Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie, Nick Flynn
Les rats aussi se faufilent par le chas de l’aiguille pour entrer au paradis, c’est facile comme d’entrer dans un carton qu’on imagine être une maison. Des maisons dans les immeubles, des maisons dans les tunnels, qui durent un jour, d’autres, par miracle, un peu plus. Ce carton est un emballage de frigo, qui se trouve aujourd’hui dans un appartement, et il y a un homme dans le carton. Demain, le carton sera écrasé et jeté, on sait comment les éboueurs les piétinent pour les faire tenir dans la benne. On se réveille dans l’herbe, trempé jusqu’à l’os. La rosée est la pisse du Seigneur. Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie, murmure mon père.
L’histoire que raconte Nick Flynn est autobiographique. Un père, un fils, une ville, une sorte de peuplade à part : les SDF.
Le père, alcoolique, délirant, écrivain raté, mais toujours persuadé de connaître un jour le succès, à la rue, a disparu lorsque son fils était enfant. Le fils, juste de l’autre côté d’une frontière invisible est assistant social dans un asile de nuit, connait l’alcool et la drogue, est écrivain lui aussi.
Car le seul livre écrit sur mon père (le plus grand écrivain que l’Amérique ait produit à ce jour), le seul livre jamais écrit sur ou par lui, autant que je le sache, est celui que vous avez entre les mains. Le livre qu’il m’est finalement échu d’écrire, à moi, le fils, je ne sais pas trop comment.
La ville n’est pas dans un pays du tiers monde. C’est Boston. USA. Mais ça pourrait être n’importe quelle ville de France pleine de cette grande peur qui traverse beaucoup d’entre nous : celle de se retrouver sans abri, SDF, dans la rue. Ce n’est donc pas une fiction, et ces deux hommes nous sont terriblement proches. Ils sont également très proches l’un de l’autre, même s’ils ne se connaissent pas vraiment. Il fallait cette écriture propre aux écrivains américains pour parler avec une telle force des laissés pour compte d’une grande nation. Il fallait cette écriture écorchée, parfois inégale, pour restituer la complexité de cette relation père-fils. L’un et l’autre partent à la recherche de l’un et de l’autre avec une étrange cartographie pour les guider.
Sur mon plan figureraient les lieux où dormir, si l’on est, devient ou compte devenir SDF. On y verrait chaque banc, chaque marche de parvis d’église, les ponts, toute surface horizontale, le moindre carré de verdure.
Que dire de mon père à l’époque, durant ces années passées dans l’embrasure d’une porte, un asile de nuit, un guichet automatique ? Mort, ou, Porté disparu, ou Je ne sais pas où il est. Je pourrais dire ce qui me passe par la tête, tout serait vrai.
Si je tends la main à l’homme qui se noie, il m’entrainera au fond. Je ne peux pas lui servir de canot de sauvetage.
Quelque chose en moi savait qu’il réapparaîtrait, que si je restais assez longtemps au même endroit, il me trouverait ; c’est ce qu’on recommande aux enfants, s’ils se perdent. Mais on ne dit pas quoi faire si les deux sont perdus, et se retrouvent au même endroit, à attendre.
Le père vaisseau, nef, qui empêche l’enfant de couler. Mais ce père a un double, l’ivrogne, l’escroc, le paranoïaque. Le père vaisseau fissuré, qui sombre lentement.
Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie est un livre dérangeant parce qu’il parle de façon romanesque d’une réalité cauchemardesque.
Le pire cauchemar d’un fils, c’est de retrouver son père, alcoolique, provocateur, pitoyable, dans un asile de nuit. Le pire cauchemar d’un travailleur social, c’est de retrouver son père dans l’asile de nuit où il travaille.
Quand je raconte à Richard que j’ai vu mon père dormir dehors, il me répond
C’est un cauchemar, ton père.
De ce récit qui va des années cinquante à nos jours, j’ai choisi de vous restituer (partiellement) tout particulièrement ce que dit Nick Flynn du Pine Street Inn, le plus grand asile de SDF de Boston
(et si l’on veut en savoir plus sur ce qu’est le monde des clochards, en France, je conseille la lecture de Les naufragés, de Patrick Declerk).
Quand on travaille avec les sans-abris, on entend s’effriter les immeubles…, je travaille souvent dans la Cage, où sont distribués les tickets de nuitée et stockés les objets de valeur quand il y en a. … Dans les quelques heures qui suivent, entre trois cents et six cents hommes s’engouffrent par les portes…
C’est Carlos, un collègue, qui m’apprend les ficelles… Un soir, pendant un moment d’accalmie, il me raconte qu’il a descendu un type…
Au foyer, impossible d’échapper à la tension : les murs exsudent l’angoisse et la fumée de cigarette…
– une altercation, les cris d’un homme aux prises avec un démon intérieur. Si ça cogne, et qu’un membre du personnel est là pour intervenir, il ou elle s’interpose…
Le rez-de chaussée est divisé en deux ailes, Bleue et Jaune, chacune une ville en soi, enclave dans la ville, avec ses lois, ses principes de physique. La Bleue, c’est surtout pour les anciens, des ivrognes, des habitués, plutôt pacifiques ; la Jaune, ce sont les jeunes fougueux, la jungle des psychotiques, des accros. Perché dans ma cage derrière le filet aux mailles d’acier, quand vient une accalmie dans la distribution des tickets et la répartition de la monnaie dans les enveloppes, le rythme de ces villes parfois peu à peu m’entre dans les veines…
D’une année sur l’autre, cent, cent cinquante hommes sont portés morts. Et je ne parle que de ceux dont on connaît le nom, ou qu’on a repérés. …
Après la Cage, les nouvelles recrues passent à l’Hébergement, ou du moins y sont encouragées. … C’est là que les gars… se mettent nus et déposent leurs vêtements, stockés jusqu’au lendemain dans la Chaufferie. … À l’intérieur c’est un sauna aux parois boisées, réglé sur 80 degrés environ. Pour éliminer les parasites, aseptiser le linge un tant soit peu. … Des miroirs en acier et non en verre, le verre, ça casse, ça peut servir d’arme. … On surprend certains des ivrognes ou des psychotiques, assis sur le banc à moitié nus, les yeux rivés sur leur image, la bouche ouverte – C’est arrivé quand ? Quand est-ce que je me suis changé en gargouille ?
Oui, c’est arrivé quand ? Et pourquoi ? Nick Flynn est parti à la recherche de son histoire, de celle de son père, de sa mère, des « naufragés » qu’il rencontre dans l’asile de nuit, dans les rues, sous des cartons et sur des bancs. La promenade dans l’univers de l’exclusion, de l’alcool, de la drogue et de la maladie mentale pose la question des fêlures de notre humanité. Et c’est une vision bien particulière des États-Unis qu’il nous livre, renouant avec les grands auteurs américains quand ils parlent de l’Amérique d’en bas.
Nick Flynn aborde son histoire et celle de son pays sans complaisance, sans apitoiement non plus.
Et chaque soir, dans toutes les villes du monde, des hommes, des femmes, des enfants continueront de soupirer : Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie.
Another bullshit night in suck city.
| < Précédent | Suivant > |
|---|


