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Ritournelle de la faim, Jean-Marie Gustave Le Clézio

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

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Ritournelle de la faim, Jean-Marie Gustave Le Clézio (en), Gallimard, ISBN-13: 978-2070122837, France.
La première partie de l'article résume le roman et dévoile l'intrigue. Deuxième partie de l'article.

« Être heureux, c'est n'avoir pas à se souvenir »
Jean-Marie Gustave Le Clézio, Ritournelle de la faim

 

Exposition 1931 : Indes francaises

1931, Ethel a à peine dix ans. Monsieur Soliman, son grand-oncle de quatre-vingts ans, chapeau noir et favoris gris, un homme grand et puissant qu'elle compare à un cheval, l'emmène visiter l'Exposition coloniale. À peine arrivés sur le site, Monsieur Soliman, ancien médecin militaire au Congo Français, l'entraîne d'un pas décidé vers le pavillon de l'Inde française, une maison simple, bois clair, véranda à colonnes, fenêtres hautes, moucharabiehs en bois sombre. Dans la cour intérieure nimbée de mauve où dans le bassin étincelant se reflète le ciel, c'est comme s'ils contemplaient ensemble un coucher de soleil sur la lagune, loin, quelque part ailleurs, à l'autre bout du monde, en Inde, à l'île Maurice, le pays de son enfance. (p.23)

Monsieur Soliman a acheté la Maison mauve, ainsi que l'a baptisé Ethel, sur plan avant l'ouverture de l'Exposition. Il a décidé d'installer sa folie sur son terrain à Paris où il a déjà fait planter paulownias, coculus et lauriers d'Inde. Il a fait d'Ethel sa légataire afin de contrer projets immobiliers de son neveu, Alexandre Brun.

À cette époque, Ethel se lie d'amitié avec Xénia, une fille à la beauté slave et au regard lointain. Xénia Antonia Chavirov, sa sœur, Marina, et sa mère, Martina, comtesse, sont des réfugiés de la révolution russe. Le père, comte, est vraisemblablement mort en prison, fusillé par les bolcheviques à Saint-Pétersbourg. Xénia est née pendant la fuite. En exil à Paris, la famille Chavirov vit dans la pauvreté de travaux de couture. Dans le jardin de monsieur Soliman, dans les rues de Paris, au bord de la Seine, Ethel et Xénia apprennent à se connaître.

Rue Corentin, chaque premier dimanche du mois, les parents d'Ethel, Alexandre et Justine Brun, reçoivent. Diplômé de droit après son arrivée de l'île Maurice, Alexandre, mondain et aventurier, préfère les affaires à la plaidoirie. D'un côté les Mauriciens-Réunionnais [le clan Soliman et le clan Brun], de l'autre les étrangers, les Parisiens, ou assimilés. (p.55) Les discussions – souvenirs des îles évoqués en créole, puis débats sur des questions d'actualité – sont émaillées d'instants musicaux : Schumann, Schubert, Grieg, Massenet, Rimski-Korsakov.

Imperceptiblement, Ethel sent venir le désastre. Peut-être est-ce l'état de santé de Monsieur Soliman qui s'est dégradé, lui alité avant qu'il ait réalisé son rêve de Maison mauve ; ou les disputes, mensonges, trahisons – Maude – entre Alexandre et Justine qui vont crescendo ; ou encore les conversations de salon autrefois rassurantes, plus exactement anesthésiantes, et qui aujourd'hui font monter l'angoisse et la colère en elle.

Seul réconfort durant les conversations de salon de plus en plus âpres, la présence de Laurent Feld, un ami de la famille originaire de La Réunion, orphelin, élevé à Paris avec sa sœur Édith par sa tante Léonora. Étudiant à Londres, roux, il a les manières d'un anglais. Il est juif également.

À Ethel, il a dit, en se penchant vers elle, c'est la première fois qu'elle s'est sentie sortir de l'enfance, parce qu'il lui parlait comme à la seule personne raisonnable : Ne les écoutez pas, mademoiselle. L'Angleterre est un grand pays, elle est l'alliée pour toujours de la France, elle n'acceptera jamais le régime criminel de l'Allemagne. (p.63)

Ethel et Laurent ont la même sensibilité, notamment artistique.

Chemin : Parce que nous sommes en pleine décadence, Debussy, Ravel, et caetera.
Ethel a bondi : Ce n'est pas vrai, vous n'y connaissez rien, Ravel est un génie, et Debussy... Elle a des larmes dans les yeux, et Laurent lui serre la main pour lui dire son soutien. (p.73)

L'amour entre Ethel et Laurent naît plus tard pendant les vacances en Bretagne.

Elle se félicitait d'aimer moins qu'elle n'était aimée. C'était l'axiome de Xénia qui lui revenait à l'esprit, quand elle disait : Moi, ce que je veux, c'est rencontrer un homme qui m'aimera plus que je ne l’aimerai. (p.127)

Signe des temps, influence de Chemin, un incident survient alors qu'Ethel rentre de l'école. Dans la pénombre, installé dans la bergère, le paletot de Monsieur Soliman et sous le chapeau – une éclaircie – un masque de Shylock, Ethel terrorisée. Justine jette le masque immédiatement. Mais

le masque existait encore, il avait été fabriqué en série, et ceux qu'il faisait rire n'avaient pas changé. Le masque continuait de regarder avec ses yeux vides, dans l'ombre, coiffé, de son chapeau mou, indélébile, inéluctable. (p.89)

A la mort de Monsieur Soliman, les choses se précipitent. Le lendemain d'une dispute entre ses parents, Ethel se retrouve chez le notaire accompagnée de son père, elle en retrait.

La formule était sans ambiguïté, et pourtant Ethel se souviendra plus tard avoir cru à cet instant que son père avait décidé de continuer la construction de la Maison mauve, et qu'elle en avait senti une onde de bonheur. (…) Dès qu'elle s'était retrouvée dehors, elle avait embrassé son père. Merci ! Merci ! Il la regardait sans rien dire, l'air perplexe, comme s'il réfléchissait à autre chose. Il allait à Montparnasse, voir les banques et déjeuner en célibataire, comme il disait. Ethel avait couru sans s'arrêter vers la rue Marguerin. Elle n'avait pas quinze ans, elle venait de tout perdre. (p.68-9)

Le temps passe et l'amitié avec Xénia s'est relâchée. Deux ans plus tard, les deux amies se retrouvent devant le Lycée. Xénia est une femme. Elle lui apprend la nouvelle : un immeuble se construit dans le jardin de son grand-père à l'emplacement de la Maison mauve.

Curieusement, Ethel ne ressentait aucune colère. Simplement, devant le désastre, elle comprenait tout d'un coup ce qui s'était passé sans elle. Les conciliabules, les disputes entre son père et sa mère, les claquements de porte, les vagues menaces. La séance chez Me Bondy, la signature du pouvoir. Est-ce qu'elle avait réellement manqué quelque chose ? Ou est-ce qu'elle n'avait pas voulu comprendre, pas voulu entendre ? (p.98)

L'onde de choc, les vertiges passés, Ethel supervise elle-même la construction de l’immeuble. Le terrain est miné par des galeries, le chantier prend du retard.

Dix-huit ans, dernière année de lycée pour Ethel, Laurent annonce la fin de ses études ; Xénia annonce ses fiançailles. Les disputes entre Alexandre et Justine sont plus violentes, plus méchantes, plus sourdes. Pour la famille Brun, c'est le début de la fin.

La chute a commencé sans que personne ne s'en rende vraiment compte. (...) Quand je ne serai plus là, tu devras faire très attention [avait averti Monsieur Soliman]. Ethel avait onze ans, douze ans, est-ce qu'elle pouvait comprendre ? (…) Cette façon qu'avait Alexandre Brun de flamber, de caresser des songes creux, construire une maquette d'aérostat, expérimenter une hélice, et surtout ce talent qu'il montrait à se livrer aux margoulins, aux chevaliers d'industrie, aux arnaqueurs. (p.109-10)

Alexandre a dilapidé sa fortune, celle de sa femme et celle de sa fille. Ethel découvre à dix-neuf ans l'ampleur de la catastrophe et l'absurdité jusqu'au comique des investissements aventuriers, exotiques de son père.

Vacances en Bretagne avec Laurent ; départ de Laurent pour Londres dans son uniforme de l'armée de terre britannique ; la vente à l’encan des derniers biens de la famille au retour de Bretagne. À paris, l'occupation, les lois anti juives dans le Journal officiel, les noms dans Gringoire, la publication de Je suis partout et Bagatelle pour un massacre, les réunions au Vél' d'Hiv ((…) avec vingt mille Parisiens elle [la générale Lemercier] avait annoncé son soutien indéfectible aux troupes allemandes, finlandaises et roumaines dans le grand combat contre le bolchévisme universel ! (p.141)), etc.

1942, Ethel, Justine et Alexandre très affaiblit depuis son accident fuient Paris direction Nice. Ethel conduit la De Dion-Bouton, ce char à banc. Les routes et la campagne déserte ; les embouteillages interminables aux goulets d'étranglement formés par les barrages ; l'essence frelatée ; l'insécurité. L'officier l'inscrit sur leur papier d'identité, ce sont des réfugiés. À Nice, la famille s'installe dans un appartement au dernier étage d'un vieil immeuble sans nom qui dominait le port, la vue était admirable mais le froid traversait le zinc du toit (...) (p.153) Malgré l'insécurité, Ethel entend bien profiter de la plage ; c'est sa façon d'être en guerre. Bientôt les espaces publics sont fermés par des barbelés, l'accès à la plage est condamné. On manque de tout ; tout est hors de prix ; on se nourrit de tout. Ethel retrouve Maude sur un marché, méconnaissable. Elle lui rend visite dans le sous-sol d'un immeuble où elle habite avec ses chats : souvenirs (Elle gardait encore le souvenir de cette soirée, quand Ethel avait huit ans à peu près, et qu'avec Maude elle était allée à la première du Boléro, la musique qui enflait, qui grandissait, et le public debout qui criait, qui frappait dans ses mains. (p.164)), non dits (Maude avait-elle pleuré quand Alexandre s'était marié avec cette fille de la bourgeoisie réunionnaise, plus jeune qu'elle ? (…) Au même instant, Ethel ressentait de la honte d'avoir songé à de telles questions, petites, inquisitoires, ignobles. (p.166))

Alors que la rumeur d'un débarquement Alliés enfle, les citoyens d'origine britannique sont en danger à Nice. La famille Brun doit se réfugier dans les montagnes à Roquebillière. Une population bienveillante, de quoi manger, un havre de paix.

Un matin, réveillée par un bruit, un grondement inconnu, Ethel assiste depuis sa fenêtre à une scène surréaliste :

Sur la route, le long de la rivière, une colonne militaire avançait, phares allumés. Des camions, des autos blindées, des motos suivirent par des tanks. (…) Plus tard, elle saura que les hommes qu'elle a entrevus depuis la fenêtre de la cuisine, à Roquebillière, étaient les restes de l'armée d'Afrique du maréchal Rommel, en route vers le nord, dans l'espoir de gagner l'Allemagne par les Alpes. Elle apprendra que leur chef n'était pas dans le convoi, qu'il avait déjà regagné Berlin par avion, laissant ses troupes abandonnées dans un territoire hostile. Elle essaiera d'imaginer ce qu'avaient ressenti ces hommes, sur les plates-formes des camions, quand ils se dirigeaient vers le mur grandissant des montagnes, avec la vibration des chenilles des tanks qui les assourdissaient, dans le silence des radios, sans chef, sans ordres, pour franchir à pied les montagnes enneigées du Boréon, suivis par les loups. (p.176-7)

Quelques mois après, les américains, britanniques, canadiens défilent. Ethel sentait dans sa bouche le goût du Spam à la chair rosée, ceinte d'une frange d'écume jaune qui fondait sur la langue. (p.179) Laurent revenu de guerre, ce sont les retrouvailles avec Ethel à Nice pour quelques jours avant de repartir à Paris.

Paris, le mariage avec Laurent, la visite, les hôtels. Lorsqu'Ethel l'emmène sur l'allée des Cygnes, près du pont de Grenelle, où avec Xénia elles avaient l'habitude de se donner rendez-vous, Laurent se ferme. Ils sont près du Vél' d'Hiv où Léonora sa tante a été emmenée par la police avec tous les juifs de Paris avant d'être déportée à Drancy.

(…) Laurent ne pouvait cesser de penser à cette plaie ouverte, cette zone de silence au centre de Paris, l'affreuse piste cycliste, les gradins, les portes refermées sur ces hommes et ces femmes, ces enfants. Arrêtés chez eux à l'aube, et conduits sans méfiance, inconscients de ce qui les attendait. À qui les policiers, bonhommes, avaient dit, ne vous en faites pas, juste un contrôle, vous savez, les nouvelles lois, c'est pour votre bien, pour votre sécurité, le gouvernement vous protège, vous n'avez rien à craindre, pas la peine d'emporter quoi que ce soit, vous serez de retour chez vous ce soir. (p.191)

Dernier rendez-vous avec Xenia ; Alexandre décédé, dernière réunion de famille avant le départ pour le Canada ; Ethel enceinte.

Dernier chapitre, le narrateur visite le site du Vél' d'Hiv, la Plate-Forme. Dernière page, le Boléro de Ravel.

Le Boléro n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. (p.206)

 

 

 

Jean-Marie Gustave Le ClézioIl y a quelque chose magique dans Ritournelle de la faim sans que l'on puisse dire quoi exactement. Peut-être y a-t-il plusieurs raisons qui font que, pour certains lecteurs, ce livre est magique.

Ce qui est magique, par exemple, c'est l'œuvre de fiction ancrée dans le réel et d'inspiration autobiographique. Dans son discours à l'académie Nobel en 2008, J.-M.G. Le Clézio dit :

(...) La guerre pour moi, c'est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m'a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c'est tout. Je me souviens d'avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d'un passage vers le nord de l'Italie et l'Autriche. Cela ne m'a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d'avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire.

Cet épisode inspire un passage du roman comme on l'a vu plus haut. Au début de Ritournelle de la faim, précisément dans les trois premières pages et avant que le roman proprement dit ne débute, le narrateur écrit :

Je connais la faim, je l'ai ressentie. Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets pain que les soldats lancent à la volée. (…) Je mange le Spam américain. Longtemps après, je garde les boîtes de métal ouvertes à la clef, pour en faire des navires de guerre que je peins soigneusement en gris. (p.11-2)

On retrouve le narrateur à l'issue du roman. Au hasard de ses promenades, il rejoint le site du Vél' d'Hiv' qu'il visite. Puis, il évoque le Boléro.

La magie dans Ritournelle de la faim, c'est aussi la musique ; les impressionnistes, ceux qui vont souvent ensemble sur les jaquettes de disque : Ravel : Boléro – Debussy : La mer – Mussorgsky/Ravel : Tableaux d'une exposition. Ethel a bon goût, et quelle spontanéité, cet élan pour défendre Ravel et Debussy !

Ma mère, quand elle m'a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos, les sifflets, le tumulte. Dans la même salle, quelque part, se trouvait un jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré, Claude Lévi-Strauss. Comme lui, longtemps après, ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie. (p.206)

Et ce mot incroyable après avoir lu les discussions de salon, la faim, le Vél' d'Hiv' :

Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. (p.206)

Magique, la réserve, la pudeur de Laurent pendant les conversations de salon (Ethel savait gré au jeune homme de ne pas prendre part à la conversation (p.61)), son indignation et sa défense de l'Angleterre malgré la timidité lorsque celle-ci est calomniée, son humour presque britannique (Que Dieu nous préserve de cette folie française ! (p.71)) qui amuse Ethel, sa sincérité enfin.

Magique aussi cette façon de faire revivre l'époque, l'atmosphère d'avant la guerre, à travers les conversations de salon. Le lecteur découvre les préoccupations, les obsessions de la bourgeoisie de l'époque : la peur des anarchistes et des bolchevistes, par exemple. La peur et la haine des Juifs vient, elle, de l'extérieur, des bien nommés Talon et Chemin. De ce point vu, on ne peut pas reprocher à Alexandre et à Justine d'être antisémites ou même seulement d'éprouver de la sympathie pour Hitler.

À travers les conversations de salon, le lecteur suit la progression d'Hitler.

C'est à peu près à cette époque qu'Ethel a entendu prononcer le nom de Hitler. Au début ils disaient Adolf Hitler, comme ils disaient Aristide Briand, ou Pierre Laval. Parfois même, Chemin disait, elle l'avait remarqué : le chancelier, ou bien le chef d’État allemand. Puis, peu à peu, sans doute à mesure qu'il s’installait au pouvoir et qu'il devenait une figure mondialement connue, ils disaient simplement : Hitler. De temps à autre, même, elle entendait Chemin, ou le colonel Rouart, et même sa femme, une grande femme aux traits anguleux et coiffée d'un chapeau à voilette, qu'on appelait la colonelle, dire : Le Führer, qu'elle prononçait comme fureur, et Ethel s'était demandé si le mot avait le même sens en allemand. (p.57)

La magie de faire revivre une famille descendante de la noblesse Mauricienne et Réunionnaise exilée à Paris, les souvenirs évoqués en créole.

C'était la vieille Yaya, tu te souviens, Milou ? Quand nous revenions de l'école de miss Briggs, nous étions mort de faim, alors nous ti faire coquin avec les mangues de son jardin, et elle avait gardé les noyaux de mangues que nous avions mangées, elle nous bombardait avec nos propres noyaux ! Les rires fusaient, les tantes commentaient, Milou surtout, la sœur cadette d'Alexandre, aussi noire que les autres étaient blondes, avec des yeux verts où la pupille nageait, tout le monde disait qu'elle était méchante. C'est noyau kili ! C'était le dicton préféré d'Alexandre : mangue li goût, so noyau kili, la mangue c'est bon, mais que peut-on dire de son noyau ? (p.50)

L'arrogance, la naïveté, sans complaisance aussi. Elle pensait à ces grands Mounes de Maurice, si élégants, si distingués, si prompts jadis à faire couper le jarret de leurs esclaves révoltés ou à répandre leur semence dans le ventre des filles de couleur. (p.148) Justine et Alexandre, deux personnages très réussis. Alexandre dans le déni, comme atteint du syndrome de Stockholm, jouant une scène de Boulevard lorsque l'escroc Chemin se voit condamné, et d'autres victimes [de Chemin] se pressaient pour le [Chemin] féliciter, le conforter dans leur amitié ! (p.113)

Magique le personnage de Xénia, dont on connaît l'histoire, la rencontre et la naissance de l'amitié entre Ethel et Xenia, les inquiétudes, les doutes, l'allée des Cygnes, les pitreries dans l'atelier de couture, la complicité, l'écoute d'Ethel, et jusqu'à leur séparation.

Magique enfin, Ethel, l'héroïne, dont il faut faire la connaissance.

 

 

 

Extraits :

« A mesure que le vaisseau familial s'enfonçait revenaient à Ethel tous ces bruits de voix, ces conversations absurdes, inutiles, cet acide qui accompagnait le flux des paroles comme si, un après-midi après l'autre, de la banalité des propos se dégageait une sorte de poison qui rongeait tout alentour, les visages, les cœurs, et jusqu'au papier peint de l'appartement.

Dans le même cahier où, à l'adolescence, elle notait les saillies, les bons mots, les phrases poétiques d'Alexandre, les humeurs fantasques des tantes mauriciennes, à présent elle écrivait rageusement les ridicules, les calomnies, les mauvais jeux de mots, les images haineuses :

Luther, Rousseau, Kant, Fichte, les quatre kakangélistes.
Les familles juives, protestantes, l'État métèque ou monod, le monde maçonnique.
La lèpre sémite.
L'honnête Français exploité par le banquier juif cosmopolite.
La kabbale, le règne de Satan (Gougenot des Mousseaux, approuvé par S.S. Pie IX).
Le Juif contre-productif (Proudhon).
Le Juif n'est pas comme nous : il a le nez crochu, les ongles carrés, les pieds plats, un bras plus court que l'autre (Drumont).
Il pue.
Il est naturellement immunisé contre les maladies qui nous tuent.
Son cerveau n'est pas fait comme le nôtre.
Pour le Juif, la France est un pays viager. Il ne croit à rien d'autre que l'argent, son paradis est sur terre (Maurras).
Les Juifs ont partie liée avec la chiromancie et la sorcellerie.
Nos grands hommes politiques Jean Zay, alias Isaïe Ezéchiel, et Léon Blum, alias Karfunkelstein.
Les collaborateurs de L'Humanité s'appellent Blum, Rosenfeld, Hermann, Moch, Zyromski, Weil-Reynal, Cohen Adria, Goldschild, Modiano, Oppenheim, Hirschowitz, Schwartzentruber (à vos souhaits!), Ilmre, Gyomaï, Hausser.
Les Anglais sont plus barbares que les Allemands, voyez l'Irlande.
Olier Mordrel l'a dit : il ne faut pas laisser négrifier la Bretagne.
Hitler l'a dit à Nuremberg : la France et l'Allemagne ont plus de raisons de s'admirer que de se haïr.
Il a prévenu les coupables : les Juifs et les bolchévistes ne seront pas oubliés.
Maurras l'a écrit dans L'Allée des philosophes : le génie sémite s'est éteint après la Bible. Aujourd'hui la République est un État sans ordre, dans lequel triomphent les quatre confédérés, les Juifs, les maçons, les protestants et les métèques.
Julius Streicher l'a dit à Nuremberg : la seule solution, c'est la destruction physique des Israélites.

Après ces vagues violentes survenait l'accalmie, constatait Ethel, comme si, l'accès retombé, il ne restait plus qu'une langueur endolorie, une courbature honteuse, que la verve des tantes avait bien du mal à dissiper. » (p.78-80)

 

« Ethel a réfléchi. D'une certaine façon, c'était justice. Tous, ils étaient châtiés, abandonnés, trahis, comme en retour de leur orgueil passé. Les volages, les artistes, les affairistes, les margoulins, les prédateurs. Et aussi tous ceux qui avaient professé avec orgueil leur supériorité morale et intellectuelle, les royalistes, les fouriéristes, les racistes, les suprématistes, les mysticites, les spiritistes, disciples de Swedenborg, de Claude de Saint-Martin, de Martinez, de Pasqually, de Gobineau, de Rivarol, mes maurrassiens, camelots du roi, mordreliens, pacifistes, munichois, collaborationnistes, anglophobes, celtomanes, oligarchistes, synarchistes, anarchistes, impérialistes, cagoulards et ligueurs. Pendant toutes ces années, ils avaient tenu le haut du pavé, ils s'étaient pavanés à leurs tribunes, ils avaient gardé le crachoir, avec leurs discours anti-juifs, anti-nègres, anti-arabes, leurs rodomontades, leurs airs de justiciers et matamores. Tous ceux qui, comme Alexandre Brun, tremblaient pour leurs privilèges, attendaient le Grand Soir, la révolution bolchéviste, le complot des anarchistes. Ceux qui se réunissaient au Vél' d'Hiv pour acclamer la libération de Charles Maurras, ceux qui encourageaient la Ligue contre Daladier, qui avait fait la moue quand La Rocque s'était récusé, qui avaient applaudi Pie XI et Hitler quand ils avaient appelé à l'extermination des communistes. Ceux qui avaient réclamé la mort au procès de Nguyên Ai Quôc quand il demandait le droit de l'Indochine à disposer d'elle-même, ceux qui avaient applaudi à l'exécution publique du professeur Nguyen Thai Hoc qui proclamait l'indépendance de l'Annam, tous ceux qui lisaient Paul Chack, J.-P. Maxence et L.-F. Céline, qui riaient en voyant dans les journaux les dessins de Carb :Oust ! La France n'est plus une patrie pour les sans-patrie ! La statue de la Liberté à New York brandissant un chandelier à sept branches, légendée : Oncle Sem!

Maintenant, leur monde s'était écroulé, émietté, il avait été réduit à une eau de canal. Maintenant, ils étaient condamnés à errer comme des ombres, à leur tour, sans rien espérer, sans autre nourriture que les épluchures et les racines verdies, comme s'ils mangeaient la terre, le charbon et le fer, dans cet hiver interminable.

Le monde nouveau qu'ils appelaient n'était pas venu. Ils s'étaient crus de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs. La réalité avait à peine dessillé leurs yeux. Ils avaient été rendus à leurs noms de famille imaginaires, descendants de la deuxième race. Ils n'avaient pas compris encore tout à fait. Ils n'avaient rien vu venir.

Qu'est-ce qu'ils attendaient encore ? Pour quelques-uns, que l'Anglais détesté depuis la bataille du Grand Port, l'Anglais traître qui avait débarqué au Cap Malheureux et avait traversé les champs de cannes de Mapou en enveloppant les sabots des chevaux avec des chiffons pour mieux surprendre l'arrière-garde des Français au Port Louis, l'Anglais fourbe de Mers el-Kébir qui avait réduit à néant la flotte française sans lui laisser une chance, qui avait refusé de se battre au réduit de Dunkerque, qu'il tombe enfin de son trône et courbe la tête comme eux-mêmes l'avaient courbée, et qu'il connaisse à son tour l'infamie de l'étendard noir et rouge orné de sa sinistre araignée ! » (p.156-7)

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