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Les Foudroyés, Paul Harding (Tinkers)

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

(5 votes, moyenne 3.60 de 5)
Les Foudroyés, Paul Harding (en), traduction Pierre Demarty, Cherche Midi, ISBN-13: 978-2749119953, États-Unis.
Les Foudroyés, Paul Harding

Tinkers est le titre orignal du premier roman de Paul Harding, Les Foudroyés « Tinker (ou rétameur). Un tinker était à l'origine un étameur ambulant qui réparait des ustensiles ménagers » (Wikipédia). Tinker se traduit littéralement par rétameur, bricoleur, ambulant. Ainsi, Les Foudroyés est une histoire de rétameur, de bricoleur ambulant et de foudroyés.

George Washington Crosby se mit à avoir des hallucinations huit jours avant de mourir. (p. 9) George W. Crosby, né à West Cove, Maine, en 1915, quatre vingts-ans, horloger à la retraite, se meurt entouré des siens sur le lit médicalisé installé dans son salon. À l'image de la maison qui au début du roman se fissure, s'effondre par palier, puis finit par s'écrouler entièrement et l'ensevelir ; le corps de George se détraque, s'affaisse, s'effondre et l'engloutit, sa mémoire part en lambeau, en déliquescence à mesure que la fin approche. Entre deux moments de lucidité, l'esprit de George divague au gré des souvenirs et des hallucinations.

 

Si l'histoire débute par une scène d'hallucination qui survient dans les derniers jours de la vie de George W. Crosby, le point de vue de George agonisant sur son lit n'est pas le seul dans ce roman qui utilise différents modes de narration et se situe à différentes époques. L'histoire est racontée du point de vue de Howard, le père, de George, le fils, à différents âges de leur vie, et par un narrateur extérieur. Des textes inventés pour les besoins du roman sont également cités. Il n'y a pas d'ordre chronologique dans le récit, mis à part l'agonie de George dont le temps restant à vivre est décompté en heures dans un macabre compte à rebours.

Howard est un rétameur et un bricoleur ambulant. Il exerce différents métiers et rend de menus services aux habitants disséminés dans la campagne du nord du Maine.

Près de soixante-dix ans avant que George ne meure, son père, Howard Aaron Crosby, gagnait sa vie en conduisant une carriole. C'était une carriole en bois. C'était une commode à tiroirs montée sur deux essieux et des roues à rayons en bois. Il y avait des dizaines de tiroirs, qu'on ouvrait en crochetant du doigt un anneau de laiton incrusté, et qui contenaient des brosses et de la cire à bois, de la poudre dentifrice et des bas de laine, du savon à raser et des rasoirs à manche. Dans d'autres tiroirs on trouvait du cirage et des lacets de bottes, des manches à balai et des serpillières. Un tiroir secret renfermait quatre bouteilles de whisky. (p.12-3)

Dans l'arrière-pays où voyage Howard, les hivers sont rudes, les contrées sauvages et les client(e)s pittoresques.

Son parcours habituel l'emmenait sur les chemins de traverse, des sentes de terre s'enfonçant au plus profond des bois et débouchant sur des clairières cachées où trônait une cabane en rondins parmi la sciure et les stères, et où une femme vêtue d'une robe fruste, les cheveux tirés si fort en arrière qu'elle semblait sourire (mais elle ne souriait pas), se dressait dans l'embrasure de la porte, munie d'un fusil à plomb armé. (p.13)

Les tournées de Howard dans les contrées reculées du Maine sont l'occasion de belles scènes dans la nature. Une fois l'an, à la fonte des neiges, Howard part à la rencontre de Gilbert, un ermite vivant dans les profondeurs des bois non loin du fleuve Penobscot. Une légende prétend qu'il fut l'élève de Nathaniel Hawthorne (en), l'auteur de La Lettre écarlate (en). Le contact avec la nature provoque chez Howard des envolées poétiques, lyriques, quasi mystiques, particulièrement lorsqu'une crise s'annonce : des crises d'épilepsie comme s'il existait tapis dans la nature une force surnaturelle qui ne demandait qu'à jaillir à tout instant et que Howard se trouvait en quelque sorte élu, en prise avec l'Univers. Les descriptions sont alors d'une violence et d'une beauté troublante.

Paul Harding (Matthew Holst)Faut-il le préciser, Howard est distrait, rêveur, poète. Un poète, ha ! Une cervelle d'oiseau, oui, une jacasse, un vrai coucou, avec ses crises, là à battre des bras comme ça dans tous les sens (p.22) ainsi qu'aime à le répéter Kathleen Howard, née Black, depuis que son mari s'est enfui.

La lumière change, nous clignons des yeux, considérons le monde avec un infime écart de perspective, et la place que nous y occupons est devenue infiniment différente : un rai de soleil révèle un éclat sur une misérable assiette – je suis un marchand de ferraille ; la lune est un œuf luisant en son nid d'arbres effeuillés – je suis un poète ; la brochure d'un asile est posée sur la commode – je suis un épileptique, dément ; la maison est derrière moi – je suis un fugitif. (p.121-2)

Howard est un vendeur ambulant épileptique ; Cullen, son fournisseur local est un escroc ; la famille Crosby – Kathleen, Darla et Marjorie, Joe le cadet (10 ans mais sept de moins d'âge mental, p.66) et George – vit dans la pauvreté. Dans ces contrées sauvages où les hivers sont rudes et les enfants astreints aux corvées, la tentation est grande de fuir la misère et la folie. Quelques jours après Noël 1926, début 1927 pour être précis, après avoir été blessé par son géniteur au cours d'une mémorable crise d'épilepsie, George s'enfuit.

Elle dit : Il a laissé Joe tout seul dans la cabane à outils. Il n'a pas coupé le bois. Il n'est pas allé chercher l'eau. Il n'a pas aidé Darla à faire ses devoirs d'arithmétique. Il a pris ta carriole et Prince Edward.
Il dit : Je ne crois pas qu'il ira bien loin. Il pensa : J'espère qu'il y arrivera. (p. 110)

Finalement, c'est Howard, le père de famille, qui s'enfuira. Il a quelques bonnes raisons pour cela.

Seigneur, connais ma honte tandis que je pousse ma mule à bout de forces, même après que la Lune et Vénus se sont levées pour accueillir en leur règne les chouettes et les souris, parce que je ne rentrerai pas auprès de ma famille – de ma femme, de mes enfants –, parce que le silence de ma femme n'est pas une marque de mansuétude propre aux êtres droits et sévères qui Te craignent ; c'est le calme de l'indignation et de l'amertume. C'est le calme de qui attend son heure. Seigneur, pardonne-moi. Je pars. (p. 118-9)

Howard refera sa vie à Philadelphie avec une autre femme, Megan, décrite avec beaucoup d'humour et dont le tempérament s'accorde mieux avec le sien.

George se meurt et la grande passion de sa vie aura été l'horlogerie. (Il est d'ailleurs fait mention d'une horloge comtoise dans le roman.) Cette passion rejaillit à travers ses souvenirs et ses hallucinations, notamment sous la forme d'extraits du livre le Petit horloger raisonné du Réverend Kenner Davenport, 1783. Les passages du livre cités décrivent le fonctionnement de différents types d'horloges, ainsi que leur réparation, sur un mode à la fois technique et poétique, voire philosophique et même mystique. Le vocabulaire est pour le moins exotique et les descriptions plaisantes à lire. À travers la description des mécanismes d'horlogerie se déploie une réflexion sur la mesure du temps qui s'écoule, tandis que sur son lit de mort George agonise.

George n'a pas connu son grand-père et il n'était jamais venu à l'idée de Howard de parler à George de son propre père. (p.123) Le père de Howard est pasteur, un homme étrange, et doux (p.123). Il semble doué du pouvoir d'ubiquité et cela trouble l'enfant. Howard et sa mère voient la maladie progresser chez le père. Il décline, se délabre, se désagrège,  s'efface. Le monde se sépara de mon père comme lui-même se sépara de nous. Nous étions devenus son rêve. (p.130) Lorsque le jeune Howard part à la recherche de son père qui, un matin, a quitté la maison à bord d'un fiacre aidé de sa mère et de quatre hommes d'Église en noir, cela donne lieu aux plus étranges et aux plus belles pages du roman. Il est question d'une rivière la nuit – Howard le corps enfoncé dans la vase la tête au ras de l'eau –, d'un Indien et d'une truite. Puis survient la première crise d'épilepsie.

Le temps s'égrène et George se meurt sur le lit médicalisé le corps rongé par le cancer et la maladie de Parkinson, mal auquel il est fait allusion plusieurs fois dans le texte.

Il était en train de mourir d'insuffisance rénale. Sa mort proprement dite serait provoquée par un empoisonnement à l'acide urique. Plus rien de ce qu'il parvenait à ingérer ; solide ou liquide, ne ressortait de son corps. (p. 58)

Il eut tout juste le temps d'entendre encore une voix qui disait : Pas question, pas question ; je ne le ranime plus, maintenant. (p. 174)

Les Foudroyés est aussi un roman sur l'atavisme comme le lecteur l'aura peut-être déjà deviné.

Enfin, soulignons l'humour et l'ironie dans le texte : parce que ses cheveux sont tirés en arrière la femme semble sourire (mais elle ne sourie pas du tout), la tirade de Cullen sur le feu sacré de la vente, la scène de l'arrachage de la dent, le tempérament de la seconde femme de Howard et l'état de délabrement du pasteur, entre autres.

Les choses finirent par prendre une tournure si inquiétante aux yeux de la congrégation (après un office dominical particulièrement déconcertant, au cours duquel mon père, à un moment, évoqua le diable pour expliquer sans ambages que ce dernier n'était pas si mauvais que ça, somme toute) que les paroissiens exigèrent la tenue d'une assemblée extraordinaire pour discuter de l'état de délabrement de plus en plus prononcé de leur nouveau pasteur. (p. 128)

 

Tinkers - Paul HardingLe lecteur voudrait que le roman de Paul Harding soit comme le mécanisme d'une horloge dont il faudrait connaître les rouages pour en apprécier toute la beauté. Car plusieurs strates de récits à des époques différentes et de différents points de vue s'entremêlent dans le texte. L'ordre des souvenirs n'est pas chronologique (George se souvint de beaucoup de choses, en mourant, mais dans un ordre sur lequel il n'avait aucune prise (p.20)), et certains passages font allusion à d'autres d'une manière qu'il n'est pas évident à comprendre à la première lecture. Aussi, un reproche que le lecteur peut adresser au texte est sa construction un peu complexe. De même, certains passages mériteraient peut-être d'être raccourcis ou explicités, car parfois on ne voit pas où l'auteur veut en venir et c'est toujours un peu long dans ces moments là. Mais peut-être le texte perd-il parfois, une fois traduit, ce qui fait le charme de certaines digressions, le rythme et la poésie ? On note aussi quelques maladresses telles que les raquettes de neige flambant neuves accrochées du mur (p. 29), une dent aux racines extraordinairement longue (p. 43), en faisant cliqueter sa langue contre ses dents. (p. 102-3) D'où le sentiment d'un texte parfois confus et inégal.

Inégal, parce qu'il y a de très belles choses dans le roman, de belles images et de belles prouesses littéraires – la tirade de Cullen sur le feu sacré de la vente ; l'histoire de la maison incendiée et les cadavres calcinés ; la maison sur la route que le docteur fait déplacer ; le don d'ubiquité et l'effacement du grand-père ; les extraits du Petit horloger raisonné du Réverend Kenner Davenport, 1783 ; les descriptions de la nature ; les scènes de crise d'épilepsie ; etc. – dont il serait dommage de se priver. Les Foudroyés de Paul Harding est en fait un bon, voire même un très bon premier roman.

Paul Harding a reçu le prix Pulitzer 2010 dans la catégorie Fiction pour son premier roman Tinkers, Les Foudroyés.

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