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Sasa Stanisic, Le soldat et le gramophone : Rencontre

Écrit par Renaud. Posted in Reportages - Rencontres

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Le soldat et le gramophone, Sasa Stanisic, traduction Françoise Toraille, Stock, ISBN-13: 978-2234060203, Allemand.
Sasa Stanisic, Le Soldat et le Gramophone

Mercredi 26 novembre les lecteurs ont eu le plaisir de rencontrer Sasa Stanisic à la librairie L'Attrape-Cœurs pour la sortie en France de son beau premier roman, Le soldat et le gramophone. Le texte est déjà traduit dans vingt-huit langues, bientôt vingt-neuf puisque nous avons appris qu'il sera également traduit en chinois.

Merci aux libraires - Sylvie et Erika pour ceux qui ne les connaissent pas - d'avoir organisé cette inoubliable rencontre - une de plus ! -, et merci à Sylvie de m'avoir prêté son exemplaire du Soldat. Parfois, les livres sont comme les chaussures, il faut les essayer pour savoir s’ils nous vont. Je n'aurais donc pas fait de lecture active sur ce texte puisque ce n'était pas mon exemplaire et le crayon de papier a servi de marque-page. Maintenant que j'ai le mien, je pourrai relire le texte à ma façon !

Ce soir-là, en prenant les photos, je me suis demandé si Aleksandar, le héros du Soldat et le gramophone, n'était pas une manière d'Harry Potter Yougoslave figée à l'ère des pionniers. Aleksandar serait ainsi une façon de sang mêlé de père serbe au sang "pur" et de mère bosniaque au sang "impur", une moldu en quelque sorte. Cette paternité au pouvoir magique leur vaudra la vie sauve. En effet, Sasa Stanisic explique qu'en ex-Yougoslavie, lui-même est considéré comme Serbe, le sang magique du père étant "plus fort" que celui de la mère...

Dans la salle des livres jeunesse, je me suis également demandé quelles auraient été la forme et la couleur du chapeau et de la baguette magique d'Aleksandar si l'on avait demandé à des enfants de les fabriquer après leur avoir lu un passage du Soldat et le gramophone. N'allez pas pour autant vous imaginer que ce livre est enfantin. Certes, le texte est écrit en partie du point de vue d'un enfant [1] doté d'une puissante imagination. À travers son regard, le lecteur découvre le temps heureux, malgré un incident de mauvais augures, et révolu de la Yougoslavie d'avant la guerre de Bosnie, la famille qui habite Višegrad, le grand-père Slavko, la tante Typhon, etc., les fêtes, l'inauguration des toilettes, etc. Mais bientôt, précédée par une migration surréaliste, arrive la guerre au galop dans un déchainement de haine incompréhensible même aux adultes. Aleksandar ne comprend pas, mais ses yeux d'enfant voient et le lecteur avec. Bientôt la famille est séparée. Aleksandar grandit et décrit l'exile en Allemagne, la promiscuité, ses recherches pour tenter de retrouver Asija et la guerre toujours. Le point de vue d'Aleksandar n'est pas le seul dans le roman. Ce sont en fait de multiples récits aux formes variées qui composent le texte comme un patchwork onirique où rivalisent imagination et poésie - nous serions bien en peine de dire laquelle l'emporte sur l'autre -, et où percent parfois la guerre et les exactions contre les civils comme autant de déchirures [2]. Ainsi que l'a rappelée de façon très à propos la traductrice Françoise Toraille, il y a plusieurs fils enchevêtrés que l'on suit à travers le récit.

Stanisic Sasa, Wie der Soldat das Grammofon repariertSuite aux questions des lecteurs, Sasa Stanisic explique qu'il a écrit le texte en Allemand, et non en Serbo-Croate, parce qu'il avait besoin d'une nouvelle langue, de mots nouveaux, dont il faisait "collection", pour s'exprimer. Il y a également une discussion autour des titres baroques que chacun s'accorde à trouver jolis. L'auteur explique renouer avec cette tradition afin d'introduire le lecteur aux différents chapitres et ainsi susciter la curiosité. Il est également question du soldat qui au milieu des exactions menace de son fusil le gramophone afin qu'il joue la musique. La magie opère. On discute aussi de l'adaptation du titre baroque allemand, Comment le soldat répare le gramophone (Wie der Soldat das Grammofon repariert) en Le soldat et le gramophone qui joue sur le rapprochement de deux mots évoquant des images opposées. On relève l'absence de guillemets et une allusion dans le texte aux français qui fait sourire. On évoque la Drina, le fleuve, qui est presque un personnage - "Mais c'est un personnage !" s'exclame l'auteur -, la pêche avec son grand-père et un certain silure. L'épisode "Francesco" est également discuté ainsi que le thème de la culpabilité. Le personnage d'Aleksandar n'est pas tout blanc. Les accès de mélancolie (éthyliques ?) d'Aleksandar sont mentionnés. De même, la lâcheté et la dureté de son comportement, par exemple, alors que Francesco est frappé d'ostracisme du fait de son homosexualité (présumée ?). Sasa Stanisic fait aussi remarquer que son héros s'abstient bien de demander à l'oncle Miki - qui s'est déjà illustré au début du récit - comment il a occupé ses années de guerre. Aleksandar est lâche du fait des circonstances, mais peut-être aussi de son caractère. Le thème de la culpabilité revient alors qu'Aleksandar rentre en Bosnie après la guerre. À l'instar de son héros, l'auteur rappelle qu'il était en exile en Allemagne pendant les années de guerre et combien cela a été délicat pour lui de mener l'enquête, de recueillir les témoignages nécessaires à l'écriture de son roman. Au téléphone, les gens lui demandaient : "Mais où étais-tu toi pendant la guerre ? Et maintenant tu veux savoir ? Mais pourquoi n'es-tu pas resté ?" (Sa mère était bosniaque tout de même.) C'est au cours d'une conversation téléphonique avec un soldat qui a combattu dans les tranchées pendant le siège de Sarajevo que l'idée du fameux match de foot lui est venue. Son correspondant évoquait la complicité entre les soldats serbes et bosniaques. Ils jouaient à toutes sortes de jeux et Sasa Stanisic lui a demandé : "Mais pourquoi n'avez-vous pas joué au foot ? - Parce que nous n'avions pas de ballon, pardi !" L'auteur leur a donc trouvé un ballon.

Une question que je n'ai pas eu le temps de poser à Sasa. Le texte est empreint d'imaginaire et de poésie. Je ne sais pas s'il existe une littérature slave ou Yougoslave et ma question est de savoir, par rapport à l'imaginaire et à la poésie toujours, dans quelle mesure le texte se rattache ou non à une éventuelle littérature Yougoslave ou Salve, s'il y a une filiation avec une tradition Slave ou Yougoslave, ou même avec un hypothétique folklore Slave ? Ou bien, l'auteur a-t-il puisé son inspiration ailleurs, par exemple, dans le réalisme magique latino-américain ? Ou bien encore, l'imaginaire et la poésie sont-ils une façon naturelle pour l'auteur de s'exprimer et sans influence notable ? En effet, dans le texte, il y a le personnage de Milika, une bimbo de noir et de rouge, qui est joliment comparée à une coccinelle. Elle dit quelque chose comme : Oh, Aleksandar, cette tête, il ne faut pas la changer [3].
L'imaginaire et la poésie sont-ils un moyen pour l'auteur d'aborder un sujet difficile comme la purification ethnique ou bien sont-ils pour l'auteur une fin en soi, une qualité littéraire ?
La question se résume ainsi : L'auteur a-t-il une "dette" envers une tradition littéraire et/ou folklorique, ou un auteur particulier ? Imaginaire et poésie sont-ils pour lui un moyen s'exprimer sur un sujet difficile ou bien sont-ils essentiels dans son travail et quelque soit le sujet abordé ?

Stanisic Sasa, Wie der Soldat das Grammofon repariertLe soldat et le gramophone est un riche et beau roman. Les thèmes sont nombreux (la perte - celle du grand-père, de la langue, de l'amie, de l'ami - et la culpabilité, entre autres), intéressants et traités avec beaucoup de maturité. Les nombreux personnages sont travaillés, hauts en couleur (le Morse, Typhon, Miki,...) et de fait inoubliables. Dans l'écriture, il y a une forme de générosité, comme si l'auteur avait rassemblé le meilleur pour le déposer dans le texte et l'offrir à lire aux lecteurs. Le texte est riche et c'est un précieux témoignage sur la guerre Bosnie (purification ethnique) dans toute son horreur et son absurdité. Mais il y a constamment une attention pour le lecteur et profond un respect pour les victimes. L'auteur ménage le lecteur en suscitant des images poétiques, voire en tournant l'horreur en dérision. Le texte est ainsi tout entier tendu entre l'atrocité des exactions commises et la poésie, l'imaginaire. La guerre est nue, absurde, comme le chapeau haut de forme, comme les soldats qui essaient de tuer le magnifique cheval, comme le soldat fou, comme les cadavres que charrie la Drina et qui engorgent le barrage. C'est la guerre, une boucherie, et il y a du Dada dans ce texte.
Derrière une apparence enfantine se cache ainsi un texte dur et subtil, un travail beau et généreux. En fait, un témoignage historique.

Le roman fera un beau cadeau pour des adolescents, par exemple.


...Et moi, si j'étais magicien du possible et de l'impossible, les écrivains tels des pionniers se tiendraient sur une chaise pour lire fièrement un poème de jeunesse à peine retouché et publié dans un premier roman ; les traducteurs s'amuseraient et souriraient en traduisant les textes de leurs écrivains ; les lecteurs accompagnés des éditeurs se rassembleraient dans de petites pièces remplies de livres et riraient en les écoutant ; les écrivains auraient leurs bureaux dans les librairies (c'est une proposition de Sasa) où ils pourraient travailler lorsqu'ils se déplacent dans le monde pour les signatures ou simplement pour se reposer et trouver l'inspiration ; dans les livres les maisons et les fleuves diraient ce qu'ils ont à dire et chacun s'y reconnaîtrait, et il y aurait toujours au moins un fleuve et un pêcheur en lutte avec un silure moustachu de deux mètres de long qui surgirait de l'eau avec sur le nez une paire de lunettes à écailles !


Extrait :

"1er mai 1989 ou le Poussin dans la main du Pionnier

Je me hisse sur le fauteuil, j'écarte la mèche de cheveux de mon front, je racle ma gorge :

C'est le premier mai,
Le vent caresse les rouges drapeaux,
Ils bruissent en répétant ton nom, Tito.

La maman oiseau pond un œuf
Dans notre nid de fraternité,
Elle le dépose dans ma main.

Dans la main du pionnier le poussin sort de la coquille,
Musclé aussitôt comme Rambo 1er,
Plumage bleu-blanc-rouge, regard adriatique.

C'est une colombe pour la paix,
Un aigle pour le combat,
Un poulet pour le déjeuner.

Pour les enfants c'est un dinosaure,
Le dinosaure chante pour Tito et pour la classe ouvrière,
Pour eux il chante
L'Internationale.

L'oiseau se nourrit du premier mai
Et parce que le premier mai, c'est l'avenir,
L'oiseau deviendra grand, plein d'avenir,
Comme notre Yougoslavie.

Je lis, j'écarte la mèche de mon front, je remercie le public et plonge dans les applaudissements de grand-père Slavko." (Le soldat et le gramophone, p.204)

Sasa Stanisic Sasa Stanisic
Sasa Stanisic Sasa Stanisic

Et dire qu'à cinquante mètres vol d'oiseau il y a Le Lapin Agile (un cabaret d'artistes historique) !

 

[1] "Quel âge as-tu mon trésor ? (...) On raconte ceci, et cela, entre huit et quatorze ans selon les besoin (...)."

[2] Voici par exemple un passage dur qui tranche avec l'onirisme et la poésie d'autres passages :

"(...) Je déteste les ponts. Je déteste les coups de feu dans la nuit et les cadavres dans le fleuve et je déteste que l'on n'entende pas l'eau quand le corps s'y écrase, je déteste être si loin de tout, de la puissance et du courage. Je me déteste parce que je me cache tout en haut dans le vieux lycée et je déteste mes yeux qui ne savent pas distinguer qui sont les gens jetés dans les profondeurs et tués par balle dans l'eau ou parfois même en plein vol. Il y en a d'autres qui sont tués sur le pont même et, le lendemain matin, les femmes s'agenouillent là où ils sont tombés et frottent pour effacer le sang. Je déteste le type du barrage qui se plaint en disant qu'on ne devrait pas jeter tant de gens à la fois dans le fleuve parce que ça perturbe le débit. Je déteste les hôtels - Vilina Vlas et Bikavac -, je déteste la caserne de pompier, je déteste le commissariat de police, je déteste les camions remplis de filles et de femmes qui roulent vers l'hôtel Vilina Vlas, je déteste les maisons en flammes et les fenêtres en flammes d'où des gens qui brûlent  sautent sur les fusils et je déteste que les ouvriers travaillent et que les profs enseignent, que les pigeons se lancent dans les airs, et je déteste qu'il fasse froid, voilà ce que je déteste le plus. Parce que cette saloperie de neige ne cache rien, rien du tout, alors que nos yeux sont si habiles à cacher les choses comme si tout au long de ces années de proximité, de fraternité et d'unité, nous n'avions rien appris d'autre. Je déteste que tout le monde condamne tout, et que même les gens bons soient dans cette haine, et que je sois parmi les bons, voilà ce que je déteste plus encore que la neige et que le soldat serbe en bronze. Je me déteste de ne pas oser demander au sculpteur pourquoi son monument porte un sabre au lieu d'un couteau ensanglanté. Et je te déteste. Je te déteste d'être parti, et je me déteste parce que j'ai dû rester, ici, où les Tziganes ne jugent pas nécessaire de planter leurs tentes, où les chiens se ressemblent en bandes et où personne ne va nager dans la Drina. Un jour, tu m'as raconté que tu avais parlé à la Drina. Fou. Je me demande ce qu'elle dirait maintenant si elle pouvait vraiment parler. Que sentirait-elle si elle avait la capacité de sentir ? Quel est le goût d'un cadavre, par exemple ? Et un fleuve peut-il éprouver de la haine, qu'en penses-tu ?

Ma haine est infinie, Aleksandar. Même quand je ferme les yeux, tout est là."

Pour avoir plus d'informations sur les événements qui se sont déroulés à Visegrad :

Dans "Further reading", il est écrit : "There is an interesting novel (2006), written by Sasa Stanisic, a young Bosniak, with the original German title 'Wie der Soldat das Grammofon repariert'. The author lived in Visegrad and was 14 years old in 1992. His account of the situation in Bosnia and of the 1992 genocide, through the eyes of a child, is original, funny and dramatic all together."

[3] Voici un passage que j'ai retrouvé :

"Elle me pinça les joues des deux mains, puis le nez, elle répandait un parfum d'une incroyable douceur. Mais s'il y a une chose, m'étais-je alors écrié, qu'à titre personnel je trouve, pour ma part bouleversant, ce sont des doigts sur mon visage ! (...)

Comme il s'exprime ! s'écria Milica d'un ton ravi en battant des mains. Sa main avait le même son que la dernière touche du piano, tout à droite. Comme il est comique quand il ouvre et ferme la bouche ! Elle avait reculé d'un pas comme pour admirer un tableau dans un musée. Le Morse était tout réjoui parce que sa Milica se réjouissait (...)."

  • Broché: 384 pages
  • Editeur : STOCK (20 août 2008)
  • Collection : La Cosmopolite
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2234060206
  • ISBN-13: 978-2234060203

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