à Figuig, à Beni-Ounif, à Oran, à Casablanca, le lecteur en oublierait presque le lien entre la biographie et le Livre de Job.
L’Éternel avait donné, l’Éternel a repris, que le nom de l’Éternel soit béni ! (Job, I, 21, trad. Zadoc Kahn.) Ce jour-là, je découvris l'existence du Livre de Job en le recevant de plein fouet. (…) J'avais seize ans. Je suis né à cet âge avec Job pour invisible parrain. (…) Cette injustice-là, on met du temps à la pardonner. Les mots font revenir les morts. Job m'a fait scribe des miens dans la fluidité des jours. (…) Rien de morbide dans ma quête. La mort volontaire ne la borne pas ; mais la mort est bien là, par la présence spectrale de mes disparus qui surgit des photographies. Quand on s'intéresse aux morts, ils se manifestent. (p. 352-5)
Dès lors, la disparition brutale de Jean-Jacques le frère aîné à l'âge de dix-neuf ans gouvernera la vie de l'écrivain :
Ma passion pour la photographie est née là. En tournant autour de cette voiture transformée en compression César. À développer et à tirer ad nauseam ces clichés, je n'ai cessé de revivre le choc. (…) De ce jour la culpabilité ne m'a plus lâché. Il en faut moins pour inscrire chez un jeune homme un rapport au secret qui gouvernera sa vie. (p. 355)
Pendant des années, j'ai envisagé de ne photographier que des cimetières et d'en faire un recueil. (p. 357)
Le mot, ici, est bien gouverner et jusque dans la vocation de biographe reconstituant au fil des biographies une famille de papier. On connaît le mot d'Auguste Comte, un peu usé, mais intemporel : Les morts gouvernent les vivants.
L'intérêt de l'écrivain pour Dieu est à chercher quelques pages plus loin.
La mort de mon frère m'a éloigné de Dieu, celle de mon père m'en a rapproché. À croire que le scandale est plus inacceptable à seize ans qu'à trente sept. (p. 357)
Seize ans. Mon âge. La nuit de la mort de mon frère est la nuit où je suis venu au monde. Où était Dieu dans les plis de ce moment ? Il m'a fallu atteindre l'âge de trente-sept ans, que mon père nous soit arraché, pour éprouver la présence du Très-Haut. (p. 364)
Bien que nostalgique, dramatique et poignante, l'autobiographie n'est pas dépourvue d'humour, à l'instar du livre tout entier d'ailleurs. Par exemple, lorsque l'écrivain décrit comment un soir à la dernière minute il réussit à réunir un minyane, c’est-à-dire un quorum car on n'est pas juif tout seul
(p. 365), composé de Juifs séfarades et ashkénazes pour dire la prière. Il n'allait quand même pas échouer dans la synagogue à vingt mètres de chez lui où il avait réussi dans tant d'autres pays !
Évoquer sa souffrance pour de parler de celle des autres, les chapitres « Comment ça va avec la souffrance ? » et « Là où il n'y a pas de pourquoi » sont liés. Tous deux explorent la souffrance, non plus seulement celle de l’écrivain – (…) puisqu'il est écrit que la durée est la plus grande épreuve dans la souffrance, j'aurais la patience d'aller au bout de mon enquête.
(p. 377) – mais aussi celle des autres ; la souffrance et ses représentations (la représentation sous toutes ses formes est une des clés du texte) à la scène, en peinture, en littérature. Ainsi de la souffrance selon Jean Rustin :
Rien n'est dérisoire comme de vouloir dire ou écrire ce qu'on s'est acharné à peindre ou à dessiner. À lui les seules préoccupations d'ordre plastique, aux autres les soucis du commentaire, à chacun ses affres. (…) L'anormal, c'est toujours l'autre. Tout est parti d'un choc, un jour à l'hôpital psychiatrique de Gentilly, dont il peignait les fresques. Il fut témoin de la visite des internes avec leur professeur, de leurs rires face à une jolie petite fille qui se masturbait. Un spectacle insoutenable et inoubliable. L'indécence n'est pas toujours là où la société la dénonce. Depuis, il peint et il dessine ça : ce cri, cet effroi, cette douleur, cette souffrance, cette misère. La solitude qui les réunit tous. (p. 395-6)
Dans les chapitres « Comment ça va avec la souffrance ? » et « Là où il n'y a pas de pourquoi », l’écrivain cherche une explication, une justification à la souffrance, sinon comment concilier l’existence du Mal et celle Dieu ?
Mais en quoi l'interprétation de cette souffrance diverge-t-elle selon les religions ?
– Cela tient à une différence fondamentale : Chez les chrétiens, elle est une épreuve pour parvenir au Bien, alors que les juifs décèlent la présence de Dieu, donc du Bien, dans la souffrance. Ainsi l'exil n'a pas été perçu par nous comme un rejet par Dieu, ni comme un abandon, mais comme un moyen de nouer une relation avec l'essence même de Dieu, ce qui n'est possible que lorsque se produit un voilement total de la lumière divine.
– Ce que les sages appellent le tsimtsoum ?
– Dieu se retire, il se voile, pour laisser la place à l'homme et à son libre arbitre. C'est dans son absence qu'on trouve Dieu. Mais, utilisé à mauvais escient, le tsimtsoum alimente le Mal. (p. 376-7. Sur le tsimtsoum, voir également p. 421 et p. 431. On peut dire de ce passage qu'il est symptomatique. À sa lecture, bien des choses s'expliquent.)
Peut-être l'homme en demande-t-il trop à Dieu, ce qui peut paraître étrange eut égard à son omniscience et à son omnipotence. L'écrivain s'appuie sur la conférence de Hans Jonas intitulée Le concept de Dieu après Auschwitz :
Dieu a besoin des hommes pour le soutenir. (…) Dieu n'est pas intervenu parce qu'il ne voulait pas, mais parce qu'il ne pouvait pas.
Ainsi,
les seuls miracles dont l'humanité fut témoin pendant la guerre sont de nature non pas divine mais humaine. (…) C'est aux hommes de réparer le monde, non à Dieu. (p. 430-1)
Des propos sur Dieu et la souffrance, le lecteur retient surtout le fait divers – la souffrance et la mort de l’innocent –, la Shoah à travers les témoignages et la souffrance des enfants. Car plus que la question de la souffrance en général – souffrance qui peut trouver une justification dans certains cas –, c’est la question de la souffrance du Juste, de l’innocent que pose le Livre de Job ; autrement dit, la question de la souffrance gratuite, injustifiée. Car :
Job ne se demande pas seulement « pourquoi ? » mais « pourquoi moi ? » avec des accents tels que son moi rend un son universel. Sa longue plainte tient en trois mots, NOLI ME CONDEMNARE (…) Il parle au nom de chaque homme pris dans la mélancolie du sentiment d'injustice. Tant pis, le malheureux ne comprend pas l'origine de son malheur : Dieu fait ce qu'il lui plaît. Son dessein nous est inaccessible. La raison se fracasse sur les parois de l'inintelligible. (p. 409-10)
Les pages les plus sombres du livre se trouvent peut-être au chapitre « Là où il n'y a pas de pourquoi », un pourquoi que l'écrivain ne cesse d'interroger. Le désespoir atteint son paroxysme avec Tenebrae (1957), le poème de Paul Celan, écrivain de chevet du biographe :
Nous sommes tout près, Seigneur,
tout près et insaisissable.
Déjà happés, Seigneur,
cramponnés l'un en l'autre, comme si
le corps de chacun d'entre nous était
ton corps, Seigneur.
Prie, Seigneur,
adresse-nous ta prière,
nous sommes tout près.
Nous sommes allés tout pliés,
sommes allés nous pencher
à la marre et au trou d'eau.
Nous sommes allés à l'abreuvoir, Seigneur.
C'était du sang, c'était
ce que tu as versé, Seigneur.
Ça brillait.
Ça nous jetait ton image dans les yeux, Seigneur.
Les yeux et la bouche sont si vides et béants, Seigneur.
Nous avons bu, Seigneur.
Le sang et puis l'image qui était dans le sang, Seigneur.
Prie, Seigneur.
Nous sommes tout près.
(trad. Jean-Pierre Lefebvre)
Ainsi, comment Dieu, s’il existe, a-t-il pu permettre la Shoah ? Comment Dieu, s’il existe, peut-il permettre la souffrance des enfants ? Et l'écrivain de s'interroger,
y a-t-il une signification religieuse derrière la souffrance des innocents ? Dans les camps, l'épreuve de Job rend insupportable le silence de Dieu car les innocents, eux, ne reviennent pas à la vie. Ils restent cendre. (p. 420)
Le philosophe Marcel Conche évoque lui le « Mal absolu » :
La douleur de l'enfant demeure un scandale pur et simple. On a naturellement songé à affaiblir Dieu afin de l'excuser. On s'efforce, en limitant sa puissance, de le rendre sage et bon. Peine perdue : si Dieu savait ce qu'il faisait, il demeure inexcusable d'avoir créé – car la création tout entière, au regard de la souffrance gratuite d'un enfant, n'est rien. (p. 436-7)
Le personnage du Docteur Rieux dans La peste déclare : Je refuserai jusqu'à la mort d'aimer cette création où les enfants sont torturés.
(p. 442) Le philosophe Paul Ricœur de demander :
Comment peut-on affirmer ensemble, sans contradiction, les trois propositions suivantes : Dieu est tout-puissant ; Dieu est absolument bon ; pourtant, le Mal existe. (p. 451)
Et lorsqu’au cours d’une conférence Léon Askenazi tente d'expliquer en quoi
l'injustice d'une mort précoce n'est scandaleuse que d'un point de vue superficiel gouverné par l'émotion. (...) La salle n'accepte pas la négation de ce scandale. [Celui de la mort des enfants à Auschwitz.] On dirait qu'elle se rebelle.
Et l'orateur de se reprendre : Comprenez-moi bien : s'il n'y a rien après la mort, c'est toute la vie qui est scandaleuse !
(p. 446-7) Ce qui, effectivement, est d'une lucidité effrayante.
La synthèse de ces réflexions ou la morale de cette histoire est à chercher dans l’Épilogue : C'est bien d'amour qu'il s'agit, chez Billie [Holiday] comme chez Job. Aimer en dépit de tout.
(p. 476) Ou encore dans l’épigramme de l'opuscule – un opuscule qui compte pour un livre – de Zvi Kolitz, Yossel Rakover s'adresse à Dieu : Je crois au soleil, même s'il ne brille pas. Je crois à l'amour, même si je ne le connais pas. Je crois en Dieu, même s'il se tait
(p. 90), texte trouvé sur un mur d'une cave où quelques Juifs sont restés cachés pendant toute la guerre, dans la ville de Cologne-sur-le-Rhin. Aimer, donc, de façon inconditionnelle.
(Le texte Yossel Rakover s'adresse à Dieu est aussi l'occasion d'une belle réflexion sur le pouvoir de la fiction : Accrochés dès l'incipit, ils n'en ont pas démordu depuis : ce texte d'une beauté inhumaine est d'un familier du pire ; il ne peut être l’œuvre de l'imagination d'un simple romancier – ce qui au passage, est un déni absolu du pouvoir et de la grandeur de la fiction mais n'étonne pas vraiment des plus religieux.
(p. 93))
Les méditations sur la souffrance et l'injustice trouvent à rebours une singulière résonance dans le Prologue. L'écrivain avait prévenu :
(…) En faisant le salutaire pas de côté qui nous changerait la vie si nous l'esquissions tous les jours, nous verrions que le problème n'est pas le Mal mais l'innocence. (...) L'affaire Job est une cure de scepticisme infligée à un croyant qui s'autorise à douter, étant entendu que le doute est l'aiguillon de la foi. Il erre de chapitre en chapitre avant d'accueillir in fine la révélation de la transcendance dans tout ce qu'elle a d'inexplicable. (p. 48-9)
La chronique de Vies de Job serait par trop incomplète, trop déséquilibrée si elle ne faisait pas mention d'une manière ou d'une autre de Jérusalem, cette ville malade de Dieu donne à ceux qui y vivent le sentiment que leur mémoire précède leur naissance
(p. 164) et de L’École biblique de la basilique Saint Étienne protomartyr de Jérusalem où l'écrivain a trouvé « asile poétique » pour mener son enquête. Au chapitre intitulé « Du génie des lieux », l'écrivain fait une peinture à la fois somptueuse et inquiétante de la ville.
Qui osera dire après que la compétition des saintetés est une vue de l'esprit ? Du Saint-Esprit éventuellement. Mais ici elle est vive. Ce qui ajoute à la tension et charge les silences dont la ville s'enveloppe. Entre les murs, on vit autrement la nuit dans son épaisseur. Jérusalem s'enveloppe d'une quiétude qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans ce pays. Le silence du marcheur est grand mais il n'est rien face à la paix de la nuit dans une ville habitée, bercée par le chant muet des étoiles, quand le frisson de la terre nous traverse, toute parole enfin abolie. Un silence si intense qu'il en devient pesant. Non que le sacré y soit lourd, mais la rivalité pour le contrôle des âmes y est étouffante, là où on s'attendrait que le génie des lieux leur donne des ailes. Il échappe à toute tentative de définition. On sent ce que c'est mais on ne sait pas ce que c'est puisque les mots manquent pour le dire. (p. 173)
D'où un sentiment ambivalent, on se sait s'il faut l'aimer ou la haïr.
Et soudain pendant les vêpres, en plein Salve Regina, l'église s'éteint. Panne générale. La seconde fois en vingt-quatre heures. On finit à la lumière des chandelles et on dînera de même. C'est une chose courante à Jérusalem Est : parfois ce quartier, parfois un autre, une vieille technique de déstabilisation. Les Israéliens sont maîtres de l'énergie : ils tiennent l'eau et la lumière. (p. 163)
Les descriptions de L’École biblique de Jérusalem et de la vie dans l'École valent également le détour.
Avant de devenir un lieu de prière, de recherche et de transmission du savoir, c’était un abattoir turc ; à la fin du XIX° siècle, dans les premiers temps de l’École, des crocs de boucher pendaient encore aux patères. L’idée que des quartiers de viande étaient suspendus là où désormais l’esprit critique le dispute au Saint-Esprit me remplit de joie. (p. 142)
Plus loin :
Un chercheur n'est nulle part plus heureux que retranché derrière les livres de la bibliothèque. Une manière d'être hors du monde, c'est-à-dire de le fuir. (…) Il faudra bien un jour ou l'autre retrouver le monde et ses harcèlements (…). (p. 172)
On ne peut terminer sans évoquer la femme de Job décrite tantôt comme acariâtre – comme la femme de Socrate –, voire adultère ; tantôt comme fidèle et dévouée. Selon cette dernière tradition, elle aurait vendu sa chevelure contre une mesure de datte ; la chevelure se métamorphosant en oiseaux alors que d'autres femmes s'en parent. L'écrivain révèle également un étonnant problème de traduction : le [verset] II, 9 dans lequel Job est insulté par sa femme, dans l'original hébraïque Barek elohim wamut, qui deviendra au fil des siècles « Maudit Dieu ! » ou « Bénis Dieu ! » selon les versions. Ce qui n'a pas tout à fait la même résonance...
(p. 127)
Ailleurs, il précise :
On trouve un passage obscur, énigmatique, dont nul ne voit où il prend sa source dans les traditions juives et chrétiennes, à la fin de la sourate XXXVIII, 44 : Et prends dans ta main une touffe [d'herbe], fais-en usage et ne blasphème pas ! D'après les exégètes et chroniqueurs musulmans médiévaux étudiés par Kamal Tayara, ces lignes font allusion à un serment qu'aurait tenu Job : s'il venait à guérir de ses maux, il frapperait sa femme de cent coups pour la punir de l'avoir incité à maudire son Dieu. (p. 267)
Visiblement, c'est la première traduction qui est retenue ici. Voltaire s'en sort guère mieux qui la juge insupportable : Une impertinente !
(p. 267) Finalement, ce sont les femmes qui la défendent le mieux : Il faut comprendre son désespoir : c'est une mère...
(p. 266) Si la femme de Job est peu présente dans le Livre de Job et disparaît au début de l'intrigue, elle prendra sa revanche dans les beaux arts où elle fait pratiquement jeu égal avec Job.
Biographie, autobiographie, essai, fiction, hagiographie, autofiction, théâtre, nouvelle, poésie, tombeau, interview, journal, carnet, pensées, méditations, notes, fragments, pièces, variations, propos, la liste s'est allongée. Vies de Job est tout cela à la fois et par conséquent roman si l'on en croit Carlos Fuentès.
Vous êtes condamné à réussir, lui a dit François Nourissier. La tâche est immense. Si le résultat est petit, étroit, c'est raté. Il faut donc que ce soit grand. Peu importent l'accueil, les critiques, tout ça, pfffft ! C'est vis-à-vis de vous. Quand on place la barre si haut, on se condamne à réussir, voilà. (p. 37-8)
Quatre cent cinquante pages plus tard :
L'injonction de François Nourissier « Vous êtes condamné à réussir » revient m'envahir. Alors me prend l'envie de tout plaquer et de tout déchirer. (p. 486)
Pourtant, pour avoir lu et relu le texte nous pouvons affirmer sans hésiter que l'écrivain a réussi son incroyable pari. Vies de Job est devenu un livre source que tout lecteur épris de religion, de philosophie, d'art et de littérature devrait posséder dans sa bibliothèque ; un livre que l'on lit, que l'on relit et dans le lequel on peut puiser. À la fois enquête sur les traces de Job à travers les âges et quête de l'écrivain à la recherche de ses origines ; réflexion sur les rapports qu'entretiennent fiction et réalité (Le roman a embrumé la biographie. Le partage des eaux entre la fiction et l'enquête s'est brouillé et je désespère de ne jamais en sortir. Dieu y retrouvera les siens, mais le lecteur ?
(p. 487)), ou les rapports qu'entretiennent roman, biographie et autobiographie (Tout biographe vieillissant verse dans l'autobiographie.
(p. 459)), Vies de Job est un palimpseste littéraire où plusieurs textes se mêlent. Au final, les variations sur le thème du Livre de Job démontrent que l’écrivain est pour lui-même sa propre matière – et comment pourrait-il en être autrement ?
Une certaine forme acceptée, par moment un certain ton accepté aussi, Vies de Job est malgré ses défauts un bon livre, peut-être même un très bon livre, qu'il faut avoir la patience de lire jusqu'au bout, car il est dense et parfois ardu ; un livre généreux et vertigineux dans lequel Pierre Assouline offre sa culture, sa sensibilité et sa bienveillance en partage ; un livre qui en fait découvrir d'autres, et bien plus. Malgré la gravité du sujet, le texte n'est pas dénué d'humour : On gagne toujours à se mêler à la foule à la sortie. Non pour refaire le faciès à ceux qui ont osé répondre au téléphone pendant la pièce, mais pour prêter l'oreille.
(p. 388) Vies de Job est aussi un livre très personnel, intime : la profession de foi de Pierre Assouline. Et s'il est vrai que l'écrivain noircit cinq cents pages pour en dissimuler cinq parmi elles
(p. 486), le lecteur lui-même lit cinq cents pages pour en trouver cinq. Quel beau projet il a eu de se peindre.
Vous trouverez des photos de Pierre Assouline dédicaçant Vies de Job en suivant le lien Photos Pierre Assouline, Vies de Job, dédicace.
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