Imprimer
PDF

Qui a tué Roger Ackroyd ?, Pierre Bayard

Écrit par Danièle. Posted in Résumés critiques - Romans

(3 votes, moyenne 4.67 de 5)
Qui a tué Roger Ackroyd ?, Pierre Bayard, Minuit, ISBN-13: 978-2707318091, France.

Pierre BAYARD - Qui a tué Roger Ackroyd ?

Qui a tué Roger Ackroyd ? Tous les admirateurs d’Agatha Christie le savent, mais je tairai le nom du coupable dans cette chronique. Il serait criminel de gâcher le plaisir des futurs lecteurs du roman de la grande dame du roman policier à énigme : Le meurtre de Roger Ackroyd.

Qu’est-ce qui a pris à Pierre Bayard de poser cette question inutile ?

Qu’est-ce qui l’a poussé à mettre en doute la validité du verdict d’Hercule Poirot ?

On parle d’erreur judiciaire. Le célèbre détective se serait trompé, il aurait jeté un innocent en pâture à des lecteurs trop crédules. Ce scandale durerait depuis des décennies, depuis 1926 très exactement.

Cette hypothèse paraissait tellement absurde, qu’il m’a semblé nécessaire d’étudier à nouveau l’affaire. J’invite les lecteurs à faire de même.

Tout d’abord, il est indispensable de retourner à la source, le compte rendu du Docteur Sheppard. Il est l’un des acteurs du drame qui s’est déroulé dans un petit village de la campagne anglaise, King’s Abbot.

Voici les faits. Madame Ferrars est morte un jeudi, dans la nuit du 16 au 17 septembre. Le matin du 17, on a appelé le docteur Sheppard sur les lieux, où il ne peut que constater le décès. Madame Ferrars s’est suicidée alors qu’elle devait épouser Roger Ackroyd. Dans la même journée, le 17 donc, Roger Ackroyd est assassiné chez lui. Le Docteur Sheppard est appelé à Fernly Park - une des deux propriétés importantes du village - ou il ne peut que constater, une fois encore, le décès.

Tous les ingrédients chers à Agatha Christie sont dans ce roman.

Un village typiquement Anglais, des notables campagnards dont certains sont amateurs de Mah-Jong, (il y a une formidable partie ponctuée de “trois bambous, deux cercles, pong, ou tcho”), du personnel de maison (dont un maître d’hôtel au passé assez trouble), un mariage caché, un fils caché, un chasseur professionnel (le major Blunt), une auberge au nom folklorique « Les trois Dindons », et, parmi les notables, le docteur Sheppard.

Le docteur Sheppard n’est pas marié et vit avec sa sœur Caroline. Grâce à son réseau de personnes bien informées, celle-ci sait tout ce qui se passe au village. Caroline, sorte de Miss Marple, autre enquêtrice chère à Agatha Christie.

Dès le début du récit, le rôle du Docteur Sheppard est double. Il est présent, fonction oblige, sur les lieux du suicide, puis sur celui du meurtre. Plus important que son rôle de médecin, c’est lui qui rédige la chronique de ce double drame, qui en relate les épisodes, rencontre tous les protagonistes. Il ira même jusqu’à cacher Ralph Paton, le fils adoptif de Roger Ackroyd, dans un hôpital psychiatrique. Ralph Paton est soupçonné d’être le meurtrier de son père adoptif, des empreintes de ses bottines ont été retrouvées sur les lieux du crime.

Pierre BAYARD - Qui a tué Roger Ackroyd ? - Photo Jerry BauerRalph Paton s’est marié clandestinement avec Ursula Bourne, introduite tout aussi clandestinement comme femme de chambre de Roger Ackroyd. Ralph devrait épouser Flora Ackroyd, nièce de Roger, et pour des questions d’héritage, bien entendu. Comment se marier quand on l’est déjà avec une autre femme. Le jour du meurtre, le fils d’Élisabeth Russel, gouvernante de Roger Ackroyd, a rencontré sa mère à Fernly Park, ne laissant comme preuve de sa présence qu’une plume d’oie. Élisabeth Russel espérait se marier avec Roger Ackroyd et nous apprendrons que Charles Kent, son fils caché, est un toxicomane.

Quant au chasseur, un bourru assez mal dégrossi, il est amoureux de Flora qui doit épouser Ralph déjà marié à Ursula camouflée en domestique.

Dans cette belle campagne anglaise, la vie n’est pas aussi paisible qu’il y parait. On boit du thé, on se réunit entre gens de bonne compagnie dans une ambiance très “comme il faut”, mais sous cette apparente tranquillité, les passions bouillonnent.

Et ce cher Hercule Poirot ? Il est en retraite et vit dans la maison à côté de celle du Docteur Sheppard. Poirot, dans son jardin, cultive… des citrouilles. C’est dire s’il s’ennuie. Un jour où il n’en peut plus, de ces citrouilles, il en jette une dans le jardin du voisin d’à côté. Presque sur la tête du Docteur Sheppard. C’est grâce à ce jet de citrouille qu’ils font connaissance. Pendant quelques jours, le Docteur Sheppard, une personne sans grande consistance, pensera que Poirot est… un ancien coiffeur.

Caroline, fine mouche, a vite fait d’apprendre que le coiffeur n’en est pas un, qu’il est un détective célèbre. Ces deux-là, Hercule et Caroline, vont s’associer de la plus intéressante manière.

Hastings, l’ami fidèle de Poirot et chroniqueur des enquêtes du détective aux “petites cellules grises” toujours en action, s’est installé en Argentine. Voilà pourquoi le Docteur Sheppard prend sa place. Dans les dernières pages du roman d’Agatha Christie, il écrit :

Je suis assez satisfait de moi comme écrivain.

Il a raison de l’être.

 

Prévenu du fait qu’une erreur judiciaire aurait été commise par Poirot, le lecteur fera une lecture on ne peut plus attentive du récit du Docteur Sheppard. Il refermera sans doute Le meurtre de Roger Ackroyd, rassuré. Hercule Poirot a désigné le bon coupable à l’issue – enfin pas tout à fait, il y a là une petite originalité – d’une réunion à laquelle il a prié d’assister toutes les personnes concernées. Aucune erreur judiciaire n’est à déplorer.

 

J’ai relu le roman d’Agatha Christie. Au terme de ma lecture, j’étais de nouveau convaincue. Le meurtrier est bien celui désigné par Poirot. J’avais presque oublié la question posée par Pierre Bayard. Qui a tué Roger Ackroyd ?

Pierre Bayard ayant la réputation d’être un homme sérieux, impossible de laisser cette question en suspens. Je me suis donc résolue à consulter son dossier avec un peu de préventions, je dois le dire. S’en prendre à Hercule Poirot, quelle impudence.

Hélas. Plus ma lecture avançait, plus mes convictions s’effritaient.

Pierre BAYARD - Qui a tué Roger Ackroyd ?Pierre Bayard à mis au point une technique d’investigation. Pas de tests ADN, pas d’autopsie détaillée “ad nauseam”, non, comme Hercule, Pierre fait fonctionner ses “cellules grises”. Il interroge tous les faits, toutes les paroles, avec, pour grille d’analyse, le principe de Van Dine, et la psychanalyse

Pierre Bayard ausculte le témoignage du Docteur Sheppard à la lumière de la question de l’aveuglement psychique, du principe de dissimulation (qui peut être déguisé sous la forme de l’exhibition), du mode de dissimulation de la vérité, du déguisement (de la victime ou de l’assassin, ou de l’indice), du détournement (vers d’autres personnes ou vers d’autres indices).

Il affine son enquête grâce à l’étude attentive de la polyphonie et de la polysémie du texte, ici, le récit du Docteur Sheppard.

Il débusque le mensonge par omission (difficile à débusquer par définition), et ne se laisse pas abuser par le discours à double entente qui dit une chose et une autre dans le même temps.

Faisant un détour du côté de la psychanalyse:

Il ne peut en effet être considéré comme anodin que les trois œuvres littéraires les plus marquantes de la théorie psychanalytique ? Œdipe-roi, Hamlet et « La lettre volée » – soient toutes trois des œuvres policières.

Il déduit, au terme d’un raisonnement qui apparait sans faille, que non seulement Hercule Poirot a été victime d’un délire qualifié de délire d’interprétation, mais que pis encore, Hercule s’est transformé en criminel, qu’il serait un meurtrier par suggestion. Le fond de ce roman serait le récit terrible d’un assassinat par interprétation.

Pierre Bayard ne s’arrête pas là. Hercule Poirot est délirant, il conduit un homme à se suicider grâce à sa force de suggestion et… Œdipe n’est peut-être pas l’assassin de son père Laïos. Alors, le meurtre du Père…

C’est sans doute à Voltaire que l’on doit d’avoir le premier exprimé des réserves quant à la culpabilité d’Œdipe, dans une lettre datée de 1719.

À la fin de cette lecture assassine, nous avons un abime ouvert sous les pieds. Nous sommes conduits de façon imparable à questionner notre rapport à la chose écrite, mais aussi à celui du monde réel, si tant est qu’il existe sous une forme unique. Nous devrons, si nous voulons combler le vide, également relire TOUT Agatha Christie, Sophocle, Shakespeare et Allan Poe.

Une journaliste du journal Le Monde, Josyane Savigneau, a étudié cet étonnant dossier. Dans un article daté du 20 novembre 1998, elle écrit :

Ainsi, l’enquête ne saurait finir. Joli défi lancé aux lecteurs de Pierre Bayard. Mais la tâche sera ardue. Car les quatre parties de son essai – « Enquête », « Contre-enquête », « Délire », « vérité » - mettent en œuvre une impeccable logique. Toutes les invraisemblances du raisonnement de Poirot sont examinées, tous les rouages sont démontés. La question de l’aveuglement du lecteur est posée…

Pierre Bayard donne sa réponse à la question Qui a tué Roger Ackroyd ?, réponse qui n’est pas, on l’aura compris, celle d’Hercule Poirot. Son travail de contre-enquête était donc légitime.

Il reste une dernière question à se poser :

Et si Pierre Bayard, victime d’un délire d’interprétation, s’était trompé ?

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir