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Yannick Haenel, Jan Karski, rencontre

Écrit par Renaud. Posted in Reportages - Rencontres

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Jan Karski, Yannick Haenel, Éditions Gallimard, ISBN-13: 978-2070123117, France.
Yannick Haenel - Jan Karski

Jeudi 17 décembre 2009, j'assiste à une rencontre-dédicace avec Yannick Haenel à la librairie L'Attrape-Cœurs. (Les photos de la rencontre sont à l'adresse Photos Yannick Haenel, Jan Karski.) C'était il y a quarante jours maintenant. Entre-temps, il y a eu les fêtes et d'autres sujets m'ont occupé. Comment dans ces conditions restituer la soirée ? Car le souvenir de l'événement s'est forcément estompé et recomposé aussi. On sait que le cerveau reconstruit par l'imagination ce qu'il a en partie oublié. Récemment s'est ajoutée la polémique déclenchée par l'article de Claude Lanzmann dans Marianne.

Dans celui-ci le cinéaste s'en prend violemment au livre de Yannick Haenel, Jan Karski, qui nous occupe aujourd'hui. De nombreux articles ont été publiés à la suite et l'histoire n'en est que plus compliquée. Aussi, ne vous étonnez pas des approximations, voire des affabulations contenues dans le récit.

Ce soir-là, ce dont je me souviens clairement c'est que l'auteur est particulièrement inspiré. Difficile, voire impossible, dans ces conditions de rendre compte de la discussion quand bien même elle viendrait de se terminer à l'instant. Cela ne fait pas sens.

Quand je repense à la soirée, la rencontre débute assez classiquement. Yannick Haenel explique la genèse de son roman ; notamment, la structure en trois parties du texte, mi-documentaire, mi-fiction. Pour la première partie, la plus courte, une description littéraire du témoignage de Jan Karski dans le film Shoah de Claude Lanzman. Shoah étant considéré comme une oeuvre d'art, on peut parler à propos de cette première partie d'une ekphrasis, c'est-à-dire d'une description ou d'une représentation verbale d’un objet artistique visuel. L'ekphrasis est suivie d'un résumé de la biographie écrite en 1944 aux États-Unis par Jan Karski, Story of a Secret State – biographie publiée en français sous le titre Mon témoignage devant le monde. L'auteur précise que le livre sera réédité prochainement en français. Enfin, une fiction dans laquelle l'auteur met en scène la vie de Jan Karski aux États-Unis ; vie dont nous ignorons pratiquement tout et pour laquelle nous ne pouvons faire que des conjectures.

L'idée d'un livre sur Jan Karski est venue à l'auteur après avoir vu Shoah au cinéma au début des années 2000. Jan Karski apparaît à la huitième heure. Le personnage est à part, parce que nous dit l'auteur, il est le seul qui a un message à transmettre. Il est un messager parmi des témoins. À la suite, Yannick Haenel lit le livre de Jan Karski, Story of a Secret State et se documente. Il se lance alors dans un roman, une fiction sur Jan Karski. Mais ça ne fonctionne pas. Il ne se sent pas de légitimité, de droit à écrire une fiction s'inspirant de la vie de Jan Karski. Mal à l'aise par rapport à ce premier texte, il le jette.

Professeur de littérature, Yannick Haenel a un jour l'idée de monter un projet pédagogique sur le thème de la Shoah. Les élèves visionnent Shoah ; puis, chacun d'entre eux choisit un témoin dans le film et décrit la séquence. Si l'exercice n'est pas en décalage avec le programme d'étude où figure Primo Levi, par exemple, l'auteur se pose tout de même des questions. Finalement, il ne semble pas aller au bout de sa démarche. Le fait est que lui-même, en tant qu'écrivain, commence son travail sur Jan Karski avec une séquence de Shoah, celle dans laquelle le messager intervient. Il se repasse plusieurs fois la scène, la traduit pour lui-même et la retranscrit. Il décrit la scène au moment où Jan Karski délivre son message au monde. C'est l'ekphrasis. Ce faisant, l'écrivain s'apercevra à rebours qu'il a fait lui-même l'exercice qu'il avait imaginé pour ses élèves.

La chronologie est brouillée. L'enseignement dans des conditions difficiles pèse à l'auteur. Progressivement, il perd goût à son travail et tombe malade. Plus tard, il reprendra un poste dans des conditions idéales – élèves sages et éduqués – , mais quelque chose s'est cassé. Il a perdu la foi. Finalement, il plaque tout et part sur les routes en direction de l'Est. Au cours de son périple, les notes s'accumulent qui traînent dans ses poches et dans la voiture. Il écrit dans les chambres d'hôtel, dans les chambres de bonne qu'il loue à Prague ou à Varsovie. Cela donnera Cercle, dont certains des passages parmi les plus crus sont vécus. Un jour alors qu'il roule au volant d'une voiture de location, le téléphone sonne. Son éditeur, Philippe Sollers, s'inquiète de savoir où il en est dans ses projets littéraires. Plus tard, alors qu'il traverse la Biélorussie, l'auteur prend conscience de l'absurdité de la situation : que fait-il perdu ici au milieu de nulle part ? Et il part dans un fou rire. C'est à ce moment qu'il décide de rentrer. En fait, nous dit-il, rétrospectivement, il allait vers ça, vers les camps d'extermination, vers Jan Karski. Là où il était arrivé, il n'avait plus d'endroit où aller, plus rien à faire.

Après Cercle, Yannick Haenel parle de son projet à propos de Jan Karski à son éditeur. Et maintenant, celui-ci veut voir quelque chose. L'écrivain lui fait lire un début de texte, la première partie, l'ekphrasis, et peut-être le projet de la deuxième partie. Bon, ben, ça y est. Vous l'avez votre roman. Il n'y a plus qu'à raconter l'histoire. L'auteur acquiesce ; c'est vrai, il tient son roman.

Yannick Haenel a lu la biographie de Jan Karski, mais il ne se sent pas de légitimité pour la romancer, nous l'avons dit. La deuxième partie du roman sera donc un condensé de la biographie de Jan Karski débutée aux États-Unis en 1943 et publiée en 1944, Story of a Secret State. Dans celle-ci, Jan Karski relate son incroyable histoire. Celle d'un jeune Polonais promit à une brillante carrière de diplomate mobilisé pour défendre son pays contre l'envahisseur allemand et qui après avoir échappé aux Russes – notamment au massacre de Katyn – et aux Allemands devient le messager de la résistance polonaise et des Juifs polonais – il est le témoin oculaire de l'extermination des Juifs dans le ghetto de Varsovie et dans le camp d'Izbica – pour le gouvernement en exil à Londres et le reste du monde. Rien de moins. Par deux fois, il traversera l'Europe en guerre – il sera arrêté et torturé par la Gestapo, mais parviendra à s'enfuir – pour rejoindre Londres, et finalement les États-Unis

La troisième partie sera une fiction ; le roman proprement dit. Après la guerre Jan Karski se retire et débute une carrière dans l'enseignement. À partir de ce moment, on a très peu d'informations sur lui et presque rien de sa main. Néanmoins, Yannick Haenel s'appuiera sur une biographie publiée aux États-Unis, Karski, How One Man Tried to Stop the Holocaust de E. Thomas Wood et Stanislas M. Jankowski (John Wiley & Sons, New York, 1994) pour certains faits connus ; mais il laissera cours à son imagination pour le reste.

Après une intense activité d'écriture au moment de la rédaction de son livre – il est assisté d'une secrétaire – et d'innombrables entretiens, interviews, conférences, etc. pour témoigner de la résistance polonaise et du sort des Juifs – les efforts déployés feront de son livre un best-seller – , Jan Karski traverse une dépression avec la fin de guerre. Son message n'a pas été entendu ; son témoignage devant le monde a été vain. On l'a dit, Yannick Haenel s'est beaucoup documenté sur Jan Karski et sur la Seconde Guerre mondiale. De plus, l'écrivain a lui-même traversé une dépression ; dépression au cours et à la suite de laquelle il a écrit Cercle. Aussi se sent-il en empathie avec Jan Karski. Comme il le dit lui-même, il se glisse dans la peau du personnage ; par l'écriture, il devient Jan Karski. D'ailleurs, il fait remarquer que souvent on l'appelle par le nom du héros. N'a-t-il pas entendu dire un jour à l'occasion d'une conférence, nous avons le plaisir d'accueillir ici Jan Karski !

Yannick Haenel revient également sur les critiques généralement adressées au livre de Jan Karski, Story of a Secret State - Mon témoignage devant le monde : une erreur sur le nom du camp d'extermination que le messager polonais dit avoir visité, Belzec en place de Izbica, et une autre sur le fait que celui-ci décrit l'utilisation de la chaux vive, alors que celle-ci n'est semble-t-il pas encore utilisée par les nazis en 1942. Ces deux erreurs conduisent l'historien Raul Hilberg à rejeter le témoignage de Jan Karski en bloc. Certes, reconnaît l'auteur, ces deux approximations existent. Le nom du camp que l'on a donné à Jan Karski est erroné et celui-ci est persuadé de visiter Belzec. Mais en suivant l'itinéraire que Jan Karski décrit, on arrive à un autre camp, celui d'Izbica proche de Belzec. La question de la chaux vive est un détail. Car il faut comprendre, explique l'écrivain, que Jan Karski est épouvanté par ce qu'il voit en visitant le camp : les hommes, les femmes, les enfants morts ou vivants, les excréments, les odeurs. Il marche sur des cadavres et des gens sont tués sous ses yeux. Il ne comprend pas ce qu'il voit ; il ne peut pas le comprendre. Il n'y est pas préparé et il perd ses repères. À son retour du camp, Jan Karski est traumatisé. Plusieurs jours d'affilés, il est pris de nausées et il est proche de mourir. Et l'auteur de rappeler que le témoignage comme le témoin sont fragiles.

Jan KarskiCe qui intéresse Yannick Haenel, c'est que Jan Karski est un homme pur, indemne ; il n'est pas corrompu. C'est après l'épisode du camp que celui-ci se considérera comme un catholique juif ainsi qu'il le dit lors de sa rencontre avec Elie Weisel. L'auteur rappelle aussi que s'il y a eu des actes antisémites graves au cours de l'histoire tourmentée de la Pologne, les Polonais ne sont pas tous pour autant antisémites. La Pologne est le pays qui compte le plus grand nombre de Justes parmi les nations et Jan Karski est lui-même devenu un Juste.

Jan Karski est aussi un messager. Il est le messager de la résistance polonaise. Car il y a une résistance polonaise qui s'est organisée très tôt – et a même aidé des Juifs. Et le gouvernement en exil polonais n'a pas collaboré avec l'occupant. Jan Karski est aussi le messager des Juifs du ghetto de Varsovie, ghetto qu'il a visité par deux fois à l'invitation de deux représentants juifs et dont il est ressorti là encore bouleversé. Ce message dont il est dépositaire, Jan Karski le transmettra au gouvernement polonais en exil à Londres, puis à Roosevelt à Washington. À partir de ce moment, il ne cessera de délivrer son message aux États-Unis, dans les médias, au cours de conférences, de dédicaces, etc. ; mais il ne sera pas entendu. L'opinion publique ne le croit pas – ou ne veut pas le croire. Elle ne peut semble-t-il pas se représenter ou admettre l'horreur de ce qui est à l'oeuvre, du fait qu'il n'y a pas de précédent dans l'histoire et de la distance géographique.

Autrement dit, les Alliés anglais et américains ont été informés – et par diverses sources – , mais ils n'ont pas cru ou n'ont pas voulu croire. L'auteur rappelle également le massacre de l'élite polonaise à Katyn par l'armée russe, massacre imputé après sa découverte aux Allemands par les Russes. Pendant la guerre, les Alliés étouffent pour des raisons politiques plusieurs rapports établissant la responsabilité des Russes. De fait, après la guerre, l'opinion publique continuera de croire que le massacre est le fait de l'armée allemande. Il faut attendre le début des années quatre-vingt-dix pour que la Russie admette sa responsabilité et communique l'ordre d'exécution signé de la main de Staline. La conférence d'Évian de 1938 et les quotas d'immigration fixés par les Alliés sont aussi mentionnés. Et l'auteur de citer Heinrich Himmler déclarant à l'intention des Alliés que, puisque ceux-ci ne veulent pas accueillir les Juifs, puisqu'ils ne veulent pas s'en occuper, les nazis, eux, vont s'en occuper. Enfin, il est rappelé que bien qu'informés très tôt de la mise en oeuvre de la solution finale et malgré les demandes pressantes dans ce sens, les Alliés ont refusé de bombarder les camps au motif qu'ils n'étaient pas des objectifs militaires, alors que dans le même temps ils attaquaient des sites industriels à quelques kilomètres d'Auschwitz. Yannick Haenel rappelle ainsi la responsabilité des Alliés dans le désastre de la Shoah, responsabilité qui n'a été évoquée ni au procès de Nuremberg, ni ailleurs. Nuremberg n'aura finalement été qu'une opération de blanchiment pour les Alliés. Et l'Europe telle que nous la connaissons, le monde libre s'est construit sur un mensonge.

Au cours de la discussion, une femme âgée accompagnée semble-t-il de son mari intervient. Elle apporte simplement son témoignage sur la Shoah. Je ne saurais dire si elle-même a survécu à un camp de concentration ou d'extermination, ou bien des membres de sa proche famille. Il n'empêche, sa voix hésitante, ses mains tremblantes, les mots qu'elle utilise, c'est impressionnant. Elle évoque principalement la difficulté, voire l'impossibilité de parler et de vivre après l'expérience des camps d'extermination. Beaucoup de rescapés n'ont pas pu surmonter le traumatisme et se sont donné la mort. Les noms des écrivains Primo Levi et Paul Celan sont évoqués. À la fin de la discussion, la vieille femme visiblement émue par le texte s'adresse à l'auteur. Sur un mode assez comique, elle lui dit : J'espère que vous en écrirez un autre de livre... Et un aussi bien ! Hein ? Elle fait rigoler l'assemblée et l'auteur en premier – voir les photos.

 

Au cours de la dédicace, les prix littéraires sont évoqués. L'auteur est heureux d'avoir reçu l'Interallié, mais tout de même le prix Décembre, qui couronne Cercle et dont le mécène est Pierre Bergé, est mieux doté : 30.000 €. C'est d'ailleurs ce prix qui lui a permis d'écrire Jan Karski. Pour ma part, je fais remarquer que nous n'avons pas évoqué Le cavalier polonais de Rembrandt, le messager à la posture altière sur son cheval. La description du tableau, ekphrasis là encore, se situe dans la troisième partie du texte, la fiction. C'est en l'emmenant voir Le cavalier polonais de Rembrandt à la Frick Collection que l'auteur imagine Jan Karski séduisant sa future femme, la danseuse polonaise Pola Nirenska. J'en profite aussi pour raconter ma visite du musée de l’holocauste à Washington en 2005. Dans le musée, je ne me souviens de rien d’"horrible" ou qui puisse vraiment choquer le visiteur d'exposé individuellement – ce n'est pas le musée de la barbarie nazie – , mais l’accumulation des détails et la mise en scène vous bouleversent. C’est très dur. On prend la mesure, l’ampleur du désastre. Le musée est interdit aux personnes d’un certain âge. On vous donne à l’entrée une carte unique qui présente la biographie d’une personne morte dans un camp et vous repartez avec. L'auteur me répond qu’il est justement invité par le musée à s’y rendre. Il y a là-bas un espace dédié à la mémoire de Jan Karski.

Ainsi se termine pour moi la soirée, car je ne suivrai pas l'auteur au café ce soir. Croyez bien que je le regrette, hélas, trois fois hélas.

 

Pour conclure sur cette soirée, je dirai que j'ai beaucoup apprécié le roman Jan Karski de Yannick Haenel pour sa forme originale qui rapproche le texte de l'oeuvre d'art, pour son style aussi – on retrouve bien l'auteur de Cercle – et pour tout ce qu'il m'a apporté. Merci à l'auteur pour ce texte et pour l'explication de texte, la soirée.

(Les photos de la rencontre sont à l'adresse Photos Yannick Haenel, Jan Karski.)

 

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