Don Juan de la Manche ou L'éducation au désir, Robert Menasse
La cinquantaine passée, Nathan, directeur de rédaction d'un quotidien, n'a jamais eu une vie sexuelle aussi débridée. Seul problème, le sexe l'ennuie ; il n'éprouve plus de désir. Puisque Nathan est journaliste, Hannah, sa thérapeute, lui suggère d'écrire un reportage sur sa vie, un reportage sur le voyage qui vous a amené au point où vous n'éprouvez plus de désir.
(p.12)
Dans Don Juan de la Manche, le héros fait le récit de sa vie intime. Au fil des dialogues avec sa thérapeute, ses petites amies, sa femme, sa maîtresse, et des digressions – Nathan aime les digressions, les carriéristes sont pour la progression, les amoureux pour la digression.
(p.9) –, il relate depuis l'enfance son éducation au désir.
Nathan est Autrichien et le récit se déroule principalement à Vienne. Ses parents se sont séparés lorsqu'il avait six ans. Son père journaliste mondain vole de conquête en conquête et ne s’embarrasse guère d'un fils qu'il abandonne volontiers avec un livre pour se consacrer ses affaires.
On peut être marqué par le comportement de notre modèle ou par les situations dans lesquelles nous met notre modèle. Mon père savait magistralement profiter de la vie, et moi je devais passer mon temps à l'attendre. Ainsi ai-je appris à attendre, grâce à lui. (p.10)
Le père de Nathan possède un réseau de relations dont il sait tirer profit. Ses hôtes investissent, car il sait rendre la pareille. Avare de son temps et de son argent, il n'est en revanche pas avare en conseils parfois instructifs.
La mère de Nathan passe ses soirées à lire et à fumer.
Ma mère avait alors la moitié de mon âge actuel. Une belle jeune femme qui, après avoir fait réciter son vocabulaire latin à son fils, s'asseyait dans le fauteuil à bascule pour lire des romans de gare jusqu'à ce qu'elle soit assez fatiguée pour aller se coucher. (...) Ma mère a été très friande de roman d'amour pendant quelque temps. (p.64)
Au quotidien, elle est souvent abordée, flattée par les hommes. Le problème vient avec ceux avec lesquels elle a une relation. Parmi les oncles de Nathan, il y a ainsi Killer : J'ai appris bien plus tard que cet oncle ne s'appelait pas Killer, mais que ma mère et ma grand-mère l'avaient surnommé ainsi.
(p.69) ; Philipp, alias l'étalon, moniteur d'équitation :
J'avais déduit des conversations entre ma mère et ma grand-mère que l'étalon regimbait. Ma mère voulait monter, mais elle ne voulait pas nécessairement ce que voulait le moniteur (p.72) ;
Hermann et son fils Harald de l'âge de Nathan :
Il n'existe malheureusement pas de photo de Hollmann dans son costume anglais en tweed avec des knickers et des chaussures sur mesure au profil montagnard. Harald, sa copie conforme à l'échelle d'un tiers. (p.77)
Au moment de la rencontre avec un prétendant, Nathan fait office de révélateur, de test. Ma mère n'aurait jamais fréquenté un homme qui n'acceptait pas qu'elle ait un enfant, ou qui montrait juste qu'il ne savait pas comment gérer la situation.
(p.73)
À dix-huit ans, Nathan emménage dans un appartement en sous-sol qui deviendra la cave de Marx – du moins est-ce l'histoire qu'il raconte à sa thérapeute... Il étudie à l’Institut du journalisme et écrit des reportages pour le journal des étudiants. Ses articles connaissent un certain succès, particulièrement auprès de la secrétaire d'un de ses professeurs. Dans un reportage sur la discothèque le Voom-Voom, Nathan écrit notamment :
Il faudrait que je sois un animal pour comprendre pourquoi mes semblables me reprochent d'être trop humain. (…) N'a-t-il pas été continuellement question, ces dernières années, de la libération, jusqu'à l'amour libre ? On ne sait pas ce qui a été libéré, mais ce n'est pas l'amour ! (p.29-30).
Sa carrière de séducteur est lancée, une carrière très différente de celle du père. Car si le père est profiteur et cynique, le fils serait plutôt romantique et naïf. Cela étant dit, le fils encore étudiant aurait été bien avisé d'écouter les conseils du père plutôt que de se marier sur un coup de tête. Le mariage de la famille ultra catholique de Martina :
La famille de Martina, dont chaque membre considérait visiblement les commandements Ne convoite jamais la femme d'autrui et Multipliez-vous comme une impitoyable obligation. (...) Les relations familiales étaient claires comme un sapin dessiné par un enfant (p.50).
et la famille juive de Nathan – autant dire aux antipodes dans le roman –, et la scène de l'échange des consentements :
Pouvez-vous répéter la question, s'il vous plaît ? Ai-je dit. Les murmures du public. Le cri d'effroi de ma mère. Le rire bref de mon père. L'étonnement infini dans les yeux de Martina. Sa bouche si dure. (p.51)
sont très réussis. D'un point de vue littéraire.
Mais est-ce que je pouvais savoir ? Que quand on épouse une femme, soudain, à peine a-t-on dit oui qu'on se retrouve marié avec une autre. Est-ce que le oui, alors, est encore valable ? J'avais épousé une femme fumant un joint sous un poster de Che Guevara, et j'avais maintenant devant moi une simili-adulte, dans un hôtel situé sous un nœud d'autoroute. Une étrangère. (p.55)
Autres moments forts de la vie de Nathan : la rencontre à l’Institut du journalisme d'Alice et de Franz à l'occasion d'une dispute entre les trois étudiants et un professeur, Poppe ; la création du groupe de travail étudiant, Journalisme SA
qui deviendra les Bettauer
en hommage au célèbre journaliste et écrivain Hugo Bettauer
(réunion le mardi soir dans l'arrière salle d'un restaurant) ; la création du groupe des Bettys
, groupe ultra féministe emmené par Alice – Alice qui fera une belle carrière – (réunion le mercredi soir) ; la dissolution ô combien amusante des deux groupes ; le voyage à Paris ô combien épique de Nathan trente plus tard pour retrouver Alice ; l'apprentissage du métier de journaliste ; les aventures et expériences (sexuelles diverses) ; la rencontre, le mariage et la vie avec Beate ; le même jour, le décès du père :
Mon père a trouvé la mort dans un hôtel de passe. Dans les bras d'une septuagénaire. (…) Il paraît qu'ils ne sont pas allés jusqu'au bout. (p.154-6)
et de la mère :
J'aurais bien aimé pouvoir raconter qu'elle avait l'air paisible. Mais elle n'avait pas l'air paisible. Je trouvais qu'elle avait l'air furieuse. Elle avait si souvent été désarçonnée dans sa vie, dans ses tentatives de faire son bonheur. Je ne la connaissais pas comme ça, n'arrivant plus à remonter en selle (p.156) ;
la dépression, décrite en des termes très amusants, qui s'ensuit ; Christa, sa maîtresse, professeure de grec ancien et déesse de la débauche qui apporte une touche hellénique très appréciable au roman (voir l'extrait ci-dessous).
Ce qui impressionne à la lecture de Don Juan de la Manche, c'est l'humour et l'ironie du texte, ainsi que sa densité littéraire, intellectuelle. Le héros ne manque pas d'humour et certaines scènes sont désopilantes. Même la sévère dépression que traverse Nathan tourne au comique ! Dans le roman perce aussi l'ironie de l'écrivain vis-à-vis de son héros dont il semble se moquer, s'amuser. On peut aussi l'interpréter comme de l'ironie de la part du narrateur vis-à-vis de lui-même (auto-dérision). Car malgré ses succès, Nathan est un drôle de Don Juan. Ses réussites en tant que séducteur sont des échecs en amours. Les raisons de ces échecs sont essentiellement d'ordre psychologique, liées à son histoire. Il y a l'époque sans doute aussi. Et dans sa quête du plaisir, Nathan fait un remarquable Don Quichotte... Robert Menasse emprunte ainsi à deux figures de la littérature universelle et le titre du roman tient toutes ses promesses.
On peut lire Don Juan de la Manche comme une parodie du roman d'éducation
ou d'apprentissage (cf. la quatrième de couverture). Cela étant dit, sur le ton de l'humour et de l'ironie, le texte aborde des questions très sérieuses. Nathan se pose beaucoup de questions, existentielles entre autres.
Je me trouvais désormais, en décrivant ma vie, dans la même impasse que celle où je me trouvais dans la vie. (...) Quand on se trouve face à une limite, on n'arrange rien en écrivant : Il y a une limite ici. (p.83-4)
On lit des réflexions ou des points de vue, avec un humour parfois caustique, sur la société de consommation, la littérature, le journalisme, et bien entendu sur le désir, l'amour, le sexe (le cinéma pornographique comme théâtre épique, par exemple). Le roman s'intitule Don Juan de la Manche ou L'éducation au désir et c’est effectivement d'éducation au désir, à l'amour dont il est surtout question dans le texte. La reconstruction du désir
chez Nathan est un prétexte, un artifice narratologique pour entrer dans le vif du sujet :
Les années d'apprentissage du désir. Sous terre, en quelque sorte. Sombres. Humides. Et n'arrivant pas à hauteur d'yeux de la vie sociale des autres. (p.61)
Le désir et l'amour sont décrits avec beaucoup de lucidité et, au final, Don Juan de la Manche fait un bon roman d'apprentissage, pas simplement une parodie.
On n'aime pas parce que l'on tombe amoureux. On aime parce qu'on est dans un état où on se décide pour l'amour. (p.206)
Je suis heureux avec ma femme. On est toujours un peu malheureux aussi, quand on est heureux. (p.215)
Don Juan de la Manche est un texte remarquable pour son humour et sa densité. On peut le lire comme une parodie du roman d'éducation et comme un roman d'éducation au désir, à l'amour ainsi que l'invite le titre.
Peu importe ce que c'est, c'est ce que j'appelle le désir. La plus grande énigme, le but suprême : le désir. (p.33)
Nathan est l'anti héro qui court après un bonheur qui se dérobe. Dépassé par son histoire et par l'époque, au mieux il trouvera le plaisir et l'amour fugace. Mais lorsque le désir s'éteint ?
Extraits :
« L'amour est une force productive comme la santé, a dit Anne, il est absurde d'utiliser sa santé à améliorer sans cesse sa santé. Il faut l'investir dans autre chose. Pareil pour l'amour. Il est aussi absurde de vouloir aimer de plus en plus que de vouloir améliorer toujours sa santé quand on est en bonne santé. Trotski ! Écrits, volume six. » (p.37)
« Il faut se représenter Nathan comme un homme heureux. (…) Mais le plus étonnant encore, pour quelques rares personnes qui le connaissaient de plus près, c'était le peu de chance qu'il avait avec les femmes. Ce simple fait aurait été pour d'autres une raison suffisante de lutter avec leur destin. Mais il y avait là un malentendu : Avoir de la chance avec les femmes signifiait pour ses amis avoir des femmes, or lui voulait dire, quand il en parlait, avoir de la chance. Pour lui, une femme était facile à avoir, mais pas le bonheur. (…) Il n'avait pas seulement été l'enfant unique de sa mère, mais aussi, très tôt, après la séparation de ses parents et pendant très longtemps, son unique homme, un substitut de mari. Non pas en termes de consommation, bien sûr, mais d'un point de vue seulement pratique. Jusqu'à sa dix-septième année il avait dormi dans le lit de sa mère, le lit conjugal, il n'y avait pas d'autre place. (…) En tout cas, le fait qu'il ait dormi dans le lit de sa mère jusqu'à l'âge de dix-sept ans n'avait rien de désagréable ou de problématique pour lui – si seulement cela n'avait pas eu les conséquences dont il souffrait, mais de manière indolore. Tout au plus était-il contrarié par le fait que cette situation problématique dans laquelle il s'était trouvé enfant, puis adolescent, continuât d'avoir des effets aussi simples. Le rapport évident entre la cause et l'effet lui semblait trop primitif, non pas faux mais seulement trop primitif, de sorte qu'il n'attendait d'une analyse plus détaillée qu'une familiarité plus précise avec ce primitivisme, une insupportable familiarité avec le simplisme. » (p.191-3)
« Oui, mais on ne pourra sans doute jamais trancher parce qu'aucun homme ne peut éprouver ce que ressent une femme, et inversement.
Si, a dit Christa, on peut trancher, ou plus exactement, ça a déjà été tranché et prouvé depuis longtemps. Tu devrais venir à mes cours pour apprendre un peu de mythologie grecque et d'histoire antique. Tu connaîtrais l'histoire de Tirésias, le devin aveugle. Tu sais pourquoi il était aveugle ? Justement parce qu'il avait pu répondre à ta question. Quand il était jeune homme, un jour, Tirésias avait vu deux serpents en train de s’accoupler au bord d'un chemin. Ça l'a tellement dégoûté qu'il a frappé les serpents avec un bâton. Mais c'était des serpents sacrés et, lorsqu'il a écrasé la femelle, Tirésias s'est instantanément transformé en femme. Après sept années passées à vivre comme une putain convoitée et, à la fin, très expérimentée, il ou plutôt elle s'est retrouvée lors d'une promenade à l'endroit où il avait vu les serpents autrefois, et y a revu un semblable accouplement. Ça l'a de nouveau dégoûté, il trouvait répugnant que cette créature puisse éprouver un tel plaisir. Il a planté son bâton sur les serpents, cette fois-ci c'est le mâle qu'il a tué, et Tirésias s'est donc instantanément retransformé en homme. Il s'était tellement habitué, entre-temps, à la vie de putain, qu'il l'a poursuivie en tant qu'homme, essayant de séduire toutes les femmes et allant régulièrement voir les putains.
Christa souriait de plaisir, léchait la pointe d'une asperge, mordait dedans ; le chocolat se fendillait et tombait en particules sur sa poitrine. Elle m'a regardé. J'aurais dû lécher le chocolat sur sa poitrine. Continue, ai-je dit.
Un jour, là-haut dans l'Olympe, Zeus et Héra se sont disputés pour savoir qui ressentait le plus de plaisir au lit, le dieu ou la déesse. Héra pensait que l'homme ressentait le plus de plaisir. C'était quand même l'homme qui prenait ce qu'il voulait, parce qu'il avait tout organisé en fonction de ses besoins. C'était un monde d'hommes et de dieux, disait Héra, non pas de femmes et de déesses, on savait donc avec évidence qui ressentait le plus de plaisir.
Christa a éclaté de rire. Bon argument de la part d'Héra, a-t-elle dit. Mais Zeus voyait les choses tout autrement. C'était évidemment la femme qui ressentait le plus de plaisir, selon Zeus, puisque de l'homme, comme l'anatomie le montrait clairement était le donneur, et la femme la réceptrice. L'homme dispensait donc le plaisir, la femme le prenait.
Christa a mangé une autre asperge. Les petits éclats de chocolat fondaient sur sa poitrine. Zeus et Héra se disputaient, personne ne voulait lâcher, a dit Christa. Qui pouvait trancher la question ?
Qui ?
Mais qui donc ? Tirésias, bien sûr, le seul a avoir été homme et femme au cours de sa vie. On a donc fait venir Tirésias et on lui a posé la question. Il n'a pas hésité un instant avant de répondre : Si la totalité du plaisir fait dix, le plaisir de la femme lors de l'acte est à neuf et celui de l'homme à un.
Zeus avait donc gagné. Héra était si furieuse qu'elle a rendu Tirésias aveugle. Zeus n'a pas voulu annuler ce sortilège pour ne pas se disputer à nouveau avec Héra. En contrepartie, il a donné à Tirésias la vision intérieure, la faculté de lire l'avenir. Mais il y a une autre interprétation : si Tirésias pouvait lire l'avenir, c'est parce qu'il avait à sa disposition les expériences de tout le genre humain et non pas seulement celle de l'un ou l'autre sexe.
C'est un récit mythologique, ai-je dit, et même s'il confirme ce que je craignais, ce n'est pas une preuve.
Une preuve, a dit Christa, il ne peut évidemment pas y en avoir, mais il y a un test que tout le monde peut faire et qui confirme de manière impressionnante l'affirmation de Tirésias. Ce test est vieux de deux mille ans, il a été consigné par Charisteas de Syracuse, d'ailleurs un contemporain d'Archimède. Coïncidence intéressante : à la même époque vivaient dans la même ville le premier physicien et le premier sexologue.
Ce test, ai-je demandé, en quoi consiste-t-il ?
C'est très simple : tends un index et enserre-le avec le poing de l'autre main. Comme ça. Et dis-moi où tu as le plus de sensation, dans le doigt ou dans le poing. Oui, comma ça. Attends ! Attends un peu. Ferme les yeux. Concentre-toi sur tes mains. Tu peux retirer un peu le doigt et le remettre. Alors ? Où est-ce que tu sens le plus, doigt ou poing ?
Le poing !
Eurêka ! » (p.126-8)
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