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Sur le vif, Michal Govrin

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

(2 votes, moyenne 5.00 de 5)
Sur le vif, Michal Govrin, traduction Valérie Zenatti, Sabine Wespieser Éditeur, ISBN-13: 978-2848050614, Israël.
Livre Sur le vif, Michal Govrin

Sur Livres-Cœurs, voici une présentation du roman Sur le vif de Michal Govrin.

Je le dis d’emblée, comme d’une façon urgente, Sur le vif est un livre remarquable. C’est un beau texte, une traduction brillante, un objet parfait.

Le texte

Sur le vif est un texte dense et exigeant, un peu difficile à démarrer. Michal Govrin aura mis dix ans pour l’écrire. Le roman prend place pendant des évènements que beaucoup ont connus et que pourtant nous connaissons mal, le début des années quatre-vingt-dix et la Guerre du Golfe.

Dans sa construction le texte alterne trois niveaux d’écriture : les snapshots ou instantanés, des discontinuités au cours desquelles le flux trivial du quotidien surgit comme des clichés, des morceaux coupés au montage d’un film de voyage amateur ; le dialogue mental d’Ilana avec son père, son souvenir et le besoin vital de lui parler, de lui raconter, de poursuivre la discussion, la réflexion, le travail par delà la mort ; le récit lui-même. Le texte comme architecture.

Quand est-ce que le texte accroche ? Aux premières réminiscences d’Histoire d’une vie, le roman de Aharon Appelfefd et que Michal Govrin remercie à la fin du roman, ou aux premiers ébats - très orientaux - d’Ilana avec Saïd ? Je ne sais pas. Le fait est que le procédé littéraire, exigeant au commencement, finit par produire un effet inattendu qui se déploie au cours de la lecture.

New Jersey, New York, Paris, Jérusalem, Paris, les lieux s’enchaînent. L’errance toujours. Architecte de renommée internationale, les projets d’Ilana l’appellent sur tous les continents. Alain, son mari, orphelin rescapé d’un camp et historien court le monde à la recherche des noms de son passé. Le couple bat de l’aile, sérieusement. Alain sent la concurrence de Saïd, le metteur en scène palestinien qui collabore avec Ilana sur un projet de performance. Le couple part à la dérive.

Errance géographique, errance affective, Ilana s’abandonne totalement, inconditionnellement - ce qui ne signifie pas selon leur volonté - à ses amants, nombreux. Mais toujours reviennent comme un leitmotiv la figure du père et le projet d’architecture, indissociables, le non-monument, l’antimonument, le monument qui n’est pas monumental, le monument pour la paix : de frêles cabanes posées sur la colline du Mauvais conseil. Les frêles cabanes, les souccas, comme la promesse d’une solution métaphysique au conflit israélo-palestinien : la Jachère, le lâché prise. Leitmotiv le monument pour la paix, la performance, la troupe de Saïd, Saïd, le père.

Les personnages du roman sont stéréotypés, jamais caricaturaux, et c’est un des grands mérites de l’écrivain que de faire vivre autant de personnages. Tout comme le mathématicien choisit ses hypothèses en vue de la démonstration, Michal Govrin, en architecte de son œuvre, choisi et décrit soigneusement, rigoureusement ses personnages. Alain, intelligent, bourgeois, inquiet, taciturne est la figure du Juif. Saïd, dans la promiscuité de la vie d’artiste, félin, séducteur, égoïste, inconstant, rigide est la figure de l’Arabe. Claude, divorcé, dévoué, fidèle confident, discret, opportuniste est la figure du Français. Sa figure est complétée par celle des deux collègues d’Ilana du bureau parisien, Colette et Fernand, attentionnés, prévenants, paisibles, lâches(?). Aharon Tsouriel, le père d’Ilana, créateur d’Israël, romantique, plein d’illusions, désillusionné, reconnaissant naïveté et erreurs, est le pionnier, le créateur. Signalons également, David et Yonathan, les deux enfants d’Ilana, deux personnages, deux personnalités à part entière et prouesse littéraire de Michal Govrin tant ils sont vivants. Leur mère les suit comme une caméra, attentive au moindre mouvement, à la moindre variation. Ilana, enfin, architecte, mère et amante, amante et mère, insatiable, libre, sur le fil. Ilana ne se décrit pas mais se découvre au fil des confidences, des sentiments qu’elle explore et dont elle n’est pas dupe. Le corps a ses raisons que la raison ignore. Et d’où vient que les innombrables personnages qui traversent le récit sont si justes, si bouleversants ? De la pratique du théâtre ? De la fréquentation des acteurs ? De la troupe ? De la mise en scène ? Le texte comme performance.

Livre Sur le vif, Michal Govrin

La symbolique est transparente. Alain est Israël et le peuple juif, Saïd est la Palestine et le peuple arabe. Deux hommes en concurrence et qu’apparemment tout oppose s’affrontent sans se connaître pour Ilana. Ilana comme enjeu, le seul véritable enjeu pour l'homme. Ilana symbole de la femme, de Jérusalem et de la terre, féconde et fécondée. Mais, nous dit l’écrivain, Ilana, la femme, Jérusalem, la terre n’appartient à personne ; elle n’appartient qu’à elle-même : c’est la métaphore de la jachère, du lâché prise symbole de liberté, de tolérance, de partage, de paix. Une fois tous les sept ans, une année entière, les clôtures sont ouvertes, la terre est laissée à elle-même et chacun en recueille les fruits. Cette idée nous apprend l’écrivain est présente dans tous les grands textes religieux, mais n’a jamais existé dans la pratique. Enfin, le père d’Ilana, créateur d’Israël, est bien entendu la figure du Père, du Dieu créateur. Comme l’a rappelé Michal Govrin au cours de notre rencontre, dans la cosmogonie hébraïque, c’est Dieu l’artisan de la confusion dans l’ordre du monde… Peut-être y a-t-il là encore un symbole. Et peut-être Alain a-t-il raison, n’est-ce pas pure folie que de rassembler le peuple juif sur un seul territoire ? Le texte comme symbole.

Ilana agit comme un révélateur, le pivot autour duquel s’articule, s'organise la réflexion. Saïd et Alain, palestiniens et israéliens, arabes et juifs sont renvoyés dos à dos dans leur égoïsme et leur intolérance. Nous voyons bien, Michal Govrin nous donne à voir, comment Alain et Saïd, sans se connaître, s’enlisent chacun à leur manière dans la haine et dans le refus obstiné de comprendre l’autre, de dialoguer, de dépasser le conflit. Et s’il leur vient quelque velléité dans ce sens la communauté vindicative s’abat sur eux. Témoin privilégié et désemparé des incompréhensions de part et d’autre, Ilana souffre terriblement et nous sommes spectateurs de ses souffrances. Contrairement à ceux qui ont pris le parti de la haine, la liberté de son amour dépasse les conflits, les résout, les dissout. Elle nous donne une belle leçon d’amour et de tolérance. D’ailleurs, si le texte nous dérange, voire s’il nous met en rage, nous devrions nous inquiéter de savoir d’où vient ce sentiment, du comportement d’Ilana ou de notre plus ou moins grande tolérance, liberté d’esprit ?

En Israël, Sur le vif a été mal accueilli par les partis politiques de droite comme de gauche. Par la lucidité et la liberté de ses propos, l’écrivain s’est fait des ennemis de tous bords. Mais au fond quoi de plus logique ? Ne tente-t-elle pas de dépasser un conflit dans lequel nombre trouvent leur légitimité ? Pour ma part, j'y vois la marque essentielle d'un grand roman qui dépasse les faux-semblants et lève le voile sur la réalité.

Trop d’intérêts sont en jeu et dès le début du roman nous savons que Ilana est morte dans un accident de voiture sur une autoroute d’Allemagne, que son œuvre ne verra pas le jour et que, peut-être, elle emporte avec elle le trait d’union entre Juifs et Arabes – et que peut-être aussi Alain aurait accepté.

Admirable aussi ce procédé qui à tous les niveaux de l’écriture consiste en premier lieu à résumer un fait totalement, à en donner l’épilogue immédiatement pour ensuite revenir en détail sur le fait et le commenter, l'explorer. L’écrivain désamorce le suspens et le lecteur est tout entier à la pensée de l’instant, et non dans une fuite en avant. C’est l’anti roman de genre, une œuvre de pur travail, de pure réflexion : un chef d’œuvre.

La traduction

Livre Sur le vif, Michal GovrinJe ne lis pas l’hébreu. Et pourtant, lorsque notre hôte dit que la traduction Valérie Zenatti était très bonne, j'ai spontanément renchéri en disant qu’elle était excellente. Qu’est-ce qui autorise de dire cela ? Ce français irréprochable, cette vérité et cette justesse dans les phrases et dans le ton. Je ne sais pas. C’est peut-être juste que nous avons trouvé le texte excellent en français.

Mais écoutez plutôt l’interview de Michal Govrin par Valérie Zenatti. C’est sans doute l’écrivain qui en parle le mieux. À un moment, Michal Govrin interrompt spontanément le fil de son discours pour rendre hommage au travail de son éditeur et de sa traductrice.

L’objet

Sur le vif est un gros morceau de feutre posé sur les genoux. C’est un rapport physique avec le livre. Le texte est dense et l’objet est lourd, aussi le contact visuel et tactile avec le livre participe du plaisir de la lecture. Les pages sont impeccables, la typographie irréprochable, il n'y a pas de coquilles. La couverture aux couleurs claires, pastel, un peu désuètes est apaisante et invite à la lecture. Elle est doublée de chaque côté du livre d’une page interstice marron qui protège le texte.

C’est le printemps. Le livre posé sur les genoux pèse et les mains transpirent. La couverture boit la sudation. Le livre est résistant et à force de manipulations la couverture se peluche légèrement entre les doigts comme un buvard : les pages restent impeccables. Le livre accompagne, aide, encourage tout au long de la lecture de ce texte dense.

À la fin de l’édition française de Sabine Wespieser se trouve des photos montages de Michal Govrin. Ils donnent une idée de ce qu’est la colline du Mauvais conseil, de ses paysages et du monument pour la paix qu’a imaginée Ilana Tsouriel. L’édition américaine intègre dans le texte, avec les snapshot, des photos, des clichés pris par la fille de l’écrivain au cours de leurs repérages. En suivant le lien, vous pourrez voir un extrait de l'édition américaine.

Un chef d'œuvre, une œuvre d'art

Pendant une soirée de lecture, j'ai parlé de chef d’œuvre à propos de ce livre. On m'a repris au vol ; on m'a dit qu’il y avait tout de même quelques défauts. Bien entendu, comme dans tout chef d’œuvre, comme dans tout, il y a des défauts. Plus tard, j’ai repensé à cet échange. Une certaine langueur était peut-être nécessaire pour la beauté de l’ensemble. Ce texte a été si travaillé, ciselé, qu’il peut sans aucun doute être qualifié de chef d’œuvre. Nous pousserions même jusqu’à dire que ce texte n’est pas simplement une construction quasi parfaite - aussi parfaite qu'une création peut l'être - mais que c’est aussi et surtout une œuvre d’art. Une œuvre qui par sa singularité transcende les mots qui la portent, dépasse le créateur et que l’on en fini pas d’interroger, de déplier. Aussi étrange que cela puisse paraître, Michal Govrin a réussi à insuffler quelque chose de l'ordre de l’architecture, de la performance et du photo journalisme à ce texte, cette œuvre d’art.

Sur le vif est un texte dense et brillant qui demande des efforts au lecteur, un effort intellectuel et aussi, et peut-être surtout, un effort de tolérance. Mais le lecteur perséverant s'en trouve récompensé bien au-delà de sa peine. Ce roman est construit de matériel, de scènes superbes qui sont à découvrir urgemment [1].

Voilà, je voulais remercier Érika et Sylvie pour nous avoir fait découvrir ce texte que nous ne sommes pas près d’oublier et pour nous avoir permis de rencontrer Michal Govrin. Par ces mots, je voulais également saluer le travail éditorial de Sabine Wespieser qui a publié ce texte et l’impressionnante et inoubliable traduction de Valérie Zenatti.

 

[1] Dans mon enthousiasme (peut-être un peu excessif...), pendant la soirée de lecture, j'ai dit que si Michal Govrin écrivait encore deux ou trois romans de cette trempe - est-ce possible ? - alors pour ma part elle mériterait le prix Nobel de littérature. Mais peut-être mériterait-elle aussi - et peut-être même de façon plus urgente - le prix Nobel de la paix.

 

Interview :

Pour voir l'interview au Salon du livre de Michal Govrin par Valérie Zenatti, suivez le lien Interview de Michal Govrin.

 

Extrait :

« Et les femmes ? Non, ne je vais pas faire semblant, papa. Elles distillent le poison de la revanche dans la peur, rendues folles par les gémissements de douleur et de terreur. Elles font prêter serment aux hommes, aux fils, les envoient mourir au nom de la mère, de la femme, de la terre. Et à leur retour, elles attendront sur les bas-côtés de la route, droguées par la douleur, un chant de combat héroïque sur les lèvres. Dissimulant la honte, la culpabilité.

Aurai-je l’occasion de dire cela à Saïd ? Lui raconter David et Yonathan, collés à moi ? La nausée, la peur ? Lui demander comment Kaïna et les enfants ont traversé cela ? S’est-il seulement déjà posé la question, une fois au-delà des slogans ?
Et comment je me suis tue dans la salle plongée dans le noir, au milieu des cris meurtriers de haine pendant la représentation du Clown. Compréhensive, libérale… Comment je n’ai pas osé parler là-bas des cabanes, de la jachère… Je n’ai pas osé, papa.
(C’est peut-être pourquoi nous nous sommes retrouvés corps contre corps ? Dans l’illusion que nous pleurerons un jour ensemble notre histoire sanglante commune ?)

L’odeur sucrée dans la chambre des enfants.
Je suis assise là, dans le noir, au pied du lit de David.
Se calmer.
»

 

Présentation de l'éditeur

SUR LE VIF. Des routes du New Jersey aux collines de Jérusalem, de Paris à Munich, ce roman, qui articule plusieurs registres, retrace la quête d'une femme passionnée et lumineuse. Brillante architecte, partageant sa vie entre ses deux fils, son mari Alain, historien spécialiste de l'Holocauste, et son impossible amour pour Saïd, l'amant palestinien, Ilana Tsouriel incarnait l'ouverture aux autres, la lucidité, la séduction et la liberté. Elle vient de mourir dans un accident de voiture, et laisse derrière elle un épais dossier d'instantanés de sa vie : des notes du quotidien, des fragments murmurés de journal intime, des dessins et des plans s'ajoutent à une longue lettre à son père, un des fondateurs de l'Etat d'Israël, mort un an auparavant. Frappée par la "malédiction de l'errance", désireuse d'affronter la réalité proche-orientale en sortant des sentiers battus, Ilana, qui avait quitté Israël dans sa jeunesse, éprouve, au moment de la guerre du Golfe, le besoin d'y retourner. Le souvenir de son père, figure éclatante de pionnier, la hante, elle veut en allant sur sa tombe poursuivre le dialogue trop tôt interrompu. Elle veut aussi mettre en chantier à Jérusalem un ambitieux et singulier monument pour la paix, inspiré par une relecture humaniste et écologique de la Bible. Au cœur des chambres hermétiques où se terrent les Israéliens durant l'hiver 1991, avec ses enfants qu'elle a entraînés là, et parmi la communauté chaleureuse et magnifique de son quartier, elle trouve les clefs qui lui manquaient, et parvient enfin à interroger la complexité de son pays dans les différentes strates de son histoire. Avec sa générosité et sa force de vie, Ilana donne de sa terre natale une vision d'une vivifiante intelligence.

Biographie de l'auteur

Michal Govrin est née à Tel Aviv. Romancière, poétesse et directrice de théâtre, elle a publié une dizaine de livres et de nombreux textes dans des revues du monde entier, dont Les Temps modernes. Elle a fait ses études à Paris et vit aujourd'hui à Jérusalem.

  • Broché : 474 pages
  • Editeur : Sabine Wespieser (6 mars 2008)
  • Collection : LIT ETRANGE
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2848050616
  • ISBN-13: 978-2848050614

 

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