La Seconde Chance, Anne Vernet
Mais nous n’avons pas oublié notre mort : en elle, nous projetons notre naissance ignorée.
On ne peut pas apprendre à mourir dans un monde où l’on tue.
Nous sommes interdits à nous-mêmes.
Refouler sa naissance, mais gloser sur la mort : cette arrogance jette un discrédit sur tous nos savoirs.
On dit généralement beaucoup plus tard qu’une oeuvre est visionnaire, pourtant il se pourrait bien que ce soit le cas de La Seconde Chance de Anne Vernet.
Il est coutumier de classer les livres par genre. Mais comment étiqueter La Seconde Chance, qui offre l’image d’un métissage littéraire et a justement la particularité de nous laisser libre ?
Elle renvoie à la littérature de l’Utopie sans amener le lecteur à son adhésion, lui laissant sa liberté de réflexion. Elle se joue aussi souvent du scientisme de la Science Fiction, dont l’engouement actuel tant littéraire que cinématographique n’est pas sans souligner les malaises de nos sociétés.
Comme tout livre, il demande que l’on s’y installe, tout doucement, et une fois fait, l’on continue de tirer la ficelle tout comme son personnage principal, pour voir ce qu’il y a au bout.
À travers les recherches de Diogène, historien vivant en 2168, nous suivons les traces numériques - fragments filmés au siècle précédent - de personnages en quête d’un monde juste. Enquêtant sur ce que lurent les années 2090, Diogène nous ouvre la vision d’un avenir plausible. Nous regardons l'avenir comme s’il était le passé, c’est-à-dire avec un œil critique.
Entraîné par les personnages, le lecteur est amené, tout comme Diogène, à occuper une position liant constamment l’intime à l’universel. Le présent de la lecture lui ouvre « un passé du futur » - 2091, 2092 et 2093 - dont il va chercher et découvrir, en sa compagnie, la réalité jusque-là voilée par une monstrueuse supercherie historique. L’auteur y intègre des faits politiques, sociologiques et culturels de notre actualité présente.
Il était possible autrefois, en coupant la tête, d’anéantir l’élan du corps : il suffisait d’éliminer un Guevara, un Sankara, pour réduire à néant les aspirations des masses ralliées au charisme d’un seul. Lorsque nous nous sommes retrouvés devant cent mille Sankara, nous avons pensé qu’ils finiraient par céder de nouveau à la compétition, à la sélection et au charme du chef. Mais nous nous sommes trouvé devant quelque chose de tout à fait inédit : des individus à la fois autonomes et solidaires, productifs et hors du marché. Toutes nos tentatives pour susciter ou acheter une domination ont échoué. Il faut le reconnaître : c’est l’échec.
Fort de ce constat, l’élite a imaginer l’inimaginable... Que s’est-il donc passé lors de cette Année Sans Date
?
Au fil de La Seconde Chance, on vivra la soutenance d'une thèse, l'expropriation d'une usine d’armements, l’écrasant verrouillage de l’imaginaire des peuples par les nanotechnologies, le cynisme décomplexé et violent d’une caste dominante ainsi que la vie libre et solidaire des "aquavillages", cités autonomes construites sur l’eau. On écoutera la parole de survivants, un magnifique testament ou un poème d'Apollinaire, et l’on découvrira une confédération tentant de frayer le chemin peu commun d’une révolution, ou plutôt une subversion « douce » jamais encore tentée.
Au fur et à mesure d’un cheminement transgénérationnel de personnages habités par le souci du vivant, émerge l’exigence de la création et le refus de la résignation. Affirmation d’un progrès anthropologique, le roman esquisse les pistes d’un futur libéré.
Esuko lisait par-dessus l’épaule de Diogène.
- Ne le jette pas, dit-elle, ce passage est brouillon, mais plein de vie.
- Il suit les deux petits morceaux 151 et 152 – Argenville détruite et la fuite de Mara – mais précède le 140 : l’adhésion d’Eilif à la Conf et la mort de Léonard. Il faudrait les remettre en ordre…
- Non ! Laisse-les comme ils sont venus. Les ordonner changerait la qualité de notre témoignage. Cela imposerait de notre part un jugement.
- Mais ça n’est pas chronologique !
- La chronologie écrase le sensible. Ici, on capte une réalité plus riche : ce fragment concentre en lui ce qui l’a généré – la catastrophe, bien sûr, mais il la dépasse, parce que la vie y reprend le dessus. Si on le présente dans la chronologie, il ne devient plus qu’une simple conséquence…
- La chronologie comme reconstruction arbitraire, qui viderait l’instant de son sens ? L’Histoire imposerait une dramatisation des événements ?
- Exactement. Les résidents d’Argenville ne sont pas seulement des survivants mais des vivants, c’est-à-dire des gens qui jubilent. Ils jubilent parce qu’ils sont aidés, parce qu’ils ne sont pas abandonnés, et qu’ainsi ils sont forts. Personne ne peut survivre sans joie. L’histoire écrase toujours la jubilation.
La jubilation, la volonté et les liens forts qui unissent les personnages découverts par les recherches de Diogène, nourrissent le lecteur.
La structure du livre, fragmentaire et apparemment aléatoire, permet à l’auteur de se libérer de la posture narrative. Anne Vernet réalise ici un transfert dramaturgique : chaque fragment du passé est porté par la parole de personnages en acte.
La théâtralité s'inscrit alors sans entrer en conflit avec la narration mais, au contraire, la justifie.
Cette fragmentation « filmique » amène l’écriture à servir les singularités en action et confère ainsi une grande autonomie aux personnages, qu’ils se trouvent dans l’urgence de la reconstruction du monde ou qu’ils participent à son épuisement. Le métissage entre théâtralité, narration, poésie et écriture très figurative, quasi filmique, du roman nous renvoie l’imaginaire d’un monde en devenir, incertain et angoissé devant la mutation qui s‘annonce, et nous offre l‘occasion de nous questionner.
| < Précédent | Suivant > |
|---|


