Le grand exil, Franck Pavloff

Dans un demi-sommeil, Tchaka avait suivi la course de la pluie, cavalcade sur les tôles, contournement feutré, puis aux premiers chants du coq, les averses s’étaient repliées vers les forêts d’Oriente. La nuit prochaine, elles reviendraient arroser les prairies du flanc est du Tungurahua, les terres à maïs et les champs de canne à sucre.
Qui est vraiment Tchaka, le jardinier de l’hacienda ? D’où tient-il cette science des orchidées et celle, plus surprenante, de la vie de Tungurahua, le volcan aussi puissant qu’un taureau de combat
?
Depuis l’hacienda de Don Rodrigo, en ratissant les allées, en soignant les orchidées, Tchaka observe le volcan. Il en déchiffre le langage. Il observe aussi la vie de l’hacienda, et tout particulièrement il observe Manuelito, le petit fils de Don Rodrigo, l’héritier à qui son grand-père offrira un poney : Caramelito.
Pourquoi Don Rodrigo a-t-il embauché l’homme au panama, taciturne, cheveux noirs et barbe blanche ? Il l’a appelé Tchaka, ce qui n’est pas son véritable nom.
Rien dans son allure ni dans ses habits n’indiquait vraiment son origine. Son passé s’était dilué dans la moiteur de cette ville du centre de l’équateur, où il était maintenant employé chez don Rodrigo Sixte.
D’où vient-il ? Où ira-t-il à la fin de l’histoire ? Pourquoi écrit-il avec des graviers sur le sentier soigneusement ratissé la question suivante : Por qué ?
Un couteau passe de main en main.
Lucia est en contact permanent avec un routeur dont le bureau est à l’autre bout du globe, à Chamonix. Elle relève des indications météo grâce à des ballons-sondes, le routeur les interprète.
Cheveux noirs, long visage de métisse mexicaine aux yeux clairs, elle ressemblait aux femmes sportives qui trainaient en jean et chaussures de treck dans les bars à touristes du centre-ville.

Lucia à un projet. Un projet fou. Aider gratuitement les Équatoriens qui le désirent, à quitter leur pays pour un Eldorado souvent mythique. Pour cela, elle construit un ULM qui la passera, elle et son passager, au-dessus des frontières. Les candidats à l’exil échapperont aux Chulqueros, aux prêteurs sur gages. Oui, ces Chulqueros qui leur chantent l’air du bel exil, ces porcs de Chulqueros !
Lucia porte également une blessure d’enfance. Que cherche-t-elle à guérir vraiment en fabriquant ce projet et cet ULM ?
Dolorès, la patronne du Pollo, un bar-restaurant de la ville d’eau de Baños ne comprend pas cette tentation de l’exil.
Qu’est-ce que tu connais à tout ça ! Une fois parti, que tu sois pauvre ou que tu sois riche, tu fais quoi de tes nuits ? Je vais te le dire, tu te mets à rêver au pays que tu as quitté, ceux que tu as laissés te manquent à en mourir, et même si tu as quelques dollars de plus en poche, tu crèves pareil, à petit feu, mais loin des tiens.
Selmo possède un bateau. Il rêve de rencontrer la Rayada, une baleine au ventre griffé.
Chaque année il attendait le retour de la « Rayada », la « Rayée », comme il l’avait baptisée, une des premières à croiser au large vers la mi-juin, une bête d’au moins trente tonnes capables d’élever sa masse dans les airs avec la grâce d’un dauphin. Elle amortissait sa retombée sur le dos d’un fantastique coup de queue, et dans un arc en ciel d’éclaboussures se maintenait à la surface de l’océan, offrait son ventre blanc griffé de mille rayures incrustées de mollusques brillants comme les anneaux d’argent au nombril des filles.
Les projets, les rêves de ces personnages (il y en d’autres) vont rencontrer de façon brutale le projet de Tungurahua, le volcan.

Dans sa construction, le texte ressemble à un roman policier. La fin est ouverte. Où part Tchaka ? Que va-t-il arriver à Manuelito ? Une fausse piste : Le grand exil n’est pas un roman sur l’immigration même s’il en est question. Je ne livre pas ici de quel exil il est question.
L’écriture est visuelle. On visualise très bien l’homme au panama, le volcan, les bains, les personnages.
J’ignore si l'Équateur ressemble à ce que nous en donne à voir Franck Pavloff. J’ai envie que cela ressemble, même si c’est tout le contraire de paradisiaque.
Sur l’autre versant de la vallée, avec l’étonnante proximité due à l’air de la Sierra quand le bleu pâle du ciel devenait cobalt et que l’horizon semblait à portée de main, deux petites filles à chapeau de feutre et châle vert pomme observaient l’homme au panama puis le perdirent de vue.
Entre Tchaka et le Tungurahua s’installait le même fragile équilibre qu’entre les orchidées et les hyménoptères qui les fécondaient. Il se redressa, calmé, maillon d’une chaine de vie qui pouvait se rompre à tout instant, et c’était vrai aussi bien pour les fleurs que pour les hommes.
Sur le trottoir d’en face, un homme achetait du maïs grillé à une petite vieille qui avait adossé son brasero à une murette. Lucia s’attarda sur sa haute silhouette. Son chapeau de paille roussie avait dû arrêter l’ardeur de mille soleils et les gifles de cent orages. Nord-américain ou européen, une soixantaine d’années, visage bronzé, poils courts et clairs sur les joues, chemise et pantalon de coton gris à bas prix, un sac de toile en bandoulière. … Étonnant duo que cette vieille portant sur son dos l’austère vie des paysannes et l’étranger sirotant son café avec l’élégance d’un caballero dans un canapé de l’hôtel Andaluz de Quito.
Le jour hésitait dans le ciel d’orage. Quand la route tournait vers l’ouest, le Tungurahua montrait sa face des mauvais jours, au tournant d’après il apparaissait lisse, presque avenant. L’incertitude du centre du monde.
Dans l’autobus bondé de la Panaméricana, joue appuyée au skaï du siège, Tchaka suivait la course des petits nuages gris et blancs qui dessinaient en pointillés la tête bouclée de l’enfant. Avait-il trouvé le couteau au manche de corne qu’il avait glissé dans sa poche ?
Très haut dans le ciel, de minuscules points jaunes, bleus, roses, et deux gouttes d’argent qu’il n’oublierait plus.
Le bus fonçait vers le sud.
L’Équateur donc. Pays que je ne connais pas, mais dont j’ai aujourd’hui des images, des couleurs et des odeurs. J’ai voyagé.
Le volcan Tungurahua. Je l’imagine au-dessus de mon toit, prêt à se mettre en colère, à gronder, à déverser sa rage et sa lave.
Les personnages surtout. Humains, si humains. Nous avons tous, nous lecteurs, des personnages de roman dans notre Panthéon personnel. Ceux-là resteront dans le mien. Et il me plait de penser qu’il y a du Franck dans Tchaka.
L’écriture est belle, sobre. Elle aborde, tout en finesse, un sujet grave : celui de l’exil. Qu’il soit collectif ou intérieur. Un roman discret à ne pas manquer.
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