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Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

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Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq, Jose Corti, ISBN-13: 978-2714303592, France.

Le monde fleurit par ceux qui cèdent à la tentation.
Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes

La guerre est une épidémie mentale. [1]

Livre Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq

Mardi 6 mai se tenait la réunion mensuelle du groupe de lecture de la librairie L'Attrape-Cœurs autour du fameux texte de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes. Voici quelques mots de la soirée et du texte sur le site Livres-Cœurs.

À l'occasion de cette soirée, Émilie nous a rejoints. Au cours de ses études, elle a été amenée à étudier Julien Gracq et Marguerite Duras. Pendant la soirée Émilie a fait des remarques très intéressantes et techniques que je n’ai malheureusement pas toutes retenues. J’espère qu’elle voudra bien m’excuser et combler mes lacunes avec des commentaires. Paul Désalmand, professeur de littérature et écrivain, auteur notamment du roman Le pilon, Coup de cœurs de la librairie, s’était également joint à nous.

Il était accompagné d’une amie dont je ne connais pas le prénom (mais si vous me le communiquez, je compléterai). Il y a avait également un ou deux nouveaux dans le groupe, par exemple mon voisin, et dont je ne connais pas non plus les noms. Qu’ils m’excusent de ne pouvoir les présenter ici. Jean-Claude, par ailleurs, n’était pas venu les mains vides. Il a animé une partie de la soirée et nous a tenus en haleine en lisant des critiques très intéressantes trouvées sur le web[2].

Voici donc quelques mots de cette mystérieuse soirée sur le site des lecteurs Livres-Cœurs… Ne me blâmez pas si j’oublie ou déforme un peu, cette soirée est déjà loin. Vous pourrez toujours compléter et/ou rectifier en commentaire, voire écrire votre propre version du déroulement de la soirée ce qui serait par ailleurs un exercice très intéressant et instructif. On en apprendrait des choses !

 

« J’appartiens à l’une des plus vielles familles d’Orsenna. » Ainsi s’ouvre Le Rivage des Syrtes et je peux dire aujourd’hui que ces mots sont devenus pour moi aussi fameux et mythiques que ceux qui ouvrent L’étranger. Ils garderont pour moi un goût particulier, celui des rencontres sincères. « (…) La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées (…) », écrit Descartes dans Discours de la méthode, et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé à la lecture du texte.

« L’Art n’est pas fait pour plaire » [3]

Dans mon souvenir, l’arrière petite salle de la librairie est comme un peu plus sombre, un peu plus étrange qu’à l’habitude, mais peut-être mon esprit était-il encore pris dans les limbes du Rivage des Syrtes. Ce dont je me souviens nettement, en revanche, c’est que la discussion débute avec ceux qui n’ont pas pu entrer dans le roman. Que ce soit à la quinzaine ou à la cinquantième page, le texte les a laissés de côté. C’est bien compréhensible et, d’ailleurs, ils s’en expliquent très bien. Par exemple, l’un compare cette lecture à une visite, enfant, au Louvre. C’est superbe et grandiose, mais qu’est-ce que c’est... ennuyeux. Alors, évidemment, on s’impatiente et sous l’œil sourcilleux de quelque connaisseur un peu condescendant.

Pourtant, cette non-lecture nous en apprend sur l’œuvre[4]. En lisant le texte, j’éprouve moi aussi cette impression d’admirer une fresque grandiose, magistrale, vaguement surannée, peut-être même un peu affectée, de quelque grand maître, accrochée là à un mur devant moi ; le sentiment de contempler un monde irréel, fantasmatique, fantasmagorique couché sur une toile et qui me tient à distance, pour lequel je n’éprouve qu’une étrange sympathie.

Mais plutôt que de céder à ce sentiment et malgré quelques moments de « traversée du désert », j’ai pris le parti de persévérer : « L’Art n’est pas fait pour plaire. » Il n’est pas fait pour déplaire non plus. Il est d’un autre ordre. Ainsi, je distingue ce qui me touche de prime abord de ce qui fait l’Art. À la lecture du texte, je n’ai pas non plus eu à me faire beaucoup violence, car si l’œuvre est dense, complexe, brillante, elle n’en est pas moins aussi très humaine.

Quelques reproches

Pour commencer, le texte n’est peut-être pas exempt de tout reproche, reproches bien subjectifs, et je commencerais par là.

Le premier, ce n’est pas tant ces longues phrases (qui ressemblent à celles de Descartes) que le sentiment tenace de phrases parfois surnuméraires. Le texte aurait peut-être gagné en efficacité à être raccourci. Mais peut-être aussi est-ce l’effet d’une baisse de la concentration, car la structure des phrases est complexe. À voir.

Julien GracqLe second reproche est plus subjectif. Ainsi, autant les relations d’homme à homme m’ont paru chaleureuses, naturelles et de franche camaraderie ; autant les relations entre Aldo et Vanessa m’ont semblé plus distantes, plus froides, plus « minérales » pour reprendre l’expression d’un critique. Vanessa est le seul véritable personnage féminin du roman. C’est avec beaucoup de pudeur que Gracq décrit la relation entre Vanessa et Aldo ; une pudeur toutefois non dénuée de sensualité et ce dernier s’en trouve parfois très ému et troublé (voir la scène sur le bateau). Mais la plupart du temps, leur relation reste très respectueuse et distante, plus distante encore que dans la tradition romantique allemande me semble-t-il (à comparer avec Les affinités électives de Goethe, par exemple). Peut-être faut-il voir là l’effet du tempérament de la jeune femme à la psychologie trouble et ambivalente, que Gracq rend avec beaucoup de subtilité, et d’un travail sur le style. Les descriptions de Vanessa sont superbes et admirables, néanmoins il m’a semblé qu’il y manquait quelque chose : on éprouve finalement que très peu de sympathie pour elle. Mais, peut-être était-ce volontaire. Et puis, je crois me souvenir que ce n’était pas l’opinion de tous pendant la soirée et je ne veux pas m’attirer les foudres des admiratrices de Vanessa en insistant plus qu'il ne faut sur le sujet. Bref, il me semble qu’il y a quelques imperfections, voire quelques gaucheries, dans ce texte brillant et qui contribuent à le rendre plus humain et plus attachant.

L’amour de la langue

En revanche le nombre des qualités admirables du texte est incomparable. L’amour de la langue en premier lieu. « Julien Gracq » : ce sont deux mots que je me répétais parfois au cours de la lecture, « Julien » et « Gracq ». L’écrivain les a bien choisis ; ils sonnent à la perfection. Dans un entretien au journal Le Monde, Gracq expliquait que « Julien » avait été choisi en référence au héros de Stendal, « Julien Sorel », et « Gracq », comme l’a rappelé monsieur Désalmand, parce qu’il sonnait comme « Grecque ». De belles références. Mais ce dont je me souviens surtout c’est que le mot « Gracq » est beau pour lui-même et sonne pour ainsi dire tout seul, c’est-à-dire qu’il est très beau à prononcer. Voilà qui donnait le ton et, pour ma part, j’ai lu le texte presque entièrement à haute voix, juste pour la beauté de la langue.

L’humour

L’ironie légère, voire l’humour, sous la plume de Gracq n’est pas la moindre des qualités de ce texte parfois oppressant. L’écrivain n’a pas son pareil pour nouer une complicité subtile avec le lecteur. Il s’adresse à son intelligence, s’amuse avec lui, le prend à témoin comme pour une conversation légère et désinvolte, et sur un ton badin qui prendrait subitement l’air de rien un tour désopilant et provoquant d’irrésistibles crises de fou rire. (Enfin au moins une !) La phrase s’étire intelligente, belle, prend tout son élan et s’arrête nette tandis que le lecteur poursuivant en imagination dans sa lancée explose de rire. Ainsi écrit Gracq et ici aussi se cache la littérature. Un professeur de français disait que « le sourire est le rire de l’intelligence » et l’on sourit beaucoup en lisant Gracq, et d’un drôle de sourire parfois. La citation est incomplète ; il y a aussi un rire de l’intelligence, une joie d’être en intelligence avec le texte et de converser avec l’auteur.

Alors que je tentais de faire partager cela aux autres lecteurs, monsieur Désalmand a tiré de son volume de la Pléiade tout barbouillé de traits de crayon un passage de La littérature à l’estomac très à propos. J’ai acheté ce petit volume, toujours aux Editions José Corti. Le passage me paraît remarquable et je vous le reproduis : « Placé en tête-à-tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans règle et sans raison, à la rencontre d’un être va se produire en lui : il « aime » ou il « n’aime » pas, il est, ou il n’est pas, à son affaire, il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la sensation du stayer aspiré dans le remous de son entraîneur ; et en effet dans le cas d’une conjonction heureuse on peut dire que le lecteur colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent égal des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement « couper les gaz », nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un début de nausée et à cette sensation si particulière des « jambes de cotons ». Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé : au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour : si une certaine résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. » (p. 20, 21) Merci monsieur Désalmand d’avoir signalé pour nous ce passage.

L’espace et le temps

Livre La litterature à l'estomac, Julien GracqSi le texte de Gracq est très remarquable, c’est également par sa modernité. Pendant la soirée, Hélène a justement remarqué que Gracq avait pris beaucoup de liberté par rapport à la géographie. Ainsi nous apprend l’encyclopédie Wikipédia « Syrte est une ville de Libye » et « la cité-État à laquelle appartient Aldo s'appelle Orsenna et fait face au Farghestan : les noms évoquant l'Italie, l'Asie centrale ou d'autres régions ». Si l’on se souvient que Julien Gracq a étudié puis a été professeur de géographie, si l’on considère également la manière avec laquelle il décrit toute la fascination qu’exercent les cartes sur Aldo et la concentration intense avec laquelle son jeune héros les étudie dans l’inoubliable « Salle des cartes », il devient alors évident que le brouillage des repères géographiques ne procède pas du hasard, mais bien au contraire d’une intention littéraire. À une maille plus fine, il semble bien que les paysages eux-mêmes varient fortement d’un lieu à l’autre, à l’instar d’un climat par ailleurs très versatile. Le lecteur se trouve ainsi déjà passablement désorienté. Au surplus, les repères temporels sont également délibérément brouillés. Songez que les navires - combien au juste ? - datent de la guerre avec le Fagherstan il y a près de trois siècles, que l’on se déplace à cheval ou en carriole et que pourtant l’on perçoit des bruits de moteur à explosion : « Un bruit de moteur s’éveilla dans l’après-midi ensoleillée (…). » (p. 138) Qui plus est, il semble bel et bien qu’il y ait l’électricité : « (…) le rond d’une torche électrique dans le brouillard. » (p. 44) Tout conspire en fait à troubler le lecteur, à le désorienter et à faire que progressivement et imperceptiblement sa raison lâche prise et s’abandonne : une manière de déréaliser le monde.

Ce traitement de l’espace et du temps comme non linéaire avec ses courbures, ses singularités, ses discontinuités et enfin ses plis à la manière d’une carte géographique (et temporelle, voire même psychologique) froissée, presque roulée en boule, posée à même une table, est éminemment moderne. Il me semble que de ce point de vue Gracq préfigure le nouveau roman, notamment le travail de Alain Robbe-Grillet. De façon plus classique, le brouillage des repères géographiques, climatiques, temporels autorise aussi d’une certaine façon de rattacher le texte aux œuvres de l’absurde. Cette connexion finalement n’est pas si étonnante lorsque l’on sait par exemple que L’étranger, cité comme une œuvre de l’absurde, est considéré également par Alain Robbe-Grillet comme préfigurant le nouveau roman : « Le ciel était vert, je me sentais content.» Mais j’écris cela de mémoire et ces lectures datent de plus d’une dizaine d’années.

Au cours de la soirée, Émilie a fait une remarque très intéressante concernant certains archaïsmes, des latinismes par exemple, dans la langue de Gracq. Effectivement, en plusieurs endroits du texte, je m’étais demandé si celui-ci était écrit dans un français correct, même non usité. Elle a mentionné à titre d’exemple la présence de plusieurs sujets dans une phrase avec un verbe au singulier, mais là je m’avance peut-être un peu… Ces formes d’archaïsme et l’emploi de mots désuets contribuent à déstabiliser le lecteur.

Le monde des Syrtes

L’univers et l’atmosphère des Syrtes s’inspirent fortement du romantisme allemand. C’est un monde de pierres et d’eau, un « monde minéral » comme le remarquait très justement un critique. Les descriptions de paysages sont somptueuses. L’arrivée de Aldo sur le Rivage des Syrtes baigné dans les brumes, les dédales de l’Amirauté et la « Salle des cartes », le palais Aldobrandi à Maremma et la chambre de Vanessa, le village abandonné de Sagra, l’île de Vezzano, la nuit et l’orage sur la mer du Farghestan sont autant de tableaux inoubliables. La jeunesse des héros, leur maintien, leur histoire, leur idylle sont également éminemment romantiques, de même leur tempérament altier, aventureux et solitaire. Goethe eut été à son aise sur le Rivage des Syrtes.

Le Rivage des Syrtes et le surréalisme

À propos du texte, j’ai évoqué le nouveau roman, l’absurde, le romantisme allemand. La liste serait incomplète si l’on omettait le surréalisme. De prime abord, je n’ai pas compris pourquoi la critique évoquait le surréalisme, si ce n’est pour les liens qu’avait entretenus Gracq avec André Breton. Mais pendant la soirée littéraire Sylvie nous a lu un passage pages 88 et 89 qui l’intriguait. Ce passage, je m’en souvenais très bien et je n’y trouvais rien à redire étant donné que d’emblée il m’avait semblé relever de l’esthétique pure et que le message sous-jacent me paraissait somme toute assez clair que je rapprochais des pages 79 et 80 du texte de Michal Govrin, Sur le vif, à tort ou à raison. En somme, peut-être deux façons différentes de décrire un même état. Mais ce que j'ai compris a posteriori en écoutant lire ce passage - très bien lu d’ailleurs -, c'est que Sylvie avait précisément mis le doigt sur ce que j’appellerais le « moment surréaliste » de Gracq. A aucun autre endroit du texte en effet le surréalisme ne surgit avec autant d’évidence.

Psychologie et communication non verbale

Julien gracqLa modernité de Gracq se retrouve également sur le plan psychologique. Les scènes de dialogue sont impressionnantes de subtilité et d’intelligence. Surtout le ton est juste. En cela elles contrastent avec l’étrangeté et l’absurdité légère du monde des Syrtes. Au fil ténu des hésitations, des atermoiements et des sous-entendus, le lecteur suit les pensées et les variations de la psychologie des personnages. Gracq excelle alors à rendre la complexité, la confusion et l’ambivalence des sentiments. Bien avant les théories modernes, il est le maître de la communication non verbal et cela est d’autant plus impressionnant que cette communication passe au travers l’écrit uniquement. L’écrivain trouve dans la langue, le rythme, les respirations, les silences, les non-dits, les gestes enfin, des ressources insoupçonnées ; il fait dire à la langue de ces choses que l’on aurait cru impossible, que l’on aurait pas même imaginées.

En cela aussi Gracq est assez proche d’un autre écrivain du nouveau roman, Nathalie Sarraute, car si la technique est différente, l’intention me paraît identique : rendre le non-dit, faire éprouver au lecteur tout ce qui passe entre les mots et s’écrit entre les lignes. Sur ce dernier point et pour prendre un exemple trivial, on peut se référer à la minutie avec laquelle Gracq nous décrit son héros décryptant le courrier officiel d’Orsenna. Que ce soit dans l’intimité d’une pièce humide et minérale ou au grand air du large balayé par les embruns, les personnages sont comme immergés dans un même bain, dans une même soupe protoplasmique - je crois que l’expression est de Nathalie Sarraute - les reliant les uns aux autres et il n’est pas un mouvement, pas une hésitation sans qu’immanquablement une onde se déclenche, se propage et avertisse les autres. On peut tout aussi bien dire que le liquide dans lequel baignent les personnages - et dans lequel nous baignons tous - est conducteur. Il est électrisé de décharges imperceptibles tenant en alerte tous les protagonistes, et bien loin dans les terres, et bien au-delà du large. Il existe dit-on des poissons possédant un organe tel qu’il leur permet de capter les variations de tensions électriques à des kilomètres dans l’océan : les requins. Tout cela fomente, fermente et depuis longtemps comme dans les eaux vertes et croupies entourant le palais Aldobrandi. Dans une telle atmosphère, il eut été impossible que l’orage ne crevât pas. « Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour faire tout bouger. »

La contrepartie objective de la communication non verbale, c’est la rumeur : la rumeur qui enfle, grossie, se nourrit d’elle-même, monstre autophage aux milliers de bouches avides, Léviathan. Comme le vent, on ne sait pas d’où elle vient, ni où elle souffle exactement. Impalpable, inconsistante, angoissante, fascinante enfin, la rumeur emporte tout et elle est souvent prophétie auto-réalisatrice. Gracq la décrit minutieusement et encore une fois très admirablement ; elle en devient un personnage que l’on recherche et que l’on interroge.

Manipulation, auto-manipulation, pan manipulation

On ne peut parler du Rivage des Syrtes sans évoquer le thème de la manipulation. Pendant la soirée, l’entreprise de manipulation de Vanessa a été très justement remarquée. Le personnage de Vanessa est le symbole de la femme manipulatrice, et c’est effectivement Vanessa qui conduit Aldo sur l’île de Vezzano, et non sans user de son charme, pour lui désigner, l’air de rien, du haut d’un tertre le volcan, le Tängri, à l’horizon, mais à la manière d’une cible. De même, il apparaît clairement au file du roman que ce n’est pas un hasard si le jeune et aventureux Aldo a été envoyé en mission secrète sur le Rivage des Syrtes, et les révélations de Danielo à ce propos ne laissent aucun doute : « (…) il était temps de seulement hâter la venue… Le monde, Aldo, fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié qu’aux dépens éternels de sa sûreté. » Merci à Émilie d’avoir rappelé cette citation.

Il y a manipulation. Vanessa, le père d’Aldo, Danielo,… tous sont des manipulateurs. Mais s’arrêter à ce niveau d’analyse ne serait pas rendre justice à l’intelligence et à la profondeur psychologique dont fait preuve l’écrivain, et s’il y a manipulation, c’est avant tout automanipulation. Hélène a ainsi tout à fait raison d’insister sur l’automanipulation comme thème majeur et moteur de l’intrigue. L’écrivain montre ainsi comment se mettent en place et agissent ses mécanismes. Il joue avec habilité de la fougue naïve de son héros mêlée à des intentions plus inavouées et plus secrètement préméditées pour faire avancer l’intrigue. Et l’influence de Vanessa, si elle est indéniable, ne suffirait pas à elle seule à lui faire franchir le cap. Il faudra en fait quelque part la pression de tout un peuple en résonance avec les aspirations du héros, et un tempérament fougueux et romantique pour le faire passer à l’acte.

Julien GracqAldo a bien ce caractère de la jeunesse que Marino lui prête et redoute, et qui finalement amène le héros à réaliser ce qu’il désire le plus de transgression. Au-delà du travail préparatoire de Frabrizio, Vanessa et d’autres, c’est bien son tempérament, sa fougue qui l’emporte et lui fait franchir la ligne. En revanche, l’impressionnant entretien avec l’émissaire du Farghestan ne laisse que peu de doutes, voire aucun, quant aux intentions profondes d’Aldo. Cependant, il ne peut assumer seul cette responsabilité écrasante, aussi il se cherche-t-il des justifications auprès de Vanessa, Fabrizio et surtout du vieux Danielo. On peut dire alors qu’il est de pleine mauvaise foi. Gracq s’en amuse. D'ailleurs, ceux-ci, Danielo notamment, assument leur part de responsabilité, et le comportement d’Aldo, sa mauvaise foi en même temps que son aveu de faiblesse, ne laisse pas de les agacer. Aldo était bien seul au moment du choix et lui seul a présidé à la destinée d’Orsenna. Pendant l’entrevue décisive entre Aldo et l’émissaire du Farghestan, ce dernier fait également preuve de mauvaise fois car enfin comme le demande très justement Aldo : D’où vient la rumeur ? On se rejette mutuellement la responsabilité de la crise, mais il est manifeste que l’on cherche à en découdre.

A posteriori, il s’avère qu’effectivement Orsenna se rangeait ou s’est rangé - Gracq laisse entendre que les esprits ont été préparés (manipulation) et que toute façon ils n’attendaient que cela (automanipulation) - derrière la décision d’Aldo, sauf Marino plus expérimenté et au péril de sa vie ; que cette responsabilité écrasante s’est trouvée progressivement diluée entre de multiples acteurs - procédé politique bien connu - afin que la décision soit prise et que les événements s’accomplissent : la marche de l’Histoire. Dans le monde croupissant d’Orsenna personne n’est complètement innocent ou, pour le dire autrement, tout le monde est plus ou moins complice. Accablés par des siècles d’immobilisme et de lente putréfaction, les anciens eux-mêmes appellent la guerre de leurs vœux : ils s’en remettent aux jeunes. Le Rivage des Syrtes, c’est avant tout le roman de la pan manipulation, et sur ce thème et celui de la guerre, le texte est d’une actualité effrayante : on touche là à la nature humaine.

Vers la fin de la soirée, nous nous sommes interrogés sur la postérité de l’œuvre de Gracq. Avec le recul, je dirais qu’étant entré dans la Bibliothèque de la Pléiade de son vivant, on peut penser qu’il aura une certaine postérité. Sera-t-il lu pour autant ?

 

Écrire sur Le Rivage des Syrtes, c’est tenter un exercice comparable à celui de décrire un tableau cubiste à une personne mal voyante. On peut en donner l’idée, les couleurs dominantes, mais le décrire dans le détail n’a pas de sens. Dans la géographie, la temporalité, la psychologie des personnages, il y a quelque chose de subtilement absurde, d’inachevé. Certains ont cru reconnaître dans ce texte Le désert des Tartares français. L’idée vient naturellement à l’esprit dès les premières pages, mais au final il semble que ce soit une fausse bonne comparaison. Ainsi, on pourrait être amené à penser que Gracq s’est nourri de Dino Buzzati (c’est improbable), de l’absurde (pourquoi pas), du nouveau roman (encore balbutiant à l’époque), du surréalisme (c’est sans doute vrai), du romantisme allemand (c’est très vrai). Mais je crois que ce serait sous-estimer l’inventivité et la créativité de l’écrivain, la profonde originalité de son œuvre. Je préfère penser que tous ces courants faisaient partie de sa culture, de son imaginaire, voire même pour les aspects les plus avant-gardistes étaient, comme on dit parfois, dans l’air du temps. Le génie de Gracq c’est d’avoir admirablement repris tous ces éléments à son compte, qu’il s’en soit inspiré ou qu’il les ait réinventés, dans une composition magistrale, subtilement originale et inoubliable.
Julien Gracq est un maître de la langue, de ceux qui par une grâce presque incompréhensible parviennent à un certain point de l’écriture à dire l’indicible. Il serait vain de tenter d’en dire davantage sur ce point : il faut vivre cette expérience, il faut l’éprouver surtout. Le miracle de la littérature, c’est de nous sortir de nos voix solitaires et de reconnaître d’autres voix tout aussi attentives.

« J’écris comme tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin », Julien Gracq

Le texte est complexe et son interprétation sujette à caution. Cela d’autant plus vrai qu’à titre personnel je découvre cet auteur et que je n’ai fait qu’une seule lecture du texte. Vos commentaires par rapport au texte et à la soirée en générale sont d’autant plus les bienvenus.

[1] Cette phrase m’a un jour foudroyé, mais je n’ai pas noté qui en était l’auteur.
[2] Jean-Claude m’a gentiment transmis l’adresse et vous pourrez les consulter en suivant ce lien, quelques critiques de Gracq (le lien s'ouvrira dans une autre fenêtre).
[3] Je n’ai pas noté non plus de qui était cette citation.
[4] Voilà un cas d’école à soumettre à Pierre Bayard, auteur d’un essai très intéressant, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

 

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