Les Onze, Pierre Michon

Pour parler de ce roman - mais est-ce vraiment un roman ? -, il faut parler de l'écriture. Pierre Michon nous raconte-t-il une histoire, celle d'un tableau, ou fait-il, avec virtuosité, un exercice d'écriture ? Je ne sais pas répondre à cette question, qui est peut-être une fausse question. Mais devant la qualité de l'écriture, moi qui essaie d'écrire, je dis « Chapeau bas, Monsieur Michon ».
Ce dernier opus de cet écrivain rare, peu prolixe (en quantité s'entend), est construit en deux parties. La première partie m'a totalement séduite à cause de la richesse et parfois de l'étrangeté de l'écriture donc, du rythme, du vocabulaire.
Un tableau
Il s'agit d'un tableau qui trouve son origine bien avant la naissance du peintre, François Elie Corentin, celui des Onze, le Tiepolo de la terreur, fils de François Corentin de la Marche dont la particule usurpée répondait au snobisme de l'époque.
Je ne vous en dis pas plus.
« Vous les voyez, Monsieur ? Tous les onze, de gauche à droite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Invariables et droits. Les commissaires. Le Grand Comité de la Grande Terreur. Quatre mètres virgule trente sur trois, un peu moins de trois. Le tableau de ventôse. » (p.43)
« Le tableau fait d'hommes, dans cette époque où les tableaux étaient faits de vertus.» (p.44)
« C'est étrange, Monsieur : il a mis la figure de son père sous la forme des onze tueurs du roi, du Père de la nation - les onze parricides, comme on appelait alors les tueurs de roi. » (p.58) (Au risque d'être ridicule, je vous dirai que ce tableau, j'y ai cru. J'étais prête à acheter un aller-retour Besançon-Le Louvre.)
Les Limousins
François Elie Corentin « était né on le sait à Combleux en 1730. » Il y a de très beaux passages, noirs et violents, au sujet des Limousins. Je vous livre celui là :
« Oui, il (le grand-père) devait cette petite fortune à son mérite, c'est-à-dire à sa poigne de fer exercée contre et serrée sur ses propres compatriotes, les Limousins de malheur; il la devait à sa très profonde science, à son excellence dans sa discipline qui consistait à savoir merveilleusement couper, sucrer, augmenter de gnôle de rave le contenu de ces bonbonnes qui servaient aux Limousins de viatique, d'eucharistie, de littérature et de duchesse nue, et dans quoi les Limousins savaient si bien tremper et faire fleurir leurs couteaux, le jour du Seigneur ; car Dieu est un chien et, quand on est infime, on ne grandit qu'en marchant sur plus infime » (p.37)
Avant ce passage, il est déjà fait déjà référence à l'utilisation d'un « grand couteau ». Une annonce de la guillotine et de son usage épouvantable aux temps de la Terreur.
Des leitmotivs, Dieu et Anacréon, reviennent dans le texte, à la manière d'un motif musical.
J'ai également particulièrement retenu, savouré, de belles définitions des mères et des écrivains.
Dieu
« Dieu est un chien. Dio cane. » (p.19) « (...) car Dieu est un chien » (p.37) Diàu ei ùn tchi (p.41) en patois Limousin. « (...) une sorte d'éternuement » (p.41)
« (...) Car on était dans l'époque où la croyance littéraire commençait à évincer l'autre croyance, la grande et vieille, à la reléguer dans son petit moment historique et son petit espace, le règne de Tibère, les oliveraies du Jourdain, et à prétendre que c'était dans son espace à elle, les pages de roman, les bouts-rimés anacréontiques, que daignait apparaître l'universel. Dieu changeait de nid, en quelque sorte. » (p.47)
« (...) C'est un Limousin, n'est-ce pas ; c'est un homme qui n'a sous la main d'autre duchesse que les bonbonnes de vin trafiqué, d'autre vecteur à sa volonté forte que les couteaux à cran d'arrêt qui bondissent miraculeusement des bonbonnes dans sa main, le jour du Seigneur : il n'a d'yeux que pour les jupes. Et peut-être qu'il jure entre ses dents que Dieu est un chien, Diàu ei ùn tchi. » (p.71)
« Et si Dieu est un chien, vous avez peut-être licence d'être un chien à son image, de grimper le talus, de jeter à terre, de trousser et forcer, et de saillir sans façon à la mode des chiens. » (p 73)
Anacréon
Anacréon, notre poète, se balade dans le texte au gré de la fantaisie de l'auteur (une sorte de moquerie d'une certaine forme de poésie ?) qui l'utilise comme substantif, comme adjectif... mais avec un final dramatique : l'Anacréon de la guillotine qui retrouve là seulement son « A » majuscule.
Un joli exemple du travail de Pierre Michon sur les mots.
Il y en a d'autres.
Celle qui deviendra la mère de notre peintre fréquente de « pauvres sociétés orléanaises un peu ternes, un peu dévotes, un peu littéraires, avec des abbés sans panache et de doux anacréons de la province... » (p.32)
Il est question, page 39, de « bricoles anacréontiques », de « l'impeccable réversion de l'injure patoise en petits sonnets anacréontiques » ; page 41, de Suzanne « qui, vous le savez déjà, aimait à sa façon distraite l'anacréontisme (...) et qui, vous n'en doutez pas moins, s'éprit frileusement mais toute entière de l'anacréon limousin. »
Pour terminer, page 56-7, au sujet de Barère, « ... Barère de Vieuzac (comme Corentin le père était de la Marche (...) et quelqu'un lui donna le nom merveilleux d'Anacréon de la guillotine. »
Les mères
Avant de citer l'auteur, Pierre Michon, je veux citer Louise Bourgeois, à propos de sa mère. Des mères.
À la question : Pourquoi l'araignée ? Louise Bourgeois répond : « Parce que ma meilleure amie était ma mère et qu'elle était aussi intelligente, patiente, propre, utile et indispensable qu'une araignée. » (Art actuel, mars-avril 2008, p.20)
Une histoire de fil, une histoire de tissage, une histoire de jupes pour l'auteur.
Il s'agit de Tiepolo, page 22. « Car il était à peine sorti des jupes de sa mère - si tant est qu'il en fût sorti. Il en était encore imprégné, de leur douceur, de leur étoffe : comme tissé des mailles de ses jupes. (...) Oui, il était fait de la maille de ces jupes ; et quand la maille se mit à filer, tout suivit, la beauté, la volonté et la confiance, le goût de la femme, ce monde (...).
Ainsi les hommes filent : et si les hommes étaient faits d'étoffe indémaillable, nous ne raconterions pas d'histoires, n'est-ce pas ? »
J'arrête là en ce qui concerne les mères. Mais j'invite également à lire les très belles pages 27 et 28. Il y est question de la naissance de la mère de notre peintre. Qui est également né d'un père : François Corentin. Écrivain.
Les Onze
Il s'agit d'un tableau et l'écriture est picturale. Il s'agit d'un tableau, mais aussi du fait d'écrire.
« Il était, François Corentin, du nombre de ces écrivains qui commençaient à dire, et surement à penser que l'écrivain servait à quelque chose, qu'il n'était pas cette exquise superfluité à l'usage des Grands, cette frivolité sonnante, galante, épique, à sortir de la manche d'un roi et à produire devant des jeunes filles plus ou moins vêtues (...); pas un castrat, ni un jongleur ; pas un bel objet enchâssé dans la couronne des princes ; pas une maquerelle (...); rien de tout cela mais un esprit - un fort conglomérat de sensibilité et de raison à jeter dans la pâte humaine universelle pour la faire lever, un multiplicateur de l'homme (...) »
Comment mieux conclure ?
Présentation de l'éditeur
Les voilà, encore une fois : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Nous connaissons tous le célèbre tableau des Onze où est représenté le Comité de salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l'an II et la politique dite de Terreur. Mais qui fut le commanditaire de cette oeuvre ? A quelles conditions et à quelles fins fut-elle peinte par François-Élie Corentin, le Tiepolo de la Terreur ? Mêlant fiction et histoire, Michon fait apparaître avec la puissance d'évocation qu'on lui connaît, les personnages de cette " cène révolutionnaire ", selon l'expression de Michelet qui, à son tour, devient ici l'un des protagonistes du drame.
- Broché: 136 pages
- Editeur : Editions Verdier (24 avril 2009)
- Collection : LITT FRANCAISE
- Langue : Français
- ISBN-10: 2864325527
- ISBN-13: 978-2864325529
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