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Cochon dallemand, Knud Romer

Écrit par Renaud. Posted in Résumés critiques - Romans

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Cochon d'Allemand, Knud Romer, traduction Elena Balzamo, Les Allusifs Editions, ISBN-13: 978-2922868623, Danemark.
Livre Cochon dallemand, Knud Romer

Notre lecture de ce premier mardi soir de novembre était Cochon d'Allemand de Knud Romer. Pour se remettre dans l'ambiance après l'odyssée mexicaine, rien de mieux que du Champagne (merci Érika ! merci Gilles !), du vin, du saucisson et de la mousse au chocolat (merci Colette !), un bon livre et les amis de la librairie. Ce soir-là nous n'étions que trois à avoir aimé le roman. En voici quelques mots sur le site Livres-Cœurs.

En participant aux lectures et en lisant Comment parler des livres que l'on n’a pas lus, j'ai bien compris que tout pronostic quant à l'accueil d'un livre est vain, illusoire. C'est la raison pour laquelle discuter d'un livre est si passionnant.

À chaque fois c'est l'inconnu ; à chaque fois le charme opère. Je comprends tout à fait que Cochon d'Allemand ne plaise pas. Comme le dit si justement Sylvie, c'est un livre qu'elle ne conseillerait pas à tout le monde. C'est apparemment souvent le cas des textes publiés par l'éditeur Les Allusifs (joli nom pour des textes courts et jolis livres). Pour ma part, il est aussi intéressant d'essayer de comprendre pourquoi un livre (m')a plu que pourquoi il (m')a déplu. Comme il l'a été remarqué pendant la soirée, les raisons pour lesquelles le livre a plu à certains sont les mêmes que celles pour lesquelles il a déplu à d'autres. Nous avons bien tous lu le même livre ! Disons que cette fois j'ai eu la chance d'être du bon côté, car j'ai trouvé le roman très bon. (Pour Milena Agus et son Mal de pierre, ce n'était malheureusement pas le cas. Et je m'en veux encore un peu de ne pas avoir aimé l'histoire de cette femme et de son rescapé qui embrassaient leurs sourires en se promenant. Un livre à relire plus tard.)

Après Un Secret aux accents de tragédie grecque, après Histoire d'une vie sur la mémoire, celle du corps, que pouvait réserver ce Cochon d'Allemand, autre témoignage, autre visage de la Seconde Guerre mondiale ? Simplement, raconter la vie saccagée d'un enfant, Knud, dont on oublierait presque qu'il est né au Danemark et dont le seul crime est d'avoir une mère allemande, et belle qui plus est. Double crime, double peine. Sa mère s'est expatriée peu après la guerre pour un travail dans une usine de betteraves, travail obtenu du fait de son passé de résistante au nazisme. C'est là, dans la petite de ville de Nikobing, Danemark, qu'elle fera sa vie. Knud Romer décrit : "Nykobing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se trouve du mauvais côté (...). C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la plus sûr façon de ne pas exister du tout." A Nikobing donc, la famille est humiliée, harcelée, victime d'un amalgame entre "allemand" et "nazi", ce qui ne manque pas d'une cruelle ironie. Une histoire de la bêtise ordinaire.

Dès le début du récit, je me suis laissé emporter par l'histoire de cette famille, par cette écriture fluide et inventive. Knud Romer dépeint une famille pleine de travers peuplée de personnages hauts en couleur plus excentriques et plus abîmés les uns que les autres. Le récit est triste, certes, et un malheur éclate de temps à autre, mais peut-être pas plus que dans d'autres familles à cette époque. Le malheur est partout pendant la guerre. De fait, l'imagination de l'enfant prend le relai et peuple le quotidien, le redessine. Des images comiques prennent forme dans un contexte tragique, une façon de tourner le réel en dérision, de le rendre supportable. Le merveilleux surgit à tout moment et parfois il est inquiétant. Le petit Knud s'envole. Et puis il y a aussi les livres et la radio (naissance de la vocation pour le marketing ?) : "Jamais je n'avais entendu rien d'aussi beau, d'aussi irrésistible. Il y avait de la musique, de la publicité, des jingles, des effets sonores, des gens qui téléphonaient d'Amsterdam et de Dusseldorf ; le D.J., Rob Jones, parlait si vite qu'on pouvait à peine le suivre, sans toutefois rien perdre de son charme ni de son élégance lorsqu'il annonçait le tube suivant. En écoutant des groupes tels que Sweet, Slade, Wings, Queens, Sparks, je me disais : ce n'est pas vrai ! Mais c'était vrai : j'avais réussi à me sauver du dix-neuvième siècle pour rejoindre enfin l'année 1974." Un temps donc le tragique est tenu à distance du récit ou du moins est-il contenu, apprivoisé. Les freux menaçants se tiennent à distance dans l'arbre.

Knud est donc né en 1960. On n'en revient pas. On est abasourdi. On ne se fait pas à cette idée. On s'imaginerait bien plutôt au juste au lendemain de la guerre tant la haine est féroce, palpable. Pour Knud et sa mère la guerre continue, implacable : "Nous vivions dans un état de siège permanent." Le jeune Knud subit l'ostracisme de plein fouet et au petit jeu de la haine tout le monde a sa place à Nikobing. Professeurs et prêtres ne sont pas en reste : "(...) les matières les plus importantes étaient l'amour de la patrie et la haine des Allemands." Alors la haine, Knud tente de la tromper, de la déjouer. Elle le rattrape toujours, parfois au moment où il s'y attend le moins. La honte et la frustration qu'il éprouve, tout cela il l'enfoui au fond de lui. Sa rage, il la ravale. Mais que peut-il pour sa mère ? Que peut-il pour la protéger de la bêtise aveugle qui frappe même les handicapés ? Que peut-il pour cette femme meurtrie à jamais ? Rien. Le jeune Knud, résigné, désapprouve et redoute les éclats, les affronts insensés de sa mère qu'il sait venir. Il endure tout par amour pour cette femme magnifique qui boit la Vodka au goulot et fume des cigarillos sur fond musique classique. "Pendant que je mangeais, mère restait à mes côtés avec un cigarillo et une bière ; elle semblait crispée, nerveuse et presque toujours triste. Elle ne tenait que par sa seule volonté, alors elle se refermait sur elle-même et serrait les poings. Ils ressemblaient à des grenades, les nœuds luisaient, blancs. J'aurais donné ma vie pour la rendre heureuse, je prenais sa main et je la caressais, je lui racontais ma journée."

À cette femme, rien ne lui aura été épargné et, dans sa rage à elle, elle rendra coup pour coup. À n'importe quel prix. Son mari maniaque et impassible, bien que parfois ébranlé, choisira toujours sa femme. Il lui en coûtera ses amis, sa famille, bref sa vie sociale. "Nous vivions dans la solitude, séparés du monde entier, mes parents n'avaient pas d'amis, pas de connaissances, ne fréquentaient personne. À la place des grands-parents, il y avait un vide, et quant à mes oncles, tantes, cousins et cousines, curieusement ils ne faisaient pas parti de la famille."

Le récit avance et Knud Romer le distille le tragique à petites lampées comme boit sa mère dont le regard parfois se voile, habité par une étrangère. Il rassemble morceau par morceau de l'histoire de sa famille en un récit construit, maîtrisé. Les petits travers, les histoires de famille, les drames enflent à n'en plus finir jusqu'à crever le récit, insupportable. L'écriture, elle, reste pleine de retenue : "Ce fut à cette occasion que l'abcès creva, et des accusations et des plaintes déferlèrent : grand-mère n'aurait jamais aimé son papa qu'elle aurait épousé uniquement à cause de l'argent ; Hilde serait (...) la fille de Heinrich Voll tendrement aimé, tandis qu'elle-même n'était que la (...) fille de papa Schneider aimé bien moins tendrement ; mère lui aurait volé tous ses prétendants et gâché sa vie ! Eva hurlait, hystérique, elle était au bord d'une crise de nerfs ; les autres n'eurent donc que les huit pour cent auxquels elles avaient droit, pas un de plus. Mère laissa sa part à grand-mère et jura de se venger." Puis vient le récit de l'horreur, celle qui hante la mère : "Harro Schulze-Boysen monta sur l'estrade et jeta un regard plein de mépris sur l'assistance, puis le rideau fut tiré. L'homme au chapeau noir sortit de la cellule - l'espace d'une seconde on vit le corps gigoter -, puis le rideau retomba." Enfin celui du désespoir : "J'eus le vertige, rien ne servait à rien, tout était toujours gâché. A jamais."

Le texte se lit facilement, rapidement, trop rapidement peut-être. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire tant le récit est riche et sa construction travaillée, complexe. C'est le parti pris de l'auteur. La complexité est également psychologique. Une question notamment traverse tout le roman que l'auteur aborde à petites touches, de façon allusive justement : pourquoi sa mère ne s'est-elle jamais défendu des accusations, ne serait-ce que pour protéger son fils ? Elle avait les moyens de prouver qui elle était. Savait-elle à quel point son fils lui aussi était meurtri et parfois par sa faute à elle ? Fierté, voire orgueil, revanche inconsciente d'une vie gâchée sur un fils et un mari, folie ? Peut-être tout cela à la fois. Cette question est inextricable (elle a été soulevée au cours de notre discussion). Il n'y avait pas de meilleur moyen de l'aborder.

Knud Romer cultive l'ambiguïté en un récit étrange, complexe, humain. Son écriture est précise, pleine de retenue, de sang-froid ai-je envie de dire. Il règle froidement ses comptes avec son passé dans un témoignage précieux et donne un autre visage à la guerre. Son récit est une bombe lâchée sur Nikobing, de celles qui provoquent des réactions en chaîne. Il va réveiller de très mauvais souvenirs là-bas et ailleurs. Surtout, gardons-nous de tout amalgame : partout des gens ont été capables de discernement.

Extrait :

"Il s'arrêta, me toisa, me qualifia, comme à l'accoutumée, de "cochon d'Allemand", et éclata de rire ; les autres se joignirent à lui. Je fis mine de vouloir m'en aller ; il me fit savoir que je devais lui demander la permission. J'acquiesçais de la tête, me soulevais avec précaution sur mes coudes, et avant qu'il n'ait eu le temps de réagir, je soufflai dans sa bouche ouverte. Ses yeux se mirent à clignoter, ses bras s'agitèrent, son visage se décomposa. Une fumée monta des oreilles, puis tête tomba et roula par terre. Les spectateurs s'enfuirent en hurlant, je secouais la neige de mon manteau, ramassai la rave et rentrai. Je construisis devant la maison un bonhomme de neige et plaçai la rave dessus, cette vue me rendit heureux ; puis je fis une boule de neige que je tassais jusqu'à ce qu'elle eût la dureté d'une pierre."


Présentation de l'éditeur

Que signifie être allemande dans une petite ville danoise, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Que ressent-on quand on se fait traiter de "cochon d'Allemand" à chaque récréation ? Quand on est témoin de l'ostracisme permanent à l'égard de sa mère ? Pour avoir été ce "cochon d'Allemand" à Nykobing Falster où il est né en 1960, Knud Romer le sait. À partir de ses souvenirs, il compose un récit déchirant sur l'enfance réduite malgré elle à se fondre dans un conformisme de survie. En évoquant sa famille, l'auteur dresse une galerie de portraits pathétiques et nous fait remonter dans le temps : le roman autobiographique se transforme en une fresque historique, celle du Danemark et de l'Allemagne au cours du XXe siècle. Lauréat en 2006 de nombreux prix, Cochon d'Allemand dépeint dans un style dense et enlevé une époque teintée de rancœur et de culpabilité.

  • Broché: 186 pages
  • Editeur : Les Allusifs Editions (22 août 2007)
  • Collection : Les Allusifs
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2922868621
  • ISBN-13: 978-2922868623

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