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Quatre jours en mars, Jens Christian Grondahl

Écrit par Danièle. Posted in Résumés critiques - Romans

(3 votes, moyenne 4.67 de 5)
Quatre jours en mars, Jens Christian Grondahl, traduction Alain Gnaedig, Gallimard, ISBN-13: 978-2070125289, Danemark
Quatre jours en mars, Jen Christian Grondahl

En quatre jours, Jens Christian Grondahl, grâce à Ingrid, explore les entrelacs compliqués d’une famille décomposée/recomposée. Il fouille les sentiments humains sans complaisance, sans pathos, s’appuyant sur des petits riens du quotidien pour conduire son lecteur dans les strates de vies d’hier qui donnent sens à celles d’aujourd’hui. Un roman de questions/réponses sans fin. Lorsque le lecteur arrête sa lecture sur les dernières phrases, le dernier message sur le répondeur d’Ingrid, d’autres fragments de vies vont continuer à se mettre en place. Chaque journée est marquée par les événements et les rencontres du jour, mais également par des flash-back, pièces d’un puzzle, dont le lecteur peut recomposer à sa guise l’image finale.

Un roman lucide et désenchanté. Une autopsie minutieuse de trois vies de femmes. L’amer constat de la difficulté, de l’impossibilité peut-être, d’être mère, d’être fille, d’être grand-mère, si l’on a d’autres aspirations (écrire, vivre librement,...) que celles attendues dans un monde aux conventions bien établies. Un roman sur le sentiment d’abandon et celui de la culpabilité.

Ada, la grand-mère, Berthe, la mère, et Ingrid, sorte de matriochkas aux destins liés, semblent incapables de s’aimer, incapables de se séparer, incapables de faire autre chose que de répéter l’évènement « fondateur » de cette lignée de femme. Ada a quitté son mari. Berthe et Ingrid quitteront les leurs également. Au détriment de Berthe-enfant, d’Ingrid-enfant, de Jonas, l’enfant d’Ingrid.

D’autres personnages (Per, Sven, Anders, Frank, Georg...) donnent un éclairage sur la trame de ces vies, sans qu’ils aient véritablement la parole. Tout passe par le regard d’Ingrid, dans sa façon qu’elle a de restituer la vie des autres pour essayer de comprendre la sienne. Des objets également ponctuent le long déroulé de plusieurs destins revisités en quatre jours. Une boucle d’oreille, des bottes (qui appartiennent à la femme de l’amant), une robe de chambre, une lampe dont la base est un vase chinois bleu, un figuier, des verres, une bague... Et, le dernier jour, dimanche, le fauteuil L’Œuf, d’Arne Jacobsen, qui a permis à Ingrid de fuir, alors qu’elle est séquestrée nue, chez elle.

Cher Arne Jacobsen, toi qui es au ciel, ou qui devrait l’être si jamais il y a une justice, mille mercis d’avoir poussé le concept du fauteuil à oreilles à l’extrême, au point que le sens de l’orientation et le contrôle de son environnement se perdent dans la coquille de cuir de L’Œuf.

Quatre jours auparavant, jeudi, Ingrid recevait un coup de téléphone.

Ingrid Dreyer, quarante-huit ans. Une femme célibataire, qui a réussi et, aux yeux de certains, encore belle.

Ingrid est divorcée, elle a un amant, Franck, un ex-mari, Anders, et un fils, Jonas. Jeudi, le jour où commence le roman, Ingrid, architecte, est à Stockholm, loin de chez elle, pour des raisons professionnelles. Dans sa chambre d’hôtel, elle reçoit un coup de téléphone. Son fils est en garde à vue pour avoir participé à l’agression, "des coups de pied dans la tête et dans le ventre", d’un jeune étranger. Elle porte une robe de soirée, et a déjà mis une des deux boucles d’oreilles que Franck lui a offertes lors de leur première escapade à Rome. Le temps qu’il lui faut pour prendre la décision de rentrer, et de trouver le moyen de rentrer, est propice au déclenchement d’une introspection lucide qui durera quatre jours.

Des coups de pied dans la tête et dans le ventre.

Ces faits la bouleversent tout particulièrement. Jonas n’en est pas à son coup d’essai, mais jusqu’alors ses actes délictuels s’arrêtaient à la fréquentation de types louches, à la consommation de shit, à la participation au vol de matériel hi-fi.

A-t-elle suffisamment aimé ? Certainement pas. En tant que mère célibataire, elle a surjoué le rôle de flic et elle eu un déficit constant de tout le reste. Cependant, ce n’était pas différent quand elle vivait avec Anders. Si, la seule différence, c’est que, désormais, elle ne peut plus se disputer qu’avec Jonas. (...)
Elle a toujours eu peur de ne pas aimer assez. Une crainte étonnante, car peut-on être obligé d’aimer ? (...)
Elle pense au petit corps ramassé de Jonas, quand elle pouvait le porter sur la hanche en l’agrippant sous la couche, tandis qu’il se serrait contre elle avec ses genoux potelés. (...)
Ce n’était pas ce qu’elle avait à l’esprit quand, par un soir de novembre du début des années quatre-vingt-dix, elle et Anders étaient sortis du Rigshospitalet avec un petit bonhomme à la peau fraîche et rose dans un couffin.

Ingrid a quitté Anders, son mari, comme sa mère Berthe et sa grand-mère Ada l’ont fait avant elle. Elle l’a quitté, entre autres, parce qu’elle a rencontré Frank, un homme marié de vingt ans son ainé.

Elle n’attendait pas de lui qu’il agisse de manière aussi radicale. (...)
Elle avait besoin de clarté dans sa vie, avait-elle dit à Anders, et elle le répéta à Frank (...).

Frank, qu’elle a en quelque sorte imposé à Jonas.

Berthe, la mère d’Ingrid,

n’était jamais parvenue à se voir comme la mère de quelqu’un, car elle était avant tout la fille de quelqu’un.

Vendredi, Ingrid

(...) n’est plus la même quand elle avance sur les briques vitrifiées, rainurées, et d’un ocre jaune du quai.
(...) Elle va immédiatement chez Sven. Ça ne peut pas attendre, elle doit voir Jonas tout de suite. Voir dans ses yeux s’il comprend ce qu’il a fait.

Elle se heurte à un mur d’hostilité. Il la dévisage.

« Fuck you, pouffiasse ! » Elle lui flanque une claque.

Jonas ne vivra plus avec elle. Il partira chez son père, avec, pour seul adieu, le message sur le répondeur qu’Ingrid écoute le dernier jour.

Lors de la soirée chez Georg, son demi-frère dont elle n’a appris que tardivement l’existence, elle ne dit rien au sujet de Jonas. Mais elle raconte tout à Frank, l’amant.

Dans sa voix, quelque chose l’inquiète. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas la trahir maintenant.

Ingrid se souvient de Per, le second mari d’Ada, une sorte de grand-père « de cœur ».

Si, de temps en temps, elle ne croisait pas le regard de Per, dans son imagination, elle finirait par douter d’être une personne.

Mais Per se pendra.

Per avait décroché avec précaution le lustre vénitien du plafond pour en prendre la place.

Samedi, jour des règlements de compte entre Berthe, sa mère, et Ada. Franck lui annonce qu’il avait décidé de quitter Lise, se femme, mais qu’il ne pourra le faire, car elle vient d’apprendre qu’elle est gravement malade.

Dimanche, Ingrid est victime d’une agression sauvage. Elle ne devra son salut qu’au fauteuil L’Oeuf et à un combat de boxe retransmis à la télévision.

Dorénavant, elle ne pourra plus croiser un jeune Arabe sans se demander où il cache son couteau. Elle va tous les mettre dans le même sac, et ne va même pas le regretter.

Dimanche soir, après avoir été agressée, après avoir désinfecté son appartement, Ingrid écoute ses messages. Elle est seule, son fils est parti, elle sait que son histoire avec Franck va se terminer lentement.

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