Imprimer
PDF

Henry David Thoreau et la désobéissance civile

Écrit par Sammy. Posted in Résumés critiques - Non fiction

(1 vote, moyenne 4.00 de 5)
La désobéissance civile, Henry David Thoreau, Guillaume Villeneuve, Mille et une nuits, ISBN-13: 978-2842050627, États-Unis.
La-dsobissance-civile_Henry-David-Thoreau

Si Henry David Thoreau (1817-1862) est surtout connu pour avoir passé cinq semaines dans une cabane au fond des bois, s'arrêter à cet aspect du personnage n'est pas lui rendre justice. Il est aussi celui qui a osé proclamer que la démocratie n'est pas le meilleur des régimes possibles, ce qu'il démontre en 1849, dans un pamphlet au titre appelé à inspirer quelques agitateurs modernes : La désobéissance civile. Pour lui, la majorité n'a pas le pouvoir parce qu'elle a raison, mais parce qu'elle est physiquement plus forte. Imposer la loi de la majorité, c'est un autre moyen d'imposer la loi du plus fort.

Retrouvez cette chronique sur le sympathique blog Les chroniques de Sammy.

Si Tocqueville faisait, dès 1835, une analyse assez semblable des effets pervers du système démocratique dans De la démocratie en Amérique, il ne le remettait toutefois pas en cause. Thoreau va plus loin, et dénonce carrément le mode de gouvernement issu d'un régime où la majorité décide. Non pas qu'il veuille d'une société sans État, mais il n'est pas satisfait de celui qu'on lui propose. Il est dirigé par une majorité élue par ceux qui auront bien voulu voter pour elle ; les minorités sont ignorées. Il pose le problème de la justice : il existe des lois injustes, comme celle qui réduit les hommes en esclavage, comme celle qui envoie des hommes-machines faire la guerre au Mexique : Je ne puis un seul instant reconnaitre cette organisation politique pour mon gouvernement puisqu'elle est aussi le gouvernement de l'esclave

Henry David ThoreauIl affirme que quand la loi est injuste, il faut l'enfreindre, et distingue deux sortes d'individus : les bons citoyens qui respectent une loi qui les transforme en machines, leur ôtant tout libre arbitre, et les sages, qui servent l'État en s'opposant à lui, incités en cela par leur conscience : Le respect indu de la loi a fréquemment ce résultat naturel qu'on voit un régiment [...] marchant en bel ordre vers la guerre, contre leur volonté [...] et leur conscience

Cette notion de conscience est très importante pour Thoreau : la seule obligation que j'ai le droit d'adopter c'est d'agir à tout moment selon ce qui me parait juste alors que la loi n'a jamais rendu les hommes plus justes d'un iota. Il arrive à ce paradoxe que tout homme plus juste que ses prochains forme une majorité d'une personne... C'est une vision utopique que celle de l'homme qui suit sa conscience pour faire le bien, et le paradoxe de Rousseau n'est pas loin : S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. (Jean-Jacques Rousseau / 1712-1778 / Du contrat social - livre III / 1762)

Pourtant, Thoreau n'est pas un utopiste, c'est un homme engagé qui va jusqu'au bout de ses idées et qui sait que l'action prédomine sur le simple vote, tout vote est une sorte de jeu... même voter pour la justice, ce n'est rien faire pour elle. C'est se contenter d'exprimer un faible désir de la voir prévaloir. Ni provocation, ni utopie, sa vision de l'État est à vrai dire plutôt élitiste ; Thoreau ne s'adresse pas aux masses et pense d'ailleurs que ce n'est pas nécessairement l'action des masses qui peut faire bouger les choses, mais que l'action d'un homme seul peut être déterminante. Une minorité est impuissante tant qu'elle se conforme à la majorité ; mais elle devient irrésistible quand elle la bloque de tout son poids.

Civil Disobedience - Henry-David ThoreauEngagé, Thoreau l'a été dans sa vie de tous les jours, en mettant ses actes en accord avec ses idées. Professeur, il refuse de battre ses élèves, démissionne, et ouvre une école privée chez lui. Citoyen libre-penseur, il refuse de payer ses impôts à un État qui admet l'esclavage et fait la guerre au Mexique, ce qui lui vaut de passer une nuit en prison. L'événement sera fondateur de sa réflexion sur la désobéissance civile. Homme, il aide fréquemment des esclaves à fuir vers le Canada. Toute sa vie, il aura été porté par un idéal de justice. Dix ans après la parution de La désobéissance civile, on le retrouve militant en faveur de l'insurgé abolitionniste John Brown.

Dans son Plaidoyer pour le capitaine John Brown, on retrouve toujours ce thème de l'action d'un homme seul, plus légitime que les décisions de la majorité : Le seul gouvernement que je reconnaisse -peu importe le petit nombre de ceux qui sont à sa tête, ou la faiblesse de son armée - c'est le pouvoir qui établit la justice dans un pays, jamais celui qui instaure l'injustice. [...] J'entends beaucoup de gens condamner John Brown et ses hommes sous prétexte qu'ils étaient si peu nombreux.

Comme l'autre grand défenseur de John Brown, Victor Hugo, l'avait pressenti, son exécution allait entrainer l'Union dans la guerre civile. Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire. Thoreau en connaitra les débuts, mais il meurt avant d'en voir le terme, à seulement 44 ans. Sa postérité sera très importante, sa pensée ayant notamment influencé Gandhi ou Martin Luther King.

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir