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Fuck America, Edgar Hilsenrath

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

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Fuck America - Les Aveux de Bronsky, Edgar Hilsenrath (en), traduction Jörg Stickan, Attila, ISBN-13: 978-2917084069, Allemagne.
Avertissement : Cet article contient des extraits du texte susceptibles de heurter la sensibilité des lecteurs.
Couverture Fuck America, Edgar Hilsenrath

Il y a un peu plus d'un mois, j'ai découvert Fuck America de Edgar Hilsenrath. C'est un livre que j'aime beaucoup en tant qu'objet, à tel point d'ailleurs que lorsque je l'ai entre les mains je ne peux plus le lâcher. Parler du livre en soi est assez facile. Par exemple « les couleurs utilisées pour l'impression de la postface sont celles du drapeau américain (pantones 193U et 282U) ». Ce qui donne Navy Blue (#002868) et Dark Red (#BF0A30) en langage web.

On peut aussi renvoyer aux photos qui parleront d'elles-mêmes. Rappeler enfin ce qui est écrit sur le rabat de la quatrième de couv' :  Henning Wagenbreth (l'auteur de la couverture) est un dessinateur, affichiste et décorateur d'opérette allemand, qui partage son temps entre Berlin et San Francisco. Professeur de communication visuelle, marqué, entre autres, par la gravure, l'imagerie des pays de l'Est et la culture pop, il a travaillé pour Libération, le New York Times, et publié The Mystery of St Helena ou encore Cry for Help, 36 Scam Emails from Africa.  La maquette, dont vous verrez également quelques photos, est signée Théo Delambre.

Parler du texte Fuck America en revanche est un défi, une gageure. Mais puisque nous parlons texte, voici quelques mots à propos traducteur : Né en mai 1968 en Allemagne, mais exilé en France depuis sa majorité, Jörg Stickan a travaillé comme acteur, commis de cuisine, metteur en scène, barman, enquêteur téléphonique, chanteur d'opéra... et traducteur. Pour le théâtre, il a mis en français Hans Eisler, Hans Jenny Jahnn, Gerhart Hauptmann, Johann Nestroy, J.M.R Lenz... Fuck America est le premier roman qu'il traduit. Enfin, de l'auteur, Edgar Hilsenrath, il sera en fait question à peu près tout au long de l'article.

 

RENAUD ! Réfléchit comment tu vas amener cette chronique. Réfléchit bien comment tu vas l'écrire.
RENAUD ! Tu marines derrière ton écran parce qu'il fait une chaleur à crever. Mais les gens s'en moquent. Ce qu'ils veulent c'est lire des trucs intéressants et surtout gratuits.
RENAUD ! Les gens vont bientôt partir en vacances, certains sont même déjà partis, et si tu ne leur donnes pas une bonne idée, une excellente idée de lecture même, ils vont lire n'importe quoi.
RENAUD ! Maintenant, tu as fini cette chronique. Tu as bien transpiré et tu as mérité de partir te détendre à la piscine.

 

Burlesque : ton grotesque pour situation dramatique

Le titre complet du livre est Fuck America, les aveux de Bronsky. Le texte s'ouvre par un échange de lettres entre le Juif Allemand Nathan Bronsky - le père de Jakob Bronsky héros du texte -, Königsstrabe 10, Halle-sur-Saale, Allemagne, et le Consul Général des États-Unis d'Amérique, Clausewitzstrabe 3B, Berlin.

Depuis hier, ils brûlent nos synagogues. Les nazis ont détruit mon magasin, pillé mon bureau, chassé mes enfants de l'école, mis le feu à mon appartement, violé ma femme, écrasé mes testicules, saisi ma fortune et clôturé mon compte bancaire. Nous devons émigrer. Il ne nous reste rien d'autre à faire. Les choses vont encore empirer. Le temps presse. Seriez-vous en mesure, très cher Monsieur le Consul Général, de me procurer sous trois jours des visas d'immigration pour les États-Unis ? (lettre datée du 10 novembre 1938)

Ainsi, dès le prologue le ton burlesque est donné. « Burlesque », le mot n'est pas anodin : Le registre burlesque (...) est un art du décalage qui consiste à adopter un ton grotesque pour une situation dramatique, ou l'inverse. Le prologue est suivi d'extraits du journal intime de Jakob Bronsky qui constituent autant de chapitres. Le lecteur découvre avec les aveux de Bronsky le quotidien d'un émigré juif à New York, à Manhattan plus précisément. Car la famille Bronsky a fini par obtenir les précieux visas non pas en 1939 au lendemain de la Nuit de Cristal, mais en 1952... Jacob Bronwky traumatisé par la guerre et la Shoah a perdu la mémoire de ses années de ghetto.

Souvenirs et quotidien d'un écrivain juif émigré

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Le rêve américain à l'envers

Avec Fuck America, Edgar Hilsenrath livre un témoignage précieux et unique par sa forme sur l'Amérique. Émigré juif brisé par la guerre et la Shoah, le texte est pour partie autobiographique. Il apporte un éclairage sur l'envers du décor de l'american way of life : une société globalement matérialiste (attachée au confort matériel), superficielle et frustrée. Pour reprendre l'expression du président Barack Obama, Edgar Hilsenrath décrit le rêve américain à l'envers : « Les problèmes concrets d'un écrivain inconnu et crève-la-faim, mais surtout les problèmes d'un écrivain allemand d'origine juive dans un pays étranger, un pays que je ne comprends pas et qui ne me comprend pas. » (p. 276-7)

Fuck America est également un témoignage sur la politique d'émigration américaine alors que se préparait la Shoah. Et comment ne pas être indigné par l'attitude des pays qui ont refusé l'asile politique aux émigrés juifs, notamment les États-Unis d'Amérique, pays de la liberté ? Dans la lettre fiction du prologue datée du 24 août 1939, Le Consul Général des États-Unis d'Amérique explique crument les raisons de politique intérieures pour lesquelles le Saint-Louis a été renvoyé en pleine mer avec ses réfugiés juifs et pourquoi le maintien des systèmes de quotas d'immigration alors que les Juifs sont en danger de mort. « (…) Au fond, les gouvernements de tous les pays de cette planète se foutent royalement de savoir si vous vous faites tous massacrer ou non. »

Fuck America est un texte d'inspiration autobiographique, notamment pour la partie la plus dramatique de l'œuvre. Par exemple, lorsque Jakob fait ce travail d'écrire le manuscrit « LE BRANLEUR », c'est en fait Edgar Hilsenrath qui se décrit lui-même faisant le travail d'écrire son livre Nuit. Personnage et écrivain travaillent en fait avec acharnement pour la même raison. Le texte « LE BRANLEUR », c'est en fait le texte Nuit, le récit d'Edgar Hilsenrath sur sa vie dans le ghetto. Ce récit de la vie dans le ghetto – et qui autrement aurait été insupportable – est également écrit sur le mode burlesque. Fuck America est le dernier texte de l'écrivain, mais il constitue une excellente introduction à l'œuvre de cet écrivain génial.

On ne saurait trop vous conseiller de poursuivre la découverte de cet écrivain et de son œuvre en lisant la postface à Fuck America intitulée Un clochard céleste que vous trouverez parmi les photos. Lisez également la superbe Interview d'Edgar Hilsenrath par Anne-Sophie Demonchy du blog La lettrine. Suivez enfin les liens à l'article Edgar Hilsenrath de Wikipédia. Oups, il y a également ce document très intéressant sur le site de l'éditeur. Vous trouverez d'autres ressources (articles, vidéos, etc.) en faisant des recherches sur le web.

 

À propos de l'auteur Edgar Hilsenrath, voici ce que l'éditeur indique sur le rabat de la couverture :

Né en Allemagne en 1926, Edgar Hilsenrath a connu les ghettos durant la guerre, avant de partir pour Israël, puis pour New York.

Toute son œuvre s'inspire de cette expérience, mais sur un mode burlesque, quasi rabelaisien. Longtemps refusé par les éditeurs allemands, qui craignent les réactions à son approche, très crue, de la Shoah, il est d'abord publié aux États-Unis, où ses livres sont des best-sellers. Il écrit la nuit, dans des cafétérias juives sordides, et vit le jour de petits boulots. C'est n'est qu'en 1979 qu'il est publié en Allemagne, où il connait une gloire brutale, consacrée par une multitude de prix.

Premier livre d'Hilsenrath traduit en français depuis le Conte de la pensée dernière (Albin Michel), Fuck America est en grande partie autobiographique : derrière la satire du rêve américain pointe le portrait de l'artiste en exilé et des déracinés, qui se raccrochent comme ils peuvent à leur langue et à leur mémoire.

 

 

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