Ailleurs, Julia Leigh
Érika, ma libraire, m'a mis entre les mains Ailleurs le dernier roman de Julia Leigh à paraître fin août. Le petit livre - 105 pages - avait l’air important pour elle. Elle semblait y tenir. C’est ainsi que j'ai fini par le lui emprunter.
Je me souviens être reparti content le livre à la main dans la rue ensoleillée. Ce n'est pas tant d'avoir un nouveau livre - c'est un prêt -, ni une nouvelle lecture - il y en a d'autres en attente - que la joie de partager une lecture qui compte pour quelqu'un.
J'ai une admiration indéfectible pour l’esthétique et la poétique Grecque classique. Dans celle-ci, Ulysse tient une place à part. Les épithètes homériques entre autres sont inoubliables.
De mémoire, quinze années après, citons Aurore aux doigts de rose, Ulysse aux mille ruses ou aux mille expédients, Zeus ébranleur de la terre.Ailleurs s’ouvre sur une femme accompagnée de ses deux enfants de retour d'Australie dans la propriété familiale. Son bras est cassé, son dos est d’un bleu qui aux extrémités vire au jaune. Les retrouvailles avec la mère et les présentations sont froides. Puis, c’est au tour du frère et de sa femme de rentrer de la maternité et d’annoncer la terrible nouvelle.
La maison est légèrement décadente. Les personnages ont le comportement excentrique que l'on prête parfois aux anciennes familles de l'aristocratie, et qui n'est pas forcément lié aux évènements. Le personnel, une mystérieuse gouvernante et deux sœurs jumelles, intrigue et alimente le sentiment de mystère. Le cadre enfin est classique et romantique, bâtiment fastueux, grande propriété, lac aux eaux limpides, abyssales - lac de montagne -, forêt profonde, montagne.
Dans le cadre somptueux de la propriété familiale se jouent les drames présents. Se dévoilent également ceux du passé, se préparent ceux du futur. Les membres de la famille sont aux prises avec leurs douleurs respectives - dont le lecteur découvre rapidement les raisons - et prisonniers de leurs tourments. La communication verbale est presque inexistante. Lorsqu'elle se manifeste, c'est souvent sous une forme déviante, pathologique. Rien ne se dit vraiment entre les personnages ou si peu. Mais tous comprennent, y compris et surtout les enfants. Il y a quelque chose de primal dans ces souffrances qui n'a pas besoin d'être dit, explicité. Sous la chape de plomb de ce huis clos familial, seule la folie s'échappe parfois par éclats. Ultime résistance, ultime réprobation, ultime liberté que l’on fin d’ignorer. Reste la beauté de la nature, ultime - toujours - réconfort, ultime espoir : la femme, le lac, la forêt, les daims, la montagne et la promesse de villages ailleurs.
Le texte est écrit dans un style original, atypique. Par exemple, l'auteur appelle les personnages par leur prénom sauf la mère, Olivia, pour laquelle elle utilise une tournure impersonnelle : la femme. Le style peut être aussi déconcertant, voire horrifiant. Mais il a une vraie adhérence au monde, à la réalité. La langue mord sur le réel. Elle nous blesse et le texte peut nous ébranler jusque dans l’âme. La terre tremble et nous sentons monter alors de façon incontrôlable une émotion primale. C’est beau et cela nous touche comme la tragédie grecque. Julia Leigh, ébranleuse de la terre.
Le quatrième de couverture n’a donc pas menti : « Julia Leigh est une magicienne. Sa prose adroite diffuse une impression de contrôle serein tandis que la terre tremble sous nos pieds. » (Toni Morrison)
Extrait :
« Le garçon regarda fixement Sophie jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux et remarque une petite touffe de cheveux bruns collée à son pull de cachemire couleur crème. Cela ne l’inquiéta pas, cette mue, et elle brossa la touffe de cheveux aussi facilement qu’elle aurait brossé des miettes de pain. Le garçon se détourna et aperçut du coin de l’œil un daim qui s’aventurait au-delà de la ligne des arbres, un faon avec de longues pattes, des oreilles démesurées, une fourrure tachetée et une petite queue. Il s’allongea aussitôt et saisit la main de la petite fille en mettant le doigt en travers de sa bouche. Il lui tourna la tête en direction du nouveau venu. « Regarde, chut, tais-toi. » Quand il sentit qu’elle lui obéissait, il relâcha son étreinte et tous regardèrent le faon faire des pas incertains sur la pelouse épaisse et moelleuse. Pour une raison inconnue, l’animal leur fit face. Il regarda, regarda, et dans ses yeux il y avait de l’étonnement.
Il se passa quelque chose d’étrange : le paquet poussa un long cri.
Le faon sursauta et s’en alla. »
Autre passage remarquable, les derniers paragraphes du texte.
A parte :
Ailleurs résonne avec un des Trois contes de Flaubert, La légende de Saint Julien l'Hospitalier. La nature, la forêt et le cerf / daim sans doute. La légende de Saint Julien est un des premiers souvenirs littéraires marquants et cette réminiscence provoquée par le texte était plutôt inattendue et étrange.
Présentation par l'éditeur
« Julia Leigh est une magicienne. Sa prose adroite diffuse une impression de contrôle serein tandis que la terre tremble sous nos pieds. » (Toni Morrison)
« Au centre d’Ailleurs, une œuvre qui peut à première vue s’apparenter à une comédie grotesque dans la lignée de Tandis que j’agonise de William Faulkner est un enfant de neuf ans qui tente de donner du sens à l’histoire. C’est un garçon courageux, débrouillard et équilibré. Pas assez toutefois pour résister indéfiniment au charme discret des adultes, ceci sans parler de leur violence ni de leur traîtrise ; un garçon dont la tentative désespérée pour se sauver, lui et sa petite sœur, tourne presque à la tragédie. […] Ailleurs est un roman puissant et troublant. » (J.-M. Coetzee)
Quittant l’Australie avec ses deux enfants, Olivia se réfugie en France dans la demeure familiale où elle a grandi. Après des années d’absence, elle y retrouve sa mère et son frère, de retour avec sa femme. Dans cet univers fragile, riche en émotions, chacun tente de tenir bon tandis qu’un tragique secret les rapproche sans cesse d’une possible rupture… Conte noir et fascinant, "Ailleurs" est à la fois troublant, subtil et profond.
- Broché: 104 pages
- Editeur : Christian Bourgois Editeur (28 août 2008)
- Collection : LITT. ETR.
- ISBN-10: 2267019957
- ISBN-13: 978-2267019957
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