Les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengestu

Les belles choses que porte le ciel, c’est le titre du beau roman doux amer de Dinaw Mengestu. Dans ce premier roman, l'auteur décrit le quotidien de trois réfugiés politiques africains aux États-Unis et plus précisément dans cette ville à part qu'est Washington. Stépha Stéphano, l'Éthiopien et héros du roman, Kenneth, le Kenyan et Joseph, le Congolais tuent le temps à jouer aux cartes devant l'épicerie miteuse de Stépha.
Mais leur grand - et un peu macabre - jeu c'est de se questionner à tour de rôle sur les dictatures africaines. Les allusions aux coups d'État militaires ponctuent le récit et nous font revivre l'histoire chaotique du continent africain. Mais le temps passe et le quartier de Logan Circle se transforme. Une femme, Judith, et sa fille, Naomi, emménagent dans la maison en face l'épicerie de Stepha.
Une relation s'installe entre les trois personnages. Après dix-sept années passées aux États-Unis pour Stépha c'est l'heure du bilan.
Des pays accueillent, c'est tout à leur honneur, des hommes et des femmes dont l'existence pour des raisons politiques est compromise dans leur pays d’origine. Mais nous sommes-nous déjà interrogés de savoir quel était le destin de ces gens ? De ce que devient leur vie dans leur pays d'accueil ? Du regard qu'ils portent sur la société ? De leurs difficultés ? Bref, de ce qu'ils éprouvent ? C'est ce que Dinaw Mengestu nous donne à lire dans son premier roman. Des « enfants de la révolution » (titre initial du roman) des premiers mois aux États-Unis, de leurs ambitions, de leurs rêves que reste-t-il dix-sept ans après ? « Lors des premiers mois en Amérique, Joseph avait appris par cœur le discours de Gettysburg écrit sur les murs du mémorial et il avait passé plusieurs nuits sur les marches pour regarder le soleil se lever. Cela fait des années qu'ils ne sont pas revenus voir ces monuments, et qui pourrait leur en tenir rigueur ? La réalité a pris le dessus et ils ne s'en sont pas encore remis, ni l'un ni l'autre. » L'auteur n'est pas dupe et sans doute ses personnages étaient-ils coupables d'un optimisme naïf. Il n'empêche que derrière les sourires pleins de réussite que vous tendent les panneaux publicitaires des universités la réalité est dure à avaler.
En suivant Stepha, nous découvrons des Éthiopiens enfermés dans le repli communautaire, incapables culturellement d'affronter la réalité de leur pays d'accueil,ou n’en ayant pas la volonté, ou la possibilité, ou même l’idée. C'est la description de l'immeuble éthiopien dans la banlieue de Washington. Stepha, Kenneth et Joseph ont choisi de couper les ponts avec leur communauté, non sans réprobations, et de tenter leur chance. La confrontation à la réalité est une expérience amère.
Stepha est l'antihéros. Il n'a pas réussi à faire décoller son commerce qui vivote dangereusement ; pire peut-être, il n'en a même pas eu l'ambition. Rêveur, observateur, dilettante, il n'incarne pas vraiment le rêve américain : « Il y a ceux qui se réveillent chaque matin prêts à conquérir la journée, et puis il y a ceux d'entre nous qui ne se réveillent que parce qu'ils y sont forcés. » Dans le quartier de Logan Circle, Stepha se sent chez lui. « J’aimais cette place à cause de ce qu’elle était devenue : la preuve que la richesse et le pouvoir ne sont pas immuables, et que l’Amérique n’était pas toujours aussi grandiose que cela, après tout. Le quartier, et par extension la ville, avait décliné, et chaque jour je pouvais le voir et l’entendre de la fenêtre de mon salon. » Kenneth incarne davantage l'american dream. Il est allé au bout de ses études d'ingénieur. Il a un travail, une voiture, des costards. Mais le rêve tourne court. Il travaille jusqu'à la déprime pour un boss qui empoche les bénéfices. Ses plaisanteries sont sarcastiques, son rire sardonique. « J’essayais toujours de ne pas être là quand il rentrait du travail. Je ne pouvais supporter de le voir assis, gelé, inerte, dans un fauteuil de jardin en plastique près des portes vitrées, buvant bière sur bière, tortillant ses orteils dans ses luxueuses chaussettes de laine. » Joseph lui s'est perdu dans des études improbables. Il n'est plus porteur de valises, il est serveur dans un restaurant huppé.
Le regard que portent ces personnages sur le Nouveau Monde nous renvoie l'image de notre quotidien. L'oncle de Stepha l’a mis en garde : « Personne, ici, ne te donnera rien pour rien. Cela ne se passe pas comme ça, en Amérique. Les gens ne te donneront quelque chose que parce qu'ils pensent qu'ils auront quelque chose en retour. » Autre exemple : « Quatre étudiants - un blanc, un Noir, un Asiatique et un Hispanique traversent la pelouse en souriant, leurs livres à la main. Après dix-sept années passées ici, je suis au moins certain d'une chose : c'est dans la publicité que cette idée progressiste de l'Amérique marche le mieux. » Il y a un gouffre entre les idéaux et la réalité que les réfugiées doivent intégrer. C'est un choc culturel qu'ils doivent apprendre à surmonter et parfois à leur dépend.
À ces différences culturelles s'ajoute l'humiliation qu’éprouvent au quotidien ces exilés souvent issus de classes dirigeantes ou aisées. À différents endroits du livre, Dinaw Mengestu met en exergue cet aspect : « En dépit de ce qu'il a pu dire dans le passé, j'ai toujours su qu'il n'a jamais voulu que Kenneth et moi mettions un pied au Colonial Grill pendant qu'il [Joseph] y travaillait. Je ne m'étais jamais douté qu'être simplement vu là était peut-être déjà trop dur. Il tente de me sourire, mais le résultat paraît forcé. C'est une grimace et non un sourire, le genre d'expression que vous décocheriez à quelqu'un qui vient de vous faire une remarque blessante que vous essayez de digérer. » Le ton est juste, que dire de plus ?
Mais le plus douloureux de cette histoire c'est peut être lorsque, page après page, prend forme comme une évidence que ces trois personnages sont dans l'incapacité complète de se construire, de faire leur vie. Tous les trois ont suivi des chemins différents, mais, comme rattrapés par une force irrésistible, se trouvent au même point dix-sept ans après leur arrivée sans avoir rien fait de leur vie. Pour Stepha le salut semble venir lorsque Judtih et sa fille Naomi s'installent dans le quartier. De très beaux passages prennent forme. Lorsque Stepha fait la lecture à Naomi dans son épicerie, pendant ces instants volés, il se sent exister. « Nous deux, un homme adulte, et une fille assez jeune pour être sa fille, assis dans une épicerie, par une matinée d'hiver, pour lire un roman ensemble. Je m'efforçais de ne pas trop y penser, de me contenter de vivre le moment présent, mais c'était impossible. Chaque fois que je levais les yeux sur elle, je prenais conscience de la perfection de l'instant. » Plus loin : « Parfois, pendant que je lisais, Naomi posait la tête contre mon bras ou sur mes genoux et restait ainsi, éveillée et attentive, jusqu'au moment où elle était forcée de bouger. Cela suffisait pour me montrer comment on pouvait désirer tellement plus de la vie. »
L’auteur a un sens aigu de l’observation et donc de la description, et les tableaux qu’il brosse - la maison de Judith, sa façade, son intérieur, le quartier - sont remarquables de sensibilité. « Son toit de tuiles à la couverture élaborée, qui pelait comme une peau trop sèche, trouvait un rappel dans les volets qui tenaient toujours, par entêtement, aux fenêtres ornées de délicates moulures, lesquelles, avec leur structure arrondie sur le sommet, ressemblaient à des yeux de dessin animé, posés de chaque côté de la façade. (…) Il y avait un triste bout de pelouse devant, ainsi qu’une clôture de métal rouillée, avec une porte qui tenait à peine sur ses gonds. » Nous contemplons le monde à travers les yeux de Stepha (les yeux de l'auteur ?).
Mais peut-être ce qui émerveille, ce qui impressionne le plus dans l'écriture de Dinaw Mengestu c'est surtout son aptitude à rendre les moindres variations, dans les paysages bien sûr, mais aussi dans les paroles, les gestes, les attitudes. Rien n'échappe à l'auteur des émotions de ses personnages. Elles nous sont restituées dans toute leur pureté, pureté au sens de spontanéité ou animalité. Ces descriptions fugaces, ciselées émaillent le texte et donnent tout le sens et toute la dimension tragique à l'intrigue, et toute la force de conviction à la thèse que défend l’auteur. Rien n’est plus juste, ni plus dramatique que le trouble de Stepha lorsque Judith le blesse involontairement, de même que les conséquences qui s'en suivent.
« - Pourquoi avez-vous dit cela ? lui demandais-je.
- Pour plaisanter, dit-elle. Vous savez bien ce que je veux dire.
Et je la crus ; c’était une simple plaisanterie, et qu’elle l’ait dite ou pas avec la moindre arrière-pensée n’avait aucune importance. Je me voyais tenter de me montrer à la hauteur lors de dîners de famille ou bien de fêtes, avec comme résultat l’échec systématique. Combien de fois devrais-je me regarder dans le miroir et me comparer à Judith ? Je pourrais continuer à me surveiller indéfiniment et même y trouver une certaine consolation, mais je voyais là qu’il suffirait d’un moment fugitif de scepticisme de sa part pour confirmer toutes mes failles, pour valider tous mes doutes et me renvoyer en courant dans le coin d’où je venais. Nos insécurités sont bien trop profondes et bien trop importantes pour être facilement évacuées, et Judith, sans le savoir, avait touché le nerf central dont j’étais réticent à admettre l’existence, mais un nerf qui, stimulé, envoyait une onde soudaine de honte et d’humiliation sous laquelle tout le reste s’écroulait. »
Cette mécanique psychologique décortiquée, mise à nue est remarquable de justesse et de maturité. La logique des émotions est le ressort de cette tragédie humaine.
Dans un texte sensible, Dinaw Mengestu nous conte l’histoire de trois hommes déracinés qui se démènent pour vivre, en vain. Malgré quelques faiblesses (l'épisode africain), qui ajoutent au charme et rendent le récit plus humain, beaucoup de réfugiés (et d'autres peut-être) se reconnaîtront dans ce beau roman qui lève le voile sur un pan de la réalité que nous ignorions, auquel nous ne prêtions pas attention. Le texte est juste, la démonstration impressionnante et émouvante : « Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul ». Ces gestes, ces regards, ces moments fugitifs, imperceptibles, décisifs où le monde nous échappe, vacille et bascule sont tout le talent de Dinaw Mengestu, ces belles choses que porte le ciel. Dinaw Mengestu est un auteur talentueux et prometteur. Vraiment, merci et bravo !
A parte
Les belles choses que porte le ciel, c'est aussi un roman sur Washington. J’ai eu la chance de visiter cette ville et j’ai souri plus d’une fois à la perspicacité de l’auteur. C’est une ville administrative de musées et de fonctionnaires, et dont le centre est vidé à la nuit tombée. En hivers, à huit heure le soir vous pouvez marcher seul sur le Mall ou ses abords sans rencontrer âmes qui vive accompagné seulement par les sirènes hurlant quelque part dans la ville – une ambiance surréaliste pour prendre des photos. Je me suis également retrouvé à Georgetown, le quartier français. Dans le métro, les larges couloirs sont bétonnés, gris, aseptisés, déshumanisés. Washington n’est pas une ville très grande malgré ce que l'on pourrait croire. « Il faut moins de quinze minutes au train pour quitter la ville. C’est ça, le sale petit secret de Washington. (…) Comme le dit la blague, tous ceux qui ont vécu ici un certain temps souffrent d’un inévitable complexe d’infériorité, la taille n’étant pas le moindre des éléments constitutifs de ce complexe. »
Un soir, j'ai pris le taxi pour rentrer à l’hôtel. Un homme d’origine africaine conduisait. Il a fait la conversation. Ainsi, j'ai appris qu'il ne faut pas se promener la nuit seul du côté du Mall : "C’est dangereux". Je l'ai cru sur parole. Depuis Les belles choses, je me demande quelle pouvait bien être l’histoire de cet homme.
Note
Les belles choses que porte le ciel, premier roman de Dinaw Mengestu, a remporté le Guardian First Book Award à Londres. Il a également remporté le Prix du meilleur premier roman étranger en France.
Quelques liens pour poursuivre :
- L'interview de Respect Magazine
- Portrait de Dinaw Mengestu dans Libération
- L'interview de Rue89
- La critique et un entretien dans Evene
- La critique dans Chronicart
Présentation de l'éditeur
« Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul. Cela fait assez longtemps que je vis ainsi, en suspension. »
Avec ce premier roman brillant et sensible, Dinaw Mengestu, jeune écrivain américain d’origine éthiopienne, s’impose d’emblée comme un auteur majeur. L’exil, le déracinement sont au cœur de ce roman qui révèle un extraordinaire talent d’écriture et une maturité singulière.
Le jeune Sépha a quitté l’Éthiopie dans des circonstances dramatiques. Des années plus tard, dans la banlieue de Washington où il tient une petite épicerie, il tente tant bien que mal de se reconstruire, partageant avec ses deux amis, Africains comme lui, une nostalgie teintée d’amertume qui leur tient lieu d’univers et de repères. Mais l’arrivée dans le quartier d’une jeune femme blanche et de sa petite fille métisse va bouleverser cet équilibre précaire…
- Broché: 303 pages
- Editeur : Albin Michel (22 août 2007)
- Collection : LITT.GENERALE
- Langue : Français
- ISBN-10: 2226179763
- ISBN-13: 978-2226179760
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