Du domaine des Murmures, Carole Martinez
Dans Le cœur cousu, Carole Martinez situait l'intrigue à la fin du 19e dans le sud de l’Espagne. Elle y narrait l'histoire d'une femme, Frasquita Carasco, jouée et perdue au jeu par son mari – pari sur un combat de coqs –, et jetée avec sa marmaille sur les routes d'Andalousie alors en proie aux révoltes paysannes. Dans son nouveau roman, Du domaine des Murmures, l'écrivaine situe l'action au Moyen Âge dans le paysage splendide de Hautepierre surplombant la vallée de la Loue.
Esclarmonde – entendez celle qui éclaire le monde
– conte dans un bruissement, un murmure son histoire et sa peine à l'oreille des promeneurs qui s'aventurent sur le domaine des Murmures, parmi les ruines du château éponyme, le château des Murmures.
Car à l'époque, deux années avant l'an 1187, la jeune femme alors âgée de quinze ans, renommée pour sa beauté, convoitée par les seigneurs de la région, adorée par son père et promise par celui-ci à Lothaire le benjamin du seigneur de Montfaucon – qui n'a pas bonne réputation auprès des femmes, c'est que moins que l'on puisse dire – dit non le jour de ses noces devant l'archevêque Thierry II, vicaire du Christ et suzerain de son père, en l'église des Franches Montagne d'une façon à la fois calme et très spectaculaire. Jamais fille d'ici n'avait osé pareil affront.
(p.26) S'adressant à l'archevêque, elle dit s'être déjà promise au Christ – Christ était puissant dans l'esprit des femmes de mon temps. Christ seul pouvait tenir les hommes en échec et leur arracher une vierge.
(p.24) –, mais on ne l'a pas entendue. Aussi demande-t-elle à ce que sa dot serve à édifier une chapelle en pierre dédiée à sainte Agnès, ainsi qu'un réduit ou réclusoir attenant afin d'y demeurer recluse jusqu'à la fin de ses jours. Le père contraint de lui obéir ne lui adresse plus la parole pendant les deux années que dure la construction. La chapelle édifiée, au petit matin du jour de la cérémonie survient un accident. Puis la recluse assiste à ses propres funérailles. Face à ma famille et à ses alliés, j'ai prononcé mon vœu de clôture perpétuelle et accepté que seule la mort pût mettre fin à mon enfermement.
(p.42) Ainsi débute l'histoire.
Dans Du domaine des Murmures, le lecteur retrouve des thèmes déjà très présents dans Le cœur cousu. Si vous avez lu Le cœur cousu, peut-être vous rappelez-vous le passage suivant :
Écoutez, mes sœurs ! Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Écoutez... le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur.
Si sa cellule est exiguë et le sol de terre battue, un hagioscope permet de suivre les cérémonies qui se tiennent dans la Chapelle attenante. Esclarmonde n'a pas fait vœux de silence et la fenestrelle percée par Pierre, tailleur de pierre et compagnon de Jehanne sœur de lait d'Esclarmonde, lui permet de recevoir les offrandes et de s'entretenir avec les pêcheurs venus confesser leurs fautes et quémander des prières. Sur le chemin de Rome ou de Saint-Jacques-de-Compostelle, bientôt les pèlerins se détournent pour visiter la recluse dont la notoriété grandit rapidement. Elle reçoit et transmet les messages des voyageurs dans tous les dialectes et dans toutes les langues. Que ces gens me plaisaient qui sillonnaient, bâton en main, le monde chrétien ! (…) Je n'avais jamais tant reçu, tant parlé, du temps où, vivante, je devais garder la chambre, broder, chanter et obéir à mon père.
(p.52) Paradoxe dans cette région du monde et à cette époque, pour accéder à la parole Esclarmonde a dû se faire emmurer. Les murmures, la parole, le verbe sont les piliers du roman tout comme dans Le cœur cousu.
À l'instar d'une Frasquita Carasco, Esclarmonde prend son destin en main dans une société patriarcale et dans les limites strictes de ce que l'époque, le Moyen Âge, autorise. Insoumise, rebelle, elle tient tête à son père. L'humiliation avait été terrible. Face à tous, me rebellant, je l'avais trahi, sali, déshonoré.
(p.30) Hélas, c'est au prix d'un terrible sacrifice. J'ai ensuite assisté, prosternée, à mes propres funérailles.
(p.41) L'entêtement, l'intransigeance, le jusqu'au-boutisme d'Esclarmonde rappellent la tragédie grecque et le personnage d'Antigone. Antigone et Esclarmonde sont deux héroïnes jeunes et idéalistes ; elles partagent le même idéal de justice. Mais la comparaison semble s'arrêter là. Car si Antigone est condamnée à mort et mourra rapidement emmurée vivante ; Esclarmonde s'est elle-même condamnée à une réclusion à perpétuité. J'avais choisi de mourir au monde à quinze ans.
(p.29) Elle vivra et mûrira un choix a priori irrévocable. À cet égard, le sort d'Esclarmonde est peut-être plus tragique que celui d'Antigone : Antigone n'a pas vraiment le temps de mûrir sur son choix. (…) Je n'étais plus seulement la captive de la jeune fille de quinze ans qui, n'imaginant son bonheur qu'en Dieu, avait fait ériger cette chapelle, cette naïve damoiselle des Murmures persuadée de gagner la béatitude et la liberté en s'emmurant vivante, d'une innocente qui ne savait rien du monde et ignorait à quel point un être peut changer.
(p.186) Suite à des révélations inopportunes, la peine d'Esclarmonde se trouve aggravée d'une façon inattendue et cruelle. (…) Thierry II m'imposait un calvaire dont cette pauvre idiote [elle-même] n'avait jamais rêvé.
(p.186) Le personnage d'Esclarmonde pose la question des choix que l'on fait à l'adolescence et qui nous engagent de façon irréversible.
Carole Martinez se plaît à décrire des personnages, féminins de préférence, qui s'émancipent ou au moins s'affirment dans les limites du possible – et parfois même au-delà ! Le personnage de Bérengère, bientôt surnommée la Dame Verte ou la grosse fée verte, à l'origine mystérieuse, s'affirme au fil de l'histoire. Sa sensualité, entre autres, s'affirme, se déploie si bien que la forêt résonne bientôt chaque nuit des étreintes avec son gros amant. Libérée, affirmée, elle se joue des hommes entreprenant et pressant. Grâce à l'intervention d'Esclarmonde, Jehanne elle-même est dégagée de toute servitude.
Dans son murmure, Esclarmonde décrit de façon détaillée la société patriarcale du Moyen-Age et en fait la critique.
Imagine comme on devait rêver de cette pucelle, douce et sage, de ce chant de vierge qui guidait, du trésor qui m'était attaché, de cette enfant tant aimé de son père ! Mais, de son désir, nul ne se souciait. Qui se serait égaré à questionner une jeune femme, fût-elle princesse, sur son bon vouloir ? Paroles de femme n'étaient alors que babillages. Désirs de femme, dangereux caprices à balayer d'un mot, d'un coup de verge. (p.20)
Le mariage n'était pas chose légère. Pas de choix, pas même celui de Lothaire en fait, le double consentement exigé par l’Église n'était que celui des familles. (p.23)
Je ne serais qu'un pudique récipient que les grossesses successives finiraient par emporter. (p.23)
En amour, les époux en sont réduits à jouer chacun un rôle écrit d'avance.
Ces récits étaient chantés pour lui, seul véritable héros de la fine Amor. Raffinement des hommes violents pour lesquels prendre était sans doute devenu jeu trop aisé. (p.22)
Finalement, comme Antigone, c'est contre l'hypocrisie de la société qu'Esclarmonde s'indigne ; c'est l'hypocrisie qui la pousse à se rebeller, à se révolter. Plus que l'amour pour le Christ, l'indignation la décide à choisir la vie de recluse. (Christ seul pouvait tenir les hommes en échec et leur arracher une vierge.
(p.24))
Sans magie, ni filiation ou transmission, Du domaine des Murmures ne tiendrait pas la comparaison avec Le cœur cousu. Les croisades occupent une place centrale dans la légende d'Esclarmonde. Emmenés par Frédéric Barberousse, empereur du Saint-Empire, les croisés quittent le comté de Bourgogne pour rejoindre Saint-Jean-d'Acre. Dans son réclusoir, la nuit Esclarmonde a des visions et suit cent mille croisés sur la route, les vivants comme les fantômes des morts. Berengère, la Dame Verte, personnage proche de la nature – de la forêt et de la Loue notamment – semble se transformer, se métamorphoser au cours du récit et se doter de pouvoirs ou propriétés magiques. Les descendants mâles de la lignée des Murmures sont eux affublés de stigmates dans la paume de leur main. On raconte enfin qu'aux Murmures les pierres laissent parfois passer la parole
d'une femme enterrée vivante dans les fondations du bâtiment, comme une graine.
(p.99) Elle se nomme Emengarde, dit-on, et Achard, l'arrière grand-père d'Esclarmonde, aurait bâti la grosse tour sur son corps.
Ainsi présenté, Du domaine des Murmures peut donner le sentiment d'être un texte grave et austère. Ce n'est pas le cas et c'est tout l'intérêt du roman. Car dans la réclusion, les événements feront qu'Esclarmonde vivra aussi des moments de joie intenses. L'écriture est souvent sensuelle et la vue d'une fraise sauvage à l'ombre d'un arbre aura, par exemple, le même effet que la madeleine de Proust. Un délicat point rouge dans tout ce vert. Je me suis engouffrée dans cette brèche minuscule. (…) Une fraise des bois, l'infini à portée de la bouche.
(p.53) (L'infini à portée de la bouche
, quelle impiété !)
Si Du domaine des Murmures n'a pas le souffle, l'épaisseur du Cœur cousu, c'est que le texte épouse la forme de la légende et qu'il s'inscrit dans un cycle. Les us et coutumes du Moyen Âge sont restitués avec précision et c'est tout une culture qui revie à travers la légende d'Esclamonde. L'intrigue est riche en rebondissements et en personnages qui apparaissent ou disparaissent au cours d'un récit empreint de merveilleux. Dans Du domaine des Murmures, il y a aussi une dimension spirituelle, morale et tragique attachée à une personne et à un lieu, et qui confère au texte son caractère légendaire.
Le domaine des Murmures, le promeneur le sait, est un lieu où au bord d'un précipice se situent les ruines d'un château. De façon plus abstraite, le domaine des murmures (nom commun), c'est aussi le domaine des femmes, le domaine de la parole, du verbe. De son réclusoir, Esclarmonde étend le domaine des murmures, le domaine de son influence jusqu'aux portes de Jérusalem, dit-on. Et c'est aussi de murmures qui courent et se répandent sur le domaine que vient le dénouement de l'histoire d'Esclarmonde, Damoiselle des Murmures. Du domaine des Murmures est ainsi une belle et épique légende narrée par son héroïne même.
Je suis l'ombre qui cause.
Je suis celle qui s'est volontairement clôturée pour tenter d'exister.
Je suis la vierge des Murmures.
À toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l'espoir des emmurées.
En cet an 1187, Esclarmonde, Damoiselle des Murmures, prend le party de vivre en recluse à Hautepierre, enfermée jusqu'à sa mort dans la petite cellule scellée aménagée pour elle par son père contre les murs de la Chapelle qu'il a bâtie sur ses terres en l'honneur de sainte Agnès, morte en martyre à treize ans de n'avoir pas accepté d'autre époux que le Christ.J'ai tenté d'acquérir la force spirituelle, j'ai rêvé de ne plus être qu'une prière et d'observer mon temps à travers un judas, ouverture grillée par où l'on m'a passé ma pitance durant des années. Cette bouche de pierre est devenue la mienne, mon unique orifice. C'est grâce à elle que j'ai pu parler enfin, murmurer à l'oreille des hommes et les pousser à faire ce que jamais mes lèvres n'auraient pu obtenir, même dans le plus doux des baisers.
Ma bouche de pierre m'a offert la puissance de la sainte. J'ai soufflé ma volonté depuis la fenestrelle et mon souffle a parcouru le monde jusqu'aux portes de Jérusalem. Mes yeux, dans la tombe entrouverte, ont suivi les croisés en route vers Saint-Jean-d'Acre, jadis nommée Ptolémaïs.
Mais ma voix a déplu, on me l'a arrachée. Et les phrases avalées, les mots mort-nés m'étouffent. La foule des peines souterraines me tourmente. Ce qui n'a pas été dit m'enfle l'âme, flot coagulé, furoncles de silence à percer d'où s'écoulera le fleuve de pus qui me retient entre ces pierres, ce long ruban d'eau noire charriant carcasses d'émotions, cris noyés aux ventres gonflés de nuit, mots d'amour avortés. Saignées de paroles pétrifiées dans leurs gangues.
Entre dans l'eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t'entraîner par des sentes et des goulets qu'aucun vivant n'a encore empruntés.
Je veux dire à m'en couper le souffle.
Écoute ! (p.17-8)
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