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Paris-Brest, Tanguy Viel

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

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Paris-Brest, Tanguy Viel (wiki), Éditions de Minuit (wiki), ISBN-13: 978-2707320636, France.
Tanguy Viel - Paris-Brest

« J'ai pensé : c'est comme les poupées russes, maintenant dans la maison familiale il y a l'histoire de la maison familiale. » (p.59)

Après trois années passées dans la capitale, Louis rentre à Brest pour fêter Noël en famille. Dans son bagage, les cent soixante-quinze pages d'un manuscrit intitulé mon roman familial.

Un roman familial

Précisons d'emblée que le texte de Tangui Viel est lui-même un roman familial. Dans Paris-Brest, le lecteur découvre donc un roman familial dans un roman familial dont Louis est le narrateur.

Le texte s'ouvre par une belle description de Brest. Enfin, une description de ce que Brest aurait pu être. Car le texte décrit une utopie, un projet utopique de reconstruction de la ville. « Il paraît, après la guerre, tandis que Brest était en ruines, qu'un architecte audacieux proposa, tant qu'à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer : on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la taille des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. » (p.9) Hélas, nous le savons déjà et le texte lui-même nous l'apprend rapidement, sous la pression de la bourgeoisie locale le projet tournera court.

Paris-Brest détail 1Le récit débute alors que Louis a dix-sept ans et vit dans l'appartement au rez-de-chaussée mis à disposition par sa grand-mère, Marie-Thérèse. Celle-ci occupe l'appartement bourgeois de cent-soixante mètres carrés du premier donnant sur la rade de Brest. Marie-Thérèse, épouse-dame de compagnie, a accompagné durant trois ans la fin de vie d'Albert et a hérité des dix-huit millions de ce dernier. Une manière de viager en somme. Il y a donc dix-huit millions de francs d'un côté... et quatorze millions de francs de l'autre. Les quatorze millions qui se sont "absentés" des caisses du club de football brestois géré par le père. Cette "absence" contraint père, mère et frère à l'exil dans le sud de la France. Hébergé par la grand-mère, Louis échappe à l'exil. Et puis, n'est-ce pas le meilleur moyen pour la famille de garder un œil sur la grand-mère et l'héritage ? Cinq années plus tard, au retour de la famille suite à un événement malheureux - mais le malheur des uns fait le bonheur des autres, n'est-ce pas ? - , Louis s'exile à Paris pour écrire son roman familial. Un exil positif.

Une histoire provinciale

Le lecteur l'aura compris, le moteur de l'intrigue ce sont les dix-huit millions de la grand-mère, l'héritage. Paris-Brest raconte ainsi une histoire de famille, une histoire d'héritage. En y regardant de plus près, c'est aussi une histoire de ville provinciale. D'ailleurs, les histoires de villes provinciales ne sont-elles pas souvent des histoires de famille ?

L'atmosphère provinciale de Brest est rendue avec une concision et une efficacité singulière. Le climat, les rues, la rade, les notables de la ville - les familles d'officiers au Cercle Marin et le club de bridge - entre autres sont dépeints avec beaucoup de perspicacité et d'humour. « On dirait que dans la Marine, on les recrute selon le format de leur squelette, ou bien qu'un certain type d'exercices physiques, ou bien qu'un certain régime alimentaire, a fini par sculpter leur corps de cette même taille longiligne et curieusement aviaire, oui c'est ça, ils ressemblent, c'est exactement ça, à des oies, à des dindons ou à des canes, et les enfants par dizaines, car on fait beaucoup d'enfants dans la Marine, font autant de petits canetons franchissant, le cul toujours un peu en arrière, la lourde porte de verre fumé. » (p. 14)

Ce que représente le succès d'une équipe de foot ou la popularité d'un joueur au niveau local ressort aussi clairement dans le texte. Étant donné l'importance du sport pour le moral de la ville, le lecteur comprend aisément que lorsque l'on est le trésorier du club de football brestois et père de famille par où le scandale arrive, il n'y a hélas d'autre issue possible que l'exil.

Des personnages plus vrais que nature

L'intrigue est bien menée et les personnages sont crédibles et vivants. De file en aiguille le lecteur découvre ainsi l'histoire familiale, un chapitre en introduisant un autre, au cours d'un récit non linéaire, mais limpide. Le récit coule tout seul. « Tout le monde s'en fout des histoires de famille » dit le narrateur comme pour mieux démentir le préjugé. Car le texte est souvent franchement désopilant qui se nourrit des vacheries de la vie familiale. Paris-Brest est tout le contraire d'un texte ennuyeux et grandiloquent.

Paris-Brest détail 2Le lecteur retrouve l'inénarrable histoire d'héritage d'une famille provinciale. Le frère footballeur - on ne vous en dira pas plus -, le père accablé qui a renoncé, la mère acariâtre, ambitieuse et manipulatrice inséparable de son sac à mettre sur la tête pour parer aux crises, la grand-mère somme toute sympathique mais dont la chance tournera court. L'argent ne fait pas le bonheur, n'est-ce pas ? L'ami d'enfance aussi, Kermeur, mauvaise conscience du narrateur, d'une amitié douteuse, doucereuse et dont Louis se passerait bien. Kermeur plus vrai que nature lui aussi et dont les sorties sont aussi imprévisibles qu'inimitables : « C'est que dans France, me disait le fils Kermeur, dans France il y a rance. Et il se mit à rire tout seul. » (p.15) La mère de Kermeur femme de ménage de la grand-mère par héritage, ça ne s'invente pas. Louis enfin qui n'est pas épargné pas non plus et dont le tempérament est finalement assez proche de celui du père. Une galerie de personnages plus vraie que nature pour une histoire tragi-comique, plus comique que tragique d'ailleurs, quoique.

Une écriture travaillée

Au fil de l'intrigue s'installe une complicité entre le lecteur et le narrateur. Louis livre des détails de sa vie, des souvenirs personnels, mais aussi des impressions, des réflexions. Le lecteur devient confident. « (...) Étant donné les quatorze millions qui manquaient dans la caisse de la société, il [le procureur de la République] ne pouvait pas faire moins, a-t-il dit à ma mère, que de destituer mon père et de l'encourager à l'exil. C'est même en tant qu'ami qu'il a évoqué le Languedoc-Rousillon comme la région idéale pour l'exil et comme la région la plus belle de France. Mais quelqu'un qui vous dit que le Languedoc-Roussillon est une des régions les plus belles de France, moi je n'appelle pas ça un ami. » (p. 44) Louis est perspicace et il a des capacités d'empathie. Le lecteur n'a ainsi aucun mal à voir et à ressentir ce que le narrateur voit et ressent, à se mettre à sa place.

Dans le style, il y a aussi cette façon qu'a l'auteur de tricoter les phrases, d'en reprendre des parties du début pour les raccrocher au milieu ou vers la fin. Le procédé rythme les longues phrases, accentue l'ironie et ajoute une pointe d'humour. De même, les rappels, les reprises de motifs dans certaines parties du texte (p.105 et 107). L'auteur a le souci de l'écriture, du style et de la langue. Il fait également preuve de créativité, d'inventivité.

Ce sont les expressions (« la vieille dame (...) une expression (...) si cristalline en même temps, si efficace » (p. 12)), les métaphores (« On aurait dit qu'ils allaient aboyer, les meubles, assis sur leurs pattes de devant et comme attendant qu'on leur jette un os au milieu de tout ce rouge capiteux, ce marbre vert, cet acajou flammé (...) » (p. 150)), les tableaux, les compositions (« C'est pourquoi ils étaient là, derrière la fenêtre du salon, à me regarder comme une bête curieuse, mon frère et ma mère tous les deux posés là comme des poissons dans un aquarium, avec le sapin de Noël qui clignotait derrière eux comme dans un film suédois. Tous les deux avec leur tête de poisson nordique, ils m'ont regardé négocier la sortie de la valise depuis le coffre de la voiture (...). » (p. 58))

Paris-Brest détail 3C'est l'humour aussi presque à chaque page (« (...) On te retrouvera étranglée dans ta cuisine, a dit ma mère comme ça froidement. C'est à ce moment-là que l'inspecteur est parti, quand il a senti que ça tournerait mal, car les inspecteurs sentent quand ça tourne mal, quand ça devient trop familial, quand il vaut mieux qu'ils s'éclipsent. Et moi je l'aurai bien suivi quand il a dit : bon je crois que je vais vous laisser en famille (...). » (p. 118-9)) Le ton général du texte participe de l'humour et on lit des passages vraiment désopilants.

Ce sont certaines scènes aussi. Le repas des officiers au Cercle marin, la rade de Brest à la nuit tombée depuis l'appartement de la grand-mère, la maison sur les falaises battue par le vent - une vision très romantique -, l'émouvante description de la lutte qui s'est « toujours jouée dans l'histoire de l'humanité » (p. 119) entre mère et fille, les souvenirs inénarrables  - et pourtant - d'adolescence et d'enfance aussi : le vol des tablettes de chocolat au supermarché et la paire de gifles à la précision de « tennisman », la mémorable la chute dans le bassin et la traversée de Brest humilié, entre autres scènes.

Ce sont ces phrases enfin qui, à plusieurs reprises, font ressortir quelque chose d'indicible. Ainsi, alors que le narrateur est dans une situation délicate et en état de panique : « Je me demande ce qu'on vit dans la vie normale, parce que ça n'a rien à voir avec ces moments-là, les moments dans la vie où il se passe quelque chose vraiment, où le monde se tait d'un seul coup, où même à l'intérieur de soi tout s'arrête, le temps s'arrête, la pensée, les nerfs, et tout se tient bouclé, cotonneux, comme pour de faux, oui, comme pour de faux alors que c'est seulement à ce moment-là que c'est pour de vrai. » (p. 83)

Paris-Brest est un texte riche et d'une concision remarquable. L'introduction de certaines scènes pourra paraître un peu artificielle, par exemple la scène surréaliste de la pose whisky-cigarette pendant le cambriolage. Mais quelle scène ! De même, quelques détails ne sont pas réalistes. Mais après tout n'est-ce pas le privilège de la fiction que de ne pas s'embarrasser de réalisme, surtout dans les détails ?

Un roman familial original

Le lecteur l'aura peut-être compris, Paris-Brest n'est pas le roman familial conventionnel que l'on s'imagine ou, plus précisément, que l'on croit s'imaginer. Après tout, qu'est-ce qu'un roman familial conventionnel ? Et pourquoi ne s'intéresserait-on pas à un roman familial comme il est dit dans le texte ? Paris-Brest est un roman familial au second degré. L'auteur met en regard le roman familial qu'il (a) écrit - en l'occurrence Paris-Brest - et le roman familial de son personnage, Louis, intitulé mon roman familial. La mise en abîme autorise la critique du genre et son renouvellement peut-être.

Par le jeu de miroir, c'est aussi une réflexion sur l'écriture et la réalité versus la fiction qui s'engage, une réflexion non dénuée d'humour et d'ironie. « Un roman familial sans enterrement, ai-je pensé en l'écrivant, ce n'est pas un vrai roman familial » (p. 71). Plus loin : « Dans mon livre, oui, je me suis dit que ce serait mieux comme ça, que Kermeur ait fait de la prison à cause du cambriolage. Ce serait plus romanesque. (...) Dans la réalité aussi ma mère a essayé de convaincre le procureur de la République, mais ça n'a pas marché tandis que dans mon livre ça a marché. Mais la vie est tellement faite de hasards, dit ma mère dans le livre, d'incroyables hasards, insiste-t-elle quand rien n'est le fruit du hasard mais celui du calcul et de la manigance. » (p. 176-7)

Paris-Brest détail 4Dans Paris-Brest, Tanguy Viel livre également quelques réflexions sur le fait d'être écrivain : « (...) Dans la vie d'un enfant de neuf ans, à bien y réfléchir il n'y a pas cinquante possibilités, c'est footballeur ou écrivain, voilà ce que c'est dans la tête d'un enfant de neuf ans. » (p. 102) Et sur l'écriture : « C'est avec des choses comme ça qu'on écrit, ça et pas autre chose, ai-je alors pensé dans ce train qui me ramenait là, pour solde de tout compte, le 20 décembre 2000. » (p. 145) On laissera au lecteur le plaisir de découvrir quelles sont ces choses.

Enfin, on peut regarder Paris-Brest comme une critique amusée d'un genre aujourd'hui - hélas trop, dirons certains - répandu, l'autofiction.

Tanguy Viel a-t-il réussi son projet littéraire ? Car Paris-Brest n'est pas une dystopie, ni tout à fait un antiroman familial. Le texte ne se laisse pas non plus réduire à une réflexion sur l'écriture ou la fiction, ni à une satire de l'autofiction. Ce n'est pas non plus un roman expérimental. En fait, le texte emprunte à tous les genres - même au romantisme - et revisite, dépoussière le roman familial. Paris-Brest est bien un texte des Éditions de Minuit et nous pourrions le qualifier de Nouveau roman léger - l'adjectif est important. L'auteur hériterait d'une tradition littéraire et celle-ci, plus ou moins consciemment (plus que moins d'ailleurs), ressortirait dans le texte. L'écriture est travaillée, maîtrisée de bout en bout, discrètement littéraire, discrètement très littéraire. Paris-Brest est un texte à conserver dans sa bibliothèque qui divertira par sa créativité et son humour, même si on ne lira pas que ça.

Le briquet Palavasse-les-flots sera peut-être tendance cet été !


Présentation de l'éditeur

Il est évident que la fortune pour le moins tardive de ma grand-mère a joué un rôle important dans cette histoire. Sans tout cet argent, mes parents ne seraient jamais revenus s'installer dans le Finistère. Et moi-même sans doute, je n'aurais jamais quitté Brest pour habiter Paris. Mais le vrai problème est encore ailleurs, quand il a fallu revenir des années plus tard et faire le trajet dans l'autre sens, de Paris vers Brest.

  • Broché: 189 pages
  • Éditeur : Les Éditions de Minuit (8 janvier 2009)
  • Collection : ROMANS
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2707320633
  • ISBN-13: 978-2707320636

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