Syngué Sabour - Pierre de patience, Atiq Rahimi

« Cette voix qui émerge de ma gorge, c'est une voie enfouie depuis des milliers d'années. » [1]
Quelque part en Afghanistan ou ailleurs un homme git sur un matelas, le regard vide, une perfusion dans un bras. Sa respiration est régulière. Dans la pièce étroite et misérable, une femme veille son homme.
On nous dit que la femme est belle, ses yeux notamment, alors qu'elle égrène un chapelet - trois fois trente-trois perles, quatre-vingt-dix-neuf fois par jour pendant quatre-vingt-dix-neuf jours, un des quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah pour chaque jour. « Al-Qahhâr, Al-Qahhâr, Al-Qahhâr... » La mécanique de la religion.
Lorsque la femme s'absente, deux petites filles craintives entrent, approchent, pleurent, jouent avec le corps de leur papa et repartent. Les journées se comptent en nombre de tours de chapelet, les faits et gestes en nombre de souffles. Le lecteur comprend rapidement qu'à l'extérieur de la pièce, dehors se déroule une guerre fratricide entre factions afghanes. L'homme est grièvement blessé, inerte. La femme est seule avec ses deux petites filles, abandonnée par la famille de son mari alors que la ligne de front se rapproche.
Pendant toute la durée du roman, le lecteur ne quittera pas la pièce. Lui aussi veillera l'homme.
Seizième jour et la femme se lézarde. Elle est à bout. « Allah, protège-moi, je m'égare montre-moi le chemin ! / Aucune voix. / Aucune voie. » (p.29)
Mise en scène, dramaturgie et scénographie
Un texte important
Syngué sabour - Pierre de patience est un texte important. C'est peut-être même un grand texte. Un de ceux que l'on ne serait pas étonné de voir étudier, décortiquer par plusieurs générations de lycéens et d'étudiants. Bref, un candidat pour devenir un classique.
Syngué sabour est important parce que c'est un texte original et atypique ; parce qu'il est dense et profond. La mise en scène est efficace, la dramaturgie et la scénographie remarquables par leur audace. Mise en scène, dramaturgie et scénographie servent l'intrigue et donnent force et relief à la narration. Le lecteur oscille entre roman et théâtre. Il est installé in situ en Afghanistan, au cœur d'un bastion taliban, au cœur d'une tribu, sur la ligne de front, dans une pièce exiguë et dépouillée qu'il ne quittera pas. Tout autant que l'homme inerte, il subit l'alternance des moments d'accalmie et des moments de violence parfois extrême. Le lecteurs est sur le théâtre des opérations, sur le théâtre des événements.
Si le texte est fort, c'est aussi que l'auteur, Atiq Rahimi, connaît bien la culture de son pays d'origine. Dans le texte se mêlent ainsi des contes orientaux qui transportent le lecteur dans la culture afghane. L'orientalisme des contes et l'exotisme des mœurs telles que décrites dans le texte superposé à une mise en scène, une scénographie et une dramaturgie audacieuse provoquent un effet peu commun, inédit. Cette ambiance particulière à Syngué sabour naît en partie du fait d'une collision entre tradition et modernité, entre narration et jeu d'acteur, entre Orient et Occident. Sans être complètement expérimentale, le texte est de l'avant-garde.
Cette recherche formelle, esthétique serait en partie vaine s'il n'était le fond du texte. Et c'est peut-être là où Atiq Rahimi excelle. Avec Syngué sabour, l'auteur nous fait découvrir l'Afghanistan par la petite porte, par la fenêtre. Que savions-nous la vie d'une femme afghane avant Syngué sabour ? Bien sûr, nous avions lu des récits, parfois horribles, dans la presse. Mais que savions-nous de son quotidien, de son intimité, de ses sentiments, de ses aspirations ? Les origines afghanes de l'auteur, sa connaissance de l'Afghanistan sont à cet égard précieuses. Le lecteur découvre la vie d'une femme mariée depuis dix ans à un moudjahidins et à un taliban, et le texte constitue un témoignage de premier ordre. L'auteur montre ainsi qu'en Afghanistan, selon la tradition tribale, les enfants sont parfois utilisés pour payer une dette ou régler un différend. « Ironie du sort, il a perdu. Et comme il n'avait plus d'argent pour honorer le pari, alors il a donné ma sœur. Ma sœur, à douze ans, a dû partir chez un homme de quarante ans ! (...) J'avais peur. Peur de devenir, moi aussi, l'enjeu d'un pari. » (p.74)
La mise entre parenthèses du monde, le huit clos autorise également une réflexion profonde sur nature du fondamentalisme. À travers le regard lucide de cette femme, Atiq Rahimi met en exergue les contradictions du fondamentalisme, de l'intégrisme religieux [en fait de tous les dogmatismes]. A vouloir appliquer strictement la loi islamique, charria, les rapports humains se pervertissent et la société se déshumanise. La recherche de la pureté est à cet égard l'exemple le plus frappant, car elle autorise, voire même encourage, au nom de la pureté, en l'occurrence de la virginité, à marier les filles très jeunes. Par ailleurs, à maintes reprises, l'auteur ne manque pas de dénoncer et de railler l'obscurantisme du fondamentalisme. « Après, je me suis rendue plusieurs fois chez le sage Hakim jusqu'à ce que je tombe enceinte. Comme par enchantement ! (...) Dans tout ça, ce qui était risible, c'est qu'après que je suis tombée enceinte, ta mère, elle allait tout le temps voir le Hakim afin de se procurer des talismans pour mille autres raisons. » (150-2) Atiq Rahimi pointe également le comportement immature, voire puérile, et dangereux du fondamentaliste dans sa dévotion (cf. le comportement du soldat). Autre exemple, les circonstances caricaturales et absurdes dans lesquelles l'homme a été blessé.
Pour les lecteurs qui aiment les textes convenus et les écritures châtiées, nous ne pouvons que leur conseiller de passer leur chemin. Avec Syngué sabour - très différent de Terre et cendres - Atiq Rahimi ne recherche pas la belle écriture. Il ne cherche pas non plus à choquer. Atiq Rahimi écrit ce qu'il voit et ce qu'il comprend pour nous occidentaux. Son travail consiste à utiliser toutes les ressources de l'écriture pour approcher au plus près du réel, de la réalité. Mise en scène, scénographie et dramaturgie n'ont de sens que pour immerger le lecteur dans une réalité, dans une culture qui est étrangère au lecteur afin de lui faire sentir et ressentir. Et malgré l'austérité et l'exiguïté de la pièce, malgré la violence et la grossièreté de la langue, malgré l'horreur et le rejet qu'inspirent la guerre, le fondamentalisme et la tradition tribale, le texte est beauté et même poésie. Ce que nous comprenons en lisant Syngué sabour, notamment à travers la critique du fondamentalisme, c'est que la beauté n'est pas à chercher dans la pureté, ni dans l'âme, ni dans le prétendu honneur ; la beauté n'est pas dans la transcendance, bien au contraire. La beauté est dans le corps, dans le vivant - et malgré la corruption - , dans la nature ; la beauté est dans l'immanence. La prostituée est magnifique parce qu'en Afghanistan et ailleurs, elle n'a pas choisi sa condition, mais la subit dignement ; le fondamentaliste est abject parce qu'il a dévoyé le texte, l'a érigé au rang de dogme pour en faire un instrument de domination et d'aliénation, et il s'est lui-même aliéné ! « Oh, ma syngué sabour, quand c'est dur d'être femme, ça devient dur aussi d'être homme ! » (p.152) Et ce que nous dit également le texte, c'est que la violence faite aux hommes et aux femmes est d'autant plus forte que l'idéal visé est pur. Tout est déréglé dans la société taliban. Tout est sens dessus dessous. Parce que tout est contre le corps, tout est contre nature.
Syngué sabour est le récit de la révolte du corps d'une femme contre l'honneur et contre l'âme d'un homme. Et la belle citation d'Antonin Artaud en exergue du texte résume à elle seule la thèse défendue : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu'au corps. »
Voici un des plus violents, mais aussi un des plus beaux passages du texte :
« Après avoir remporté la poêle dans la cuisine, elle revient s'allonger sur le matelas. Cache ses yeux dans le creux de son bras, et laisse couler un long moment de silence, chargé de réflexion, pour avouer à nouveau : Et oui, ce garçon, il m'a encore fait penser à toi. Je peux confirmer une fois de plus qu'il est aussi maladroit que toi. Sauf que lui, il en est à ses débuts, et il apprend vite ! Mais toi, tu n'as jamais changé. À lui je peux lui dire quoi faire, comment faire. Si je t'avais demandé tout cela... mon Dieu ! J'aurais eu la gueule défoncée ! Pourtant, ce sont des choses évidentes... il suffit d'écouter son corps. Mais toi, tu ne l'as jamais écouté. Vous n'écoutez que votre âme. Elle se redresse et s'adresse violemment au rideau vert : Voilà où t'a amené ton âme ! Un cadavre vivant ! Elle s'approche de la cachette : C'est ta maudite âme qui te cloue à terre ma syngué sabour ! reprend son souffle, et ce n'est pas ton âme à la con qui, aujourd'hui, me protège. Ce n'est pas elle qui nourrit les enfants. Elle écarte le rideau. Tu sais comment est ton âme en ce moment ? Où elle est ? Elle est là, suspendue juste au-dessus de toi. Elle fait un signe vers la poche de perfusion. Oui, elle est là, dans ce liquide sucré-salé, et nulle part ailleurs. Elle gonfle sa poitrine : C'est mon âme qui me donne mon honneur, c'est mon honneur qui protège mon âme. Foutaise ! Tiens, voilà ton honneur baisé par un jeune de seize ans ! Voilà ton honneur qui baise ton âme ! D'un geste, elle lui prend la main, la soulève et lui dit : Maintenant, c'est ton corps qui te juge. Il juge ton âme. C'est pourquoi tu souffres dans ton corps. Parce que tu souffres dans ton âme. Cette âme suspendue qui voit tout, qui entend tout, et qui ne peut rien faire, qui ne contrôle plus ton corps. Elle lâche sa main qui retombe raide sur le matelas. Un rire étouffé la pousse vers le mur. Elle se retient. Ton honneur n'est plus qu'un morceau de viande ! Toi-même tu employais ce mot. Pour me demander de me couvrir, tu criais : Cache ta viande ! En effet, je n'étais qu'un morceau de viande dans lequel tu enfonçais ta sale bite. Rien que pour la déchirer, la faire saigner ! Essoufflée, elle se tait. » (p.129-30)
Atiq Rahimi est un humaniste et Syngué sabour est un texte essentiel, particulièrement aujourd'hui. Il est remarquable que l'auteur ait choisi d'écrire ce texte en français. C'est également encourageant qu'il ait été consacré par le Goncourt. Syngué sabour est un texte qui devrait être enseigné, car en matière de tolérance et de liberté rien n'est jamais acquis. Et il ne faut pas se tromper, ce n'est pas le texte qui est caricatural, absurde. C'est la réalité qui l'est. Quelque part en Afghanistan ou ailleurs, hier, aujourd'hui, demain, c'est le Moyen-Age, c'est la tradition tribale (droit coutumier et crimes d'honneur) et le dogme.
[1] Pour l'ensemble de l'article, attention à ne pas faire d'amalgame entre Islam (musulman), fondamentalisme (taliban et d'une façon générale fondamentalistes) et tradition ou loi tribale (tribu). Syngué sabour est une critique du fondamentalisme et des pratiques tribales d'un autre âge ; ce n'est pas une critique de l'Islam moderne.
Ne connaissant pas personnellement l'Afghanistan, l'article s'appuie sur le texte et des documents divers accessibles sur le web. Une des difficultés du texte est de faire la part entre ce qui relève de la critique de la guerre (Djihad ), du fondamentalisme (talibans) et de la tradition ou loi tribale (droit coutumier). L'Afghanistan est un pays difficile, tout est intriqué. Aussi l'article pourra être soumis à révisions et les commentaires sont les bienvenus. L'article ne prétend pas non plus épuiser toute la richesse et la complexité du texte.
[2] Les photos sont tirées de du livre La solitude heureuse du voyageur précédé de Notes, Raymond Depardon, Points, ISBN-13: 978-2757801611, France. Les photos choisies sont celles de soldats afghans, des moudjahidins. Elles ont été prises en Afghanistan alors que le photographe avait traversé la frontière au Pakistan à l'époque où les moudjahidins étaient en lutte contre le gouvernement de Kaboul.
Présentation de l'éditeur
" La Solitude heureuse du voyageur est un choix de photographies tiré de mes voyages, rempli de déserts, de villes et de chambres d'hôtel. Comme pour " Notes ", mon premier livre fondateur, il y a toujours la place d'une femme aimée au bord du cadre, comme si je photographiais mon désir et que le paysage me renvoyait un moi enfin apaisé. " R. D.
Biographie de l'auteur
Photographe de réputation internationale, Raymond Depardon a réalisé de nombreux films documentaires comme " Reporters " (César du meilleur documentaire en 1982), " La Captive du désert ", ou " 10e Chambre, instants d'audiences ". Il est aussi l'auteur de " Corse " et d' "Errance ", disponibles en Points.
[3] À ce point du récit d'ailleurs le texte devient étrangement proche du théâtre de l'absurde. Ainsi, paradoxalement et compte tenu de l'audace formelle du texte (mise en scène, dramaturgie, scénographie), si la scène avait été tirée d'une pièce du théâtre de l'absurde nous aurions presque pu trouver dans le comportement de l'homme une forme - d'un point de vue littéraire bien entendu - de modernité... Ce n'est finalement pas très étonnant, car en recoupant plusieurs endroits du texte ce que semble nous dire l'auteur c'est : Absurde, là où le fondamentalisme mène naturellement.
Le propos n'est pas de dire que le texte est de l'absurde. Ce n'est pas la forme du texte qui est au contraire très réaliste. Simplement, dans la description réaliste de la société taliban, on entrevoit des comportements qui pourraient être transposés dans le théâtre de l'absurde.
[4] La scène ne dépareillerait pas non plus dans une pièce du théâtre de l'absurde.
[5] Le cheminement de cette femme jusqu'à la scène finale point d'orgue du récit évoque le Boléro de Ravel. L'image a déjà été reprise récemment pour un autre roman, mais convient ici aussi à merveille.
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