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La fille dévastée, Rozenn Guilcher

Écrit par Danièle. Posted in Résumés critiques - Romans

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La fille dévastée, Rozenn Guilcher, Editions Sulliver, ISBN-13: 978-2351220597, France.
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Certains romans obligent que la chronique qui leur est consacrée commence par un avertissement au lecteur.

La fille dévastée est un roman violent, grave, bouleversant, profondément humain.

Le sujet en est la relation terrible qui lie une mère à sa fille, une fille à sa mère. Dans ce récit, l’auteure nous entraine loin, très loin des sentiers battus. Pas de complaisance, pas d’idées convenues. Rozenn Guilcher propose une descente aux enfers.

Cela commence par un fait divers.

Elle a accouché toute seule. Sans doute avait-elle décidé de perdre quelques kilos. Je ne sais pas comment elle a fait. Elle avait une telle envie de se débarrasser de ça qu’elle n’avait jamais désiré. Telle envie telle force. C’était la nuit.

Dès les premières lignes, le lecteur sait où on le conduit. Une femme, une mère, va se débarrasser de son enfant.

Elle m’avait déposée là dans un coin de neige près d’un buisson pour que le froid m’atteigne. Elle est repartie sans se retourner. C’était un parc près de chez elle. C’était un endroit peu fréquenté que cet endroit-là qu’elle voyait de son balcon. Elle avait commencé son régime et de panser ses plaies et de s’occuper de ses cicatrices.

L’enfant est retrouvée, on en parle à la radio, on fait un appel à la mère qui se fait connaître, récupère sa fille sous le contrôle des services sociaux, bien entendu.

Comment être mère après avoir commis un pareil abandon ? Comment être fille après une telle arrivée dans le monde ?

Au regard de la vie ordinaire, ce n’est pas possible. D’être la mère aimante et attentive et bonne éducatrice. D’être la fille aimante, aimée et en sécurité.

Ces deux-là, cette mère-là et cette fille-là vont devoir inventer une manière de l’être, mère et fille, fille et mère.

Rozenn Guilcher a dû trouver une forme et un style d’écriture capables de restituer la complexité de cette histoire. S’il n’y a pas d’idées convenues, dans ce roman, l’écriture ne l’est pas non plus.

C’est une écriture hallucinée, parfois poétique. Toujours violente. Une écriture de transe littéraire. Une justesse de ton qui rend le récit terriblement humain. Terriblement, parce que l’humain n’est pas fait uniquement de belles et grandes pensées et actions, de beaux et de grands sentiments.

Haine cherche un réceptacle. Un endroit où loger. Un autre lieu d’où elle ne vient pas. Haine voyage. Haine aime voyager.

 

Le roman est construit en plusieurs parties.

Enfance

Tout ce que vous vivez c’est du rab vous avez bien de la chance oui une chance inouïe. Tout ce que vous vivez c’est en plus. Alors, il ne faudrait peut-être pas exagérer.

La fille raconte l’enfermement, la peur, la solitude.

A appris à se taire. A compris. A comprimé. Plus rien ne sort désormais. Vous êtes fermée de la bouche désormais. Désormais enfermée.

Les enfants savent, les enfants comprennent, les enfants s’adaptent. Même au pire.

J’avais compris dès le départ que peut-être l’amour ça pouvait être ça. Des trucs de poings et de dégoût et vous êtes attachée comme un petit koala à celle qui vous maltraite. Plus l’autre vous jette plus vous vous agrippez. Plus vous hait plus l’aimez. Et la force se multiplie par deux : l’autre dans sa rage vous dans l’adoration. Elle vous tue tous les jours mais vous ne mourrez pas. Et vous lui pardonnez.

Plus vous hait plus l’aimez. Cette phrase est à l’image du récit. Elle roule son fracas dans votre bouche de lecteur puis dans votre tête.

Plus vous hait plus l’aimez. Cela aurait pu être le titre du roman. Cela pourrait être le titre d’un poème ou le refrain d’une chanson.

Et Dieu dans tout ça ?

Elle (il s’agit de la mère) a rendez-vous avec Dieu et elle se prépare. Car Dieu est comme le service social : il ne voit pas tout. Il ne voit pas, quand elle soigne, les gestes appuyés sur les croûtes suppurantes .Dieu est un peu bigleux. Dieu est vieux sauf votre respect. Il n’a pas tous ses yeux il n’a pas toutes ses oreilles. Il n’entend pas ses mensonges et ses paroles non tenues à la petite fille. »

Il y a les livres aussi.

Elle (la fille) a appris à lire. Ah ce qu’elle lisait ! Au moins j’étais tranquille ! Des heures à s’abimer les yeux jusqu’à plus d’heure. »

L’enfant tient un journal.

C’est pourquoi l’écriture est une telle liberté. C’est pourquoi. Tant qu’elle n’aura pas trouvé mon journal elle n’aura pas mon âme.

L’inceste

Mère m’embrassait sur la bouche…Parfois ça l’excitait simplement et elle se finissait à la main. D’autres fois elle jouissait carrément de ma bouche.

Rozenn Guilcher ose parler de l’inceste au féminin d’une façon désincarnée, presque clinique. Son propos en gagne de la force et, malgré la brutalité des images, reste très pudique. Tout est dit dans une économie de mots, sans pathos, sans jugement.

Déchéance

On est son propre puits.

Pour boire.

Pour se désaltérer.

Pour se noyer.

Des pages difficiles sur l’alcool, la peur, l’angoisse, la mort.

Mère est là. La mort aussi. Et c’est la même.

Délivrance

Pendant trente ans j’ai vécu avec elle autour de moi. Pendant trente ans j’étais comme une membrane.

Enfin, on apprend le nom de l’enfant devenue femme. Marie.

Je dis mon nom trente fois. Je ne compte plus. Je le répète. Je me le dis à moi-même. « Marie, Marie. » Être sûre d’exister.

Il y a une impossibilité à exister ensemble ou séparément. Sœurs siamoises qui respirent au même poumon. Me prend mon air. Me prend ma vie. Maintenant je suis prête à la vie. Elle n’a qu’à faire autre chose, elle, c’est mon tour, elle n’a qu’à s’endormir.

On ne sort pas indemne de la lecture de La fille dévastée. Je dois dire là mon admiration pour la façon dont sont traités des sujets graves dont je n’ai pu donner qu’un petit aperçu.

 

Interview de Rozen Guilcher
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