Pourquoi êtes-vous pauvres ?, William T. Vollmann

Je n'avais rien lu de William T. VOLLMAN (en) jusqu'à cette rencontre dans une librairie, avec ce drôle de titre et cette drôle de figure, en couverture. Homme ou femme ? C'est la photo 89, intitulée Jeune sauvage, Cartucho, Bogota, 1999. Je l'ai appris après. Un œil unique, (l'autre est caché sous la visière d'une casquette) nous regarde. La bouche est un peu tordue dans une sorte de rictus. La grande parka informe noire, à capuche, parait mouillée de pluie. Une main dont on devine les doigts tannés sort, crispée, d'une manche trop large. On dirait même que les doigts ont été sectionnés.
Pourquoi êtes-vous pauvres ?
La question lui barre le haut du corps en rouge. Premier constat : ce n'est pas une photographie de " ELLE " magasine. La pauvreté suinte de cette photo là. Dans cette couverture de livre, on a froid, on est mouillé, on frissonne déjà.
Je suis passée à la quatrième de couverture, puis, toujours soucieuse de ne pas me faire embarquer dans une lecture inutile, j'ai pioché, de ci, de là, dans les pages. J'ai acheté, j'ai lu, j'ai envie de vous en parler.
Ceci n'est pas un roman. Ceci n'est pas une étude sociologique, politique ou autre. Et pourtant, il y a tout ça, démarche philosophique en sus, avec, cerise sur le gâteau, une écriture magnifique, sobre, honnête, percutante, sans effet de manche. Pas de pathos, pas d'idées préconçues et, à la fin, pas de réponse. Pas de réponse unique en tout cas. De la pensée en marche, de la pensée en action. Le genre de démarche dont on ne sort pas indemne même si on en n'en est que le lecteur ou la lectrice. C'est l'histoire d'un homme qui a parcouru le monde avec cette drôle de question : Pourquoi êtes-vous pauvres ? Il faut être " gonflé ", ou inconscient, ou très curieux, ou quoi encore ?, pour se lancer dans une pareille démarche ! VOLLMANN, accompagné d'un ou d'une interprète, sa question en bandoulière, à monnayé les réponses. Tout travail mérite salaire ; c'est en effet un véritable travail qu'il demande à ses interlocuteurs ou interlocutrices de faire sur eux-mêmes. Et il a pris des photos, 128. Une sorte d'album de photo de famille, la grande famille des pauvres. Ils entrent chez nous grâce à ce livre. Les noms, les visages s'impriment dans nos mémoires. Même si VOL
LMANN fait un peu appel à la littérature romanesque, ces gens ne sont pas des personnages de roman. Ce sont de vraies personnes. Tout ceci rend ce livre très troublant, très dérangeant, mais dans le bon sens du terme.
La question que je me posais, moi, au fil de ma lecture était celle-ci : Pourquoi VOLLMANN s'est-il lancé dans cette aventure ? La réponse, si réponse il y a vraiment à faire (mais comme je me suis posé la question ...) se trouve à la fin du livre. Je vais donc commencer par la fin.
« Parfois, les pauvres me font peur » A partir du chapitre 21, intitulé "Je sais que je suis riche" VOLLMANN raconte son étrange et parfois difficile cohabitation avec les SDF qui squattent le parking de son immeuble. Il a dû blinder sa porte et ses fenêtres. Il parle de la peur, de la pisse, des excréments qui souillent ses murs. Il parle de l'odeur. Pourtant " J'amène ma petite fille pour qu'elle leur dise bonjour quand elle est chez moi car je ne voudrais pas qu'elle grandisse avec un sentiment de dédain pour les pauvres, où qu'elle les craigne sans raison. Je n'ai pas peur des gens que je connais ". Mais il n'est pas crédule. Quand il a serré la main de Carty, "qui sentait toujours l'excrément", il fait se laver soigneusement les mains à sa petite fille, et en fait de même pour les siennes.
" Il n'est jamais bon de cacher les faits.
Ce crédo affirmé, il m'est impossible de faire l'économie d'une confession, à savoir que j'ai peur de la plupart des Noirs grands et pauvres que je ne connais pas - mais pas de tous les hommes noirs : pas les noirs en costume..."
" J'ai peur des Noirs grands et pauvres qui m'arrêtent dans les rues de mon propre pays....parce que je crois qu'ils croient que je suis leur ennemi."
"...une odeur de déjection de rats, de la cire de bougie, des excréments, un long tunnel, et tout à coup une odeur de merde qui prend à la gorge. C'était peut-être ça, l'odeur de la pauvreté."
"Rien ne les arrête. Plus tard dans l'année, j'embauchai un ouvrier pour renforcer mes barreaux avec de l'acier."
" Je suis comme l'homme de Bogota qui disait : j'ai peur que les pauvres viennent me prendre tout ce que je possède."
" ...je suis riche, et je veux que les pauvres m'aiment."
Photo 90. Portland. Une femme qui n'a pas l'air d'une mendiante, mendie. A côté d'elle, un carton posé contre un mur, carton sur lequel elle a écrit : DONNEZ ICI et aidez-moi à ne pas venir dans votre quartier.
" L'existence de mon domaine caché derrière une porte blindée n'a-t-elle pas constitué, au regard de Carty, une offense et un affront perpétuels ? Il est vrai que sa pauvreté a continuellement menacé ma richesse. Mais chaque fois j'ai gagné ce combat : chaque jour je le mets à la porte sous la pluie."
Et pour terminer, avant de lire les réponses apportées à la question : Pourquoi êtes-vous pauvres ?, ce dernier commentaire de VOLLMANN : " Que me reste-t-il à vous dire ?... Ces babillages de mon cœur pourraient finir oubliés, de même que tous les individus, vous et moi inclus, qu'ils concernent. Pauvres ou riches, nous avons en commun notre mortelle insignifiance."
Revenons au début du livre. Je vais déjà vous raconter comment je l'ai lu. Normalement pour commencer. Puis, rapidement, j'ai vu qu'il y avait une matière compacte, sujet à réfléchir, à élaborer une pensée autre, différente. J'ai pris un surligneur afin d'être certaine de ne rien manquer. Résultat : une bonne partie du livre est maintenant de couleur verte.
Mais un autre lecteur qui prendrait un surligneur bleu ne couvrirait sans doute pas les mêmes phrases. Alors lisez-le, et donnez à ce texte magnifique votre propre couleur.
Ensuite, j'ai opéré des allers-retours entre le texte et les photos. Les mots ont encore pris une autre consistance. Ils sont devenus chair, regard, sourire, rictus, odeur même. Je me suis mise à partager un moment de la vie de Sunee, de Vimonrat, de Wan, du pêcheur de thon au Yemen, de Nina Sokolova, de Angélica, la prostituée de Mexicali, de Grande et Petite Montagne... C'est étrange de mettre un visage sur les noms, sur ces noms. C'est étrange d'entendre ces hommes, ces femmes, répondre à cette question agressive : Pourquoi êtes-vous pauvres ?
Qu'est-ce qu'ils en savent ? Qu'est-ce qu'on sait du pourquoi de notre richesse, de notre pauvreté, de notre couleur... ?
Ils et elles répondent. Ces réponses m'ont affligée, indignée, rendue triste, révoltée. Au final, elles m'ont fait réfléchir.
Avant de continuer encore, que je vous dise pourquoi je m'intéresse à cette question : Pourquoi êtes-vous pauvres ?
Je travaille dans un Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS). Alors les pauvres, je connais. Mais les pauvres avec qui je travaille ne sont pas dans la rue. Ils sont hébergés dans ce CHRS qui est assez confortable. Lieux et personnels sont soucieux de la dignité des gens. Et puis, il y a le RMI (après 25 ans), d'autres droits et des moyens (que l'on veut nous diminuer, que l'on nous diminue parce que parait-il, nous coûtons trop cher). Bref, mes pauvres ne sont pas ceux qu'a rencontré VOLLMANN. Et ce CHRS est une réponse à la question : Que faire ? Mais ceci est un autre débat.
Sunee, sans doute une ancienne prostituée, croit en la religion Bouddhique. "Certaines personnes sont riches parce qu'elles ont donné dans une vie précédente. Ce qu'elles ont donné leur est rendu dans cette vie."
D'autre évoquent le destin, ce monstre aux contours insaisissables, ce monstre incompréhensible. "...de même les pauvres savent qu'ils sont pauvres avant même d'être nés... le destin les avaient tatouées dans le ventre de leurs grands-mères." Une jeune baby-sitter algérienne pense que personne n'est pauvre, "parce que nous avons tous reçu quelque chose d'Allah...". "C'est dans l'ordre des choses ; sans doute Dieu le permet-Il."
Poids des religions, alcool, drogue, prostitution, maladie, peur, violence, manque d'intimité, manque d'hygiène (le chapitre 20 s'appelle Toilettes sales), oppression particulière faite aux femmes, hideur des endroits, mendicité, perte du travail ou travail dur, peu valorisé, perte du logement, jalonnent ce voyage dans ce monde parallèle au notre : celui de la pauvreté. Et dit Vollmann, les réponses des pauvres sont souvent tout aussi pauvres que leurs existences. Mais tout son travail, toute son enquête prouve le contraire. (300 pages quand même ! On n'écrit pas 300 pages avec rien !)
" Dans quelle mesure sommes-nous responsables de sa vie ?" demande VOLLMANN a propos de Sunee, mais des autres aussi.
" L'un des truismes psychanalytiques relatifs à l'adulte en conflit s'exprime comme suit : j'ai besoin d'être responsable du problème parce que si je me contente de rejeter le problème sur autrui, je me rends dépendant de lui pour qu'il modifie son attitude, ce qu'il ne fera peut-être pas, tandis que si j'assume la responsabilité, je peux modifier ma propre attitude."
Je vais arrêter là mon commentaire en espérant que vous aurez envie de vous emparer de ce livre, qui n'est ni facile, ni confortable à lire. Mais à la fin, je me suis sentie plus riche de pensée, de compréhension du monde et des autres.
Bonnes fêtes de fin d'année à vous lecteurs et lectrices.
Danièle.
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