Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson
Qui est donc assis là, au tréfonds de notre âme, à diriger les mots ?
Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre
Entre ciel et terre est le premier roman de Jón Kalman Stefánsson traduit en français. Le texte se divise de quatre parties :
Nous sommes presque uniquement constitués de ténèbres (p.9, deux pages)
Le gamin, la mer et le paradis perdu (p.13)
L'enfer, c'est de ne pas savoir si nous sommes vivants ou morts (p.107, quatre pages)
Le gamin, le Village de pêcheurs et la trinité profane (p.113)
Dans les première et troisième parties en forme d'introduction aux pages qui suivent, les ombres s'adressent au lecteur. Les paroles des morts sont présentées comme des brigades de sauveteurs de l'oubli pour les défunts. Nous allons te parler de gens qui vivaient en notre temps, soit il y a plus de cent ans, et ne sont guère plus pour toi que des noms inscrits sur des croix inclinées ou des pierres tombales fissurées. (p.11)
L'histoire rapportée par les morts se situe à l'époque où Émile Zola vient de publier un nouveau roman dont il s'est vendu cent mille exemplaires dès les trois premières semaines.
(p.28) Les ombres font sans doute allusion à L'Assomoir, roman publié à cette époque et qui fut un succès de librairie ; elles narrent ainsi une histoire qui a vraisemblablement débuté en 1877. L'action se déroule à l'extrême nord-ouest de l'Islande, car il est fait mention de la vallée de Tungudalur.
Le récit proprement dit débute alors que Bárður et Le gamin (ainsi le héros sera-t-il nommé tout au long du texte) de retour du Village de pêcheurs arrivent en vue du campement principal après avoir franchi l'Infranchissable : un chemin à flanc de montagne assuré par une corde surplombant la mer d'une trentaine de mètres. Bárður et le gamin reviennent avec des livres dans leur havresac. Deux d'entre eux, Niels Juul, le plus grand héros des mers du Danemark et Le Paradis perdu de John Milton, proviennent de la bibliothèque Kolbeinn, le vieux capitaine aveugle. Bárður et le gamin sont tous les deux pêcheurs et rameurs chez Pétur qui est à la tête d'un baraquement et d'une barque à six rames. Pétur, Gvendu, Einar, Árni, Bárður et le gamin constituent l'équipage. Andrea, la cantinière et la femme de Pétur, veille sur le baraquement lorsque les hommes sont en mer. Guðmundur, le frère de Pétur – tous les deux sont en froid pour une raison que l'on ignore – est à la tête du baraquement voisin. Guðrun, la fille de Guðmundur, en est la cantinière. Dans le baraquement chacun est occupé à ses affaires et à ses pensées en attendant de reprendre la mer. Bárður et le gamin partagent la même passion pour les livres et sont épris de poésie. Cet amour pour les livres inspire mépris, voire colère, ou au contraire sympathie. En attendant, ils lisent tête-bêche sur leur lit, car demain ils repartent en mer et il faudra ramer profond
.
Selon un rituel bien établi, très tôt le matin Pétur réveille l'équipage. Alors que tout le monde est oocupé à terminer les préparatifs pour la sortie en mer, Bárður prend une résolution subite
(p.41). Il retourne dans le baraquement et se hisse jusqu'à son lit au premier étage pour lire et mémoriser quelques vers du Paradis perdu afin de les réciter sur la barque.
(…) S'en vient le soir
Qui pose sa capuche
Emplie d'ombre
Sur toute chose,
Tombe le silence,
Déjà se lovent
La bête sur son lit d'humus
L'oiseau dans son nid
Pour le repos nocturne. (p.41-2)
À trois heures le matin précise, Benedikt sonne le cor pour le campement (une quarantaine de baraquements et les baraquements de Pétur et Guðmundur à l'écart, proches du rivage) et l'équipage tire la barque sur le rivage jusque dans la mer pour s'élancer. De retour dans le baraquement, Andrea découvre la vareuse de Bárður et elle a l'impression que quelque chose de froid vient la toucher.
(p.60) En pleine mer, à quatre heures de rame des côtes, alors que les lignes sont posées et que les pêcheurs attendent que les poissons mordent, le mauvais temps s'installe.
Je jour s'approche, le vent forcit et refroidit, né de la glace qui emplit le monde au-delà de l'horizon, gardons-nous de ramer dans cette direction, l'enfer, c'est le froid. (…) Chacun attrape sa vareuse, à l'exception de Bárður dont la main se referme sur le vide, elle s'immobilise, suspendue en l'air et il jure à haute voix. Quoi ? Demande le gamin. Satanée vareuse, je l'ai oubliée, et Bárður jure une fois de plus, il se maudit de s'être inutilement employé à fixer dans sa mémoire les vers du Paradis perdu, de s'être ainsi concentré au point d'oublier sa vareuse. Andrea s'en est certainement aperçue et elle s'inquiète pour lui qui tremble de froid, ici, offert à la bise polaire. Voilà le genre de tours que peut nous jouer la poésie. (p.74)
L'attente se poursuit dans le froid tandis que la tempête se lève, Pétur entame un chant paillard, vulgaire, mais chargé d'une force immémoriale et le gamin oscille entre dégoût et admiration (p.78). La tempête de neige se déchaîne ; il faut remonter les lignes chargées de morues. De toute façon, pour Bárður, il est déjà trop tard.
Douce est la brise matinale, douce l'arrivée du jour, la suivante les notes mélodieuses, des oiseaux tôt levés, qui l'oreille enchantent. Le gamin essaie de sourire à travers le mal de mer et le froid, à travers la peur. Bárður s'approche encore un peu plus, les bords de leurs suroîts se relèvent, leurs fronts se touchent, nulle chose ne m'est plaisir, en dehors de toi, murmure Bárður (...). (p.86, c'est nous qui soulignons les citations du Paradis perdu.)
Dans la première moitié du texte – dont le point d'orgue est la mort de Bárður –, Jón Kalman Stefánsson décrit l’existence de pêcheurs au nord-ouest de l'Islande à la fin du 19e. Rien n'échappe au lecteur de leurs peurs, de leurs aspirations, de la vie dans un baraquement, de la pêche en mer sur une barque à six rames. Le lecteur découvre aussi le personnage principal du gamin ; son histoire tragique (Vis ! Ta maman qui t'aime. La dernière lettre, la dernière phrase, le dernier mot.
(p.48)) et sa personnalité (Toi et moi ne sommes pas nés pour être pêcheurs, lui a-t-il [Bárður] confié (...).
(p.62)) L'écrivain – mais peut-être serait-il plus juste d'écrire le poète – fait également des allusions au Village de pêcheur, ainsi qu'à quelques personnages que le lecteur retrouvera dans la seconde moitié du texte.
Le récit s'articule en son milieu autour de la traversée que le gamin effectue depuis le campement vers le Village de pêcheurs. Bárður est mort ; il ne reste personne au gamin – hormis un frère de l'autre côté de la montagne et qu'il ne connait pas –, mais il doit rendre Le Paradis perdu à son propriétaire, Kolbeinn, sans savoir ce qu'il adviendra de lui après – probablement la mort. Du fait de la tempête de neige, de l'itinéraire choisi et du désespoir du héros, le voyage est périlleux. Bien que culturellement éloigné, le voyage du gamin n'est pas sans rappeler le cycle des lieder de Franz Schubert, Voyage d'hiver (Winterreise) : En étranger je suis venu, en étranger je repars.
Le gamin a laissé derrière lui le haut plateau, laissé derrière lui le jour et la nuit, le sommeil et la mort. Ensuite, il descend dans la vallée et se dirige vers nous [les habitants ou plutôt maintenant les ombres des habitants], il se dirige vers le Village et c'est le premier jour du mois d'Avril.
(p.117) Dans la seconde moitié du récit, le gamin découvre le Village des pêcheurs à l'ombre d'une montagne sur une langue terre qui s'avance dans un fjord, ainsi que ce qui semble devoir être sa nouvelle vie. En suivant le gamin, le lecteur apprendra différentes choses à propos de personnages aussi fascinants et énigmatiques que Geirþrúður (Cette mère corbeau.
( p.204) (…) les histoires qu'on raconte sur elle et les capitaines étrangers.
(p.206) Geirþrúður le regarde, elle doit tourner la tête d'environ quarante-cinq degrés, ses cheveux noirs lui couvrent la moitié du visage, ses lèvres esquissent un sourire. Je suis à l'intérieur d'un roman !
(p.207)) et Kolbeinn (Kolbeinn et son regard aveugle, aussi féroce qu'un loup atlantique, lui a confié Bárður avec un rictus, même s'il s'entendait très bien avec lui. (…) Il a de la vraie poésie, des ouvrages scientifiques, pourquoi donc un si méchant homme possède-t-il tant de livres, les livres sont censés rendre les hommes bons, se dit le gamin.
(p.125)) Et les ombres de commenter à propos de Geirþrúður et Kolbeinn :
Nous n'avons jamais bien compris pourquoi elle avait accueilli chez elle ce vieux loup atlantique entêté et misanthrope. Ils ne se connaissaient que peu auparavant, elle lui avait parfois emprunté quelques livres, mais peut-être finalement s'entendent-ils bien ensemble, lui, l'aveugle, et elle, sourde à la morale. (p.219)
Et que dire des autres habitants du Village de pêcheurs, autant de personnages avec leurs histoires parfois dramatiques : Helga, le bras droit de Geirþrúður (Geirþrúður, Helga et Kolbeinn forment la trinité profane) qui tient la Buvette également appelée le Bouge, le Refuge, l'Antre de l'Enfer ; Snorri, le marchand ; Aldís, la femme de Snorri emportée par la maladie ; Jón, le directeur de magasin et sa femme Tove surnommée la Frégate ; Leó et Tryggvi, les deux riches négociants ; Magnús, le cordonnier ; Sigurður, le médecin ; Jens, le postier de campagne qui fait le voyage tous les mois jusqu'à Reykjavík ; Skúli, le rédacteur en chef du journal Þjóðviljinn, La volonté du peuple ; Friðrik, le négociant ; Ragnheiður, fille de Friðrik, la vendeuse ; Gunnar, le vendeur ; Þórunn, la cliente ; Lárus, le préfet ; Guðrún, la femme décédée du pasteur Þorvaldur ; Þorvaldur, le pasteur qui a fait un enfant à Gunnhildur la domestique et qui ne se presse pas pour le reconnaître ; Gunnhildur, la domestique qui se met avec Jón ; Jón, le menuisier ; Nikulas, frère de Jón, surnommé Núlli, le charpentier qui meurt tranquillement sur son chantier ; Lúlli et Oddur, les déblayeurs de neige ; Guðjón, le riche armateur ; Brynjólfur, le capitaine de L'Espoir, le bateau ponté de Snorri ; Ólafía, l'épouse de Brynjólfur ; Bryndís, la domestique, qui a perdu deux maris et a perdu en même temps époux, père (Kristján ami de Brynjólfur) et frère ; Bárður, le veilleur de nuit ; Gísli le directeur de l'école, frère de Friðrik le postier et du pasteur Þorvaldur, qui s'adonne à la lecture de poèmes français et certains poètes de ce pays sont à moitié fous
(p.193) ; Marta et Agust, les dirigeants de la buvette Bifrost (Sodome) ; Björn et BjÁrni, le père et le fils, vendeurs chez Snorri ; Torfhildur, l'épouse et mère. Nous en avons certainement oublié.
En plus de personnages et d'histoires multiples, Entre ciel et terre est également remarquable pour la richesse de ses thèmes : la mer et la pêche ; le péché et le paradis perdu ; la littérature et la vocation d'écrivain ; le suicide et la mort, entre autres. De plus, le récit est comme habité par la tradition littéraire et la mythologie islandaise, mais de façon plus ou moins souterraine, comme une sorte d'inconscient. Le texte est souvent poésie ou prose poétique : une poésie étrange, surnaturelle, et parfois pure poésie, confinant à l'absolu, à la métaphysique (au sens littéraire du terme). Les images abondent, souvent belles, surprenantes, voire inquiétantes lorsque par exemple les ombres se manifestent parmi les vivants. Voici quelques extraits pour illustrer ce qui précède.
La mer et la pêche(...) la barque plane au-dessus du coffre à poissons (...)
(p.69)Lui [Pétur] et Árni bénissent chacune d'elles [les lignes] avant de la mettre à l'eau afin que rien de maléfique ne sorte de l'abîme, d'ailleurs, qu'est-ce que cela pourrait être ? Les profondeurs de mer sont dénuées de tout vice, là ne règnent que la vie et la mort ; en revanche, il faudrait sûrement bénir ces lignes non pas une fois, mais au moins mille si nous les plongions dans le tréfonds de l'âme humaine.
(p.70)Qu'est-ce que c'est que ça ? Se demandent les morues les unes aux autres, enfin quelque chose de nouveau, répond l'une avant de mordre sans hésiter, et alors les autres se précipitent pour mordre également car aucune d'elle ne veut se faire remarquer, c'est plutôt agréable d'être accrochée là, observe la première, la gueule en coin, et les autres acquiescent. Les heures passent, puis tout se met à s'agiter, on les tire, une force puissante les hisse vers le haut, plus haut, toujours plus haut vers le ciel qui, bientôt, s'ouvre, cédant alors la place à un autre monde, peuplé d'étranges poissons.
(p.71-2)(...) des borborygmes incompréhensibles. Il prête l'oreille, d’abord étonné, mais parvient bientôt à la conclusion qu'ils [les trois marins] s'expriment dans la langue des morues, il est étrange qu'il ne l'ait jamais entendue jusqu'ici. (...) Le dialecte dans lequel ils s'expriment ne serait-il pas le moruais ?
(p.126)Les hommes rient comme des morues, à coup sûr, de lui. Cela doit être bien pratique pour un marin de parler le moruais, il lui suffit alors de plonger la tête dans l'eau, de crier quelque chose et, voilà le bateau rempli en un clin d’œil. Comment dit-on la mort en langue des morues ? Évidemment omaúnu
(p.127)
Le péché et le paradis perdu(…) Y a-t-il quelque chose à voir, m'a-t-elle alors répondu, le pape à Rome, ai-je [Guðjón] rétorqué, ce n'est rien qu'un vieux bonhomme, pétri de gourmandise et de superstitions. C'est un blasphème ! S'était exclamé le pasteur Þorvaldur, furieux. Guðjón avait haussé les épaules.
(p.137)Þorvaldur s'enivra de façon impardonnable et atterrit dans le mauvais lit, celui de Gunnhildur, une domestique enjouée, qui fut tout autant amusée qu'émoustillée de passer la nuit avec le pasteur à qui elle avait fait enfiler son aube.
(p.145)L'affaire n'est pas aussi simple en ce qui concerne le magasin de Tryggvi, là, les péchés des pères retombent sur la tête de leurs enfants, car bien que la mort soit une puissante ordure, son pouvoir n'atteint pas les registres : que périsse le mari, l'épouse, les enfants, les parents paient.
(p.169)Ragnheiður se redresse, son visage affiche un air dubitatif, mais le bout de sa langue pointe de manière inattendue entre ses lèvres, rouge et tout scintillant de salive.
(p.175)
Un bout de langue qui se dévoile ainsi semble porter avec lui un message venu de l'intérieur, des tréfonds obscurs de la chair.
Nom de Dieu, pense le gamin.Mon fils n'a pas encore été baptisé, cette salope de pasteur ne me presse pas trop dans l'affaire, étrange, n'est-ce pas, mais je me dis tout à coup que Nikulas serait un nom parfait pour ce garçon et il serait fils de Jón, Jónsson, avec ta permission.
(p.190)Sans le péché, il n'est nulle vie.
(p.227)
La littérature et la vocation d'écrivainLe gamin suit le regard de son ami et soupire également. Il veut accomplir quelque chose dans cette vie, apprendre les langues étrangères, parcourir le monde, lire un millier de livres, il veut atteindre l'essentiel, quel qu'il soit, il voudrait découvrir si l'essentiel existe, mais il est parfois difficile de réfléchir et de lire quand on est tout vermoulu après une journée épuisante passée à ramer, mouillé et transi après douze heures passées dans les champs, alors, ses pensées peuvent être tellement lourdes qu'il parvient à peine à les soulever, alors, il est à des lieues de l'essentiel.
(p.21-2)Toi et moi ne sommes pas nés pour être pêcheurs, lui a-t-il confié hier, à la Boulangerie allemande, devant une tasse de café et un peu de brioche.
(p.62)Comme il doit être merveilleux d'avoir pour emploi d'écrire dans un journal, des milliers de fois plus agréable que de travailler dans le poisson.
(p.67)Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n'atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu'à l'essence même, la vie s'immobilise l'espace d'un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l'oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s'approche de vous : touché dit-il et vous voilà mort.
(p.101)Il porte ce livre sur son dos, Le Paradis perdu, et c'est un devoir que de rendre les livres. C'est probablement pour cette raison qu'Andréa lui a ordonné de l'emporter avec lui, elle le connaît, lui et son étrange amour des livres.
(p.102)(…) En Islande, rien à voir que des montagnes, des chutes d'eau, des étendues de terre accidentées et cette lumière capable de te transpercer et de te changer en poète.
(p.136 )Enfin bon, au moment où Guðjón rentre au pays au terme d'un périple des plus longs, il a passé cinq mois à parcourir l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, il a vu le pape, écouté M. Dickens lire ses œuvres à haute voix à Londres, il revient accompagné de Geirþrúður.
(p.136)Tu sais lire et je crois savoir que ta main est douée pour l'écriture, n'est-ce pas vrai ? Le gamin se contenta d'un hochement de tête, n'osant absolument pas ouvrir la bouche de peur qu'il ne s'en échappe quelque bêtise. Eh bien, le peu que tu sais nous suffit, il n'y a que très peu de gens qui sachent réellement lire dans ce bourg, c'est une chose que de pouvoir déchiffrer les lettres, c'en est une autre que de savoir lire, de l'une à l'autre, il y a tout un abîme.
(p.226)Qui est donc assis là, au tréfonds de notre âme, à diriger les mots ?
(p.227)
Le suicide et la mortLa mer vient inonder les rêves de ceux qui sommeillent au large, leur conscience s'emplit de poissons et de camarades qui les saluent tristement avec des nageoires en guise de mains.
(p.34)Jens s'arrête en bien des fermes où bien des bouches sont impatientes de lui raconter quelque chose, des histoires de fantômes, des bavardages (…)
(p.68)Il se penche vers le fond, à l'avant, puis se relève lentement en portant sur sa poitrine, une chose imposante, plus grosse qu'une morue, plus grosse qu'une morue gigantesque, du reste, ce n'est pas un poisson, mais un homme (…) un défunt pèse beaucoup plus lourd qu'un vivant (...)
(p.93)L'enfer est un être défunt. Il avance sa main droite sur le côté, caresse le livre qui a fait oublier sa vareuse à Bárður. Lire des poèmes vous met en danger de mort.
(p.95-6)Les sanglots naissent quand les mots ne sont plus que des pierres inutiles.
(p.97)Mourir implique certaines responsabilités.
(p.104)Il suffit de se tuer et voilà toute incertitude balayée. Il s'en faut de peu qu'il ne remercie le Bon Dieu, mais l'idée ne le séduit que peu. Bárður lui a parlé de la Falaise des Suicidés (...).
(p.122)Il lève les yeux et tombe sur le regard glacé de Bárður, debout derrière Brynjólfur. Bárður remue les lèvres, bleues de froid et de mort : combien de temps vais-je devoir t'attendre ? demande la voix dans la tête du gamin. Combien de temps ta mère devra-t-elle t'attendre, et ta petite sœur, elle qui n'a que trois ans ? Pourquoi devrais-tu vivre et pas nous ? Je ne sais pas, murmure le gamin qui grelotte, puis il se lève, regarde Bárður et s'écrie, dans son désespoir : Je ne sais pas ! (…) Et alors, ils ne sont plus que deux, le vivant et le mort. Le gamin dégage son bras de la main du capitaine sans quitter des yeux Bárður qui remue ses lèvres bleues de froid : je me sens seul ici. (…) La neige tombe, feutrée, derrière les vitres, de gros flocons qui virevoltent, ils ont les ailes des anges pour modèle.
(p.237-8)
Entre ciel et terre est le récit d'une quête initiatique, celle d'un jeune homme à l'histoire tragique et dont on entrevoit le futur sans savoir s'il se réalisera. L'un des aspects les plus intéressants du roman (que nous n'avons pas abordé dans l'article) est justement la personnalité à la fois timide et sarcastique du gamin. C'est un personnage encore jeune, sensible, sauvage, entier et bien que gauche parfois est très perspicace. Malgré les tragédies multiples, le texte s'achève sur une note d'espoir alors que tout semble enfin possible pour le héros. Voilà ce que nous disons, optimistes, n'ayant pas encore tout à fait perdu l'espoir.
(p.111) Entre ciel et terre est un texte dense, foisonnant, émaillé de poésie, poésie pure parfois. Entre ciel et terre est un joyau de 237 pages et un hommage du poète islandais Jón Kalman Stefánsson au Paradis perdu de John Milton.
(…) Quant aux flocons, ils descendent du ciel, voilà pourquoi ils sont blancs et façonnés sur les ailes des anges.
(p.91-2) La suite de Entre ciel et terre s'intitule La tristesse des anges.
Extraits :
Nulle chose ne m'est plaisir, en dehors de toi.
Milton était aveugle, tout comme le capitaine, c'était un poète anglais qui avait perdu la vue à l'âge adulte. Il composait plongé dans les ténèbres et c'était sa fille qui transcrivait ses poèmes. Nous rendons donc grâce à ses mains, en espérant toutefois qu'elles avaient une vie en dehors de la poésie, espérons qu'elles ont eu l'occasion de serrer quelque chose de plus doux et de plus chaud que le maigre bois de cette plume. Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de le dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants, ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n'avons rien d'autre que le bois d'un crayon auquel nous accrocher. S'en vient le soir qui pose sa capuche sur toute chose. (p.69 c'est nous qui soulignons les citations du Paradis perdu.)
Nous sommes ici, à la surface, errants et sans repos, apeurés et amers, alors que nos os gisent, tranquilles, au creux de la terre, avec au-dessus d'eux un nom sur une croix. L'absence d'événements peut être totale, même absolue, et nous aurions depuis longtemps perdu la raison si seulement nous en avions le pouvoir. Tout ce que nous pouvons faire, à part vous surveiller, vous, les vivants, c'est demander sans relâche : pourquoi sommes-nous ici ? et où sont les autres ? qu'est-ce qui peut atténuer cette brûlure ? où est Dieu ? Nous interrogeons encore et encore, mais il semble n'exister aucune réponse, ce sont probablement seulement les pasteurs, les hommes politiques et les publicitaires qui la détiennent. (p.110-1)
Deux matelots s'étaient noyés, leurs corps n'avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foules des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l'appel suprême que quelqu'un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d'étoiles, qu'il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec au royaume des cieux, là, il n'y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés qui, toujours aussi optimistes, s'occupent en regardant la quille des bateaux, s'étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l'homme laisse dans son sillage, puis parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée. (p.187)
C'est un objet fort coûteux, du reste, il est censé avoir appartenu au célèbre William Wordsworth, qui a composé nombre de poèmes pour le monde, dont certains éclairent encore cette humanité aussi torturée que vaniteuse.
Si nous mentionnions cette cafetière et son précédent propriétaire, c'est que seules deux choses comptent dans l'esprit du capitaine Kolbeinn, la poésie et la mer. La poésie est semblable à la mer, la mer est froide et profonde, mais aussi bleue et d'une grande beauté, il y nage bien des poissons, elle abrite toutes sortes de créatures, et pas seulement des bonnes. Nous comprenons tous parfaitement l'intérêt que Kolbeinn porte à la mer, mais certaines peinent à saisir la passion pour la poésie. Il coule de source de lire les sagas islandaises, elles nous apprennent quelque chose du peuple, sont parfois intéressantes, recèlent bouillonnement et nous présentent quelques héros auxquels nous mesurer, il va également de soi de lire quelques contes populaires et des histoires tirées de la vie quotidienne, des récits de prouesses et de renifler un poème par-ci par-là, de préférence composé par des poètes qui parlent du peuple et en connaisse autant sur la fenaison que sur l'hivernage du bétail, mais voir un capitaine apprécier l'art de la poésie autant que le poisson, quel genre de marin est-ce donc là ? (p.213-4)
| < Précédent | Suivant > |
|---|


