Rencontre avec Michal Govrin et Sabine Wespieser

Jeudi 19 mars, nous avons eu la chance de rencontrer Michal Govrin et son éditeur Sabine Wespieser pour la sortie française du premier roman de l’écrivain, Sur le vif. Mémorable soirée que je range haut avec celle, fondatrice du blog en quelque sorte, passé en compagnie de Erri De Luca.
L'esprit ailleurs ces derniers temps, je n'ai pas dépassé les trente-trois premières pages du roman au moment de la rencontre avec l'écrivain. Et puis, à la lecture, mon instinct de lecteur me disait de ne pas persévérer, de m’arrêter là, de laisser quelque chose se faire ou passer sur moi, y imprimer je ne sais quoi auquel j'aurais pu me raccrocher, donner corps à cette lecture et poursuivre. Peut-être attendais-je la rencontre.
Les lecteurs sont nombreux dans la salle du fond et jusque dans le couloir. Michal Govrin est installée derrière la table réservée aux invités et Sabine Wespieser, non loin d’elle, de l’autre côté de la table, est adossée aux étagères chargées de livres. L’écrivain a sorti un calepin aux pages remplies de son écriture et nous lit un passage de son roman en Hébreux. C’est la première fois que j'écoute, que je prête attention à des paroles prononcées en langue hébraïque. Évidemment, c’est incompréhensible pour la plupart d’entre nous, mais cela participe à nous mettre dans l’ambiance, nous invite au voyage – Erri De Luca avait également lu en italien. Alors qu’elle lit, je guette dans l'œilleton l’instant décisif, juste quand la lecture s’interrompt. Sabine Wespieser nous relie le texte en français. C’est au début du livre avec les snapshots, les instantanés. Impossible de reconnaître cette partie en Hébreux.
L’écrivain nous explique pourquoi ces snapshots ; pourquoi ces trois niveaux de lecture qui s’imbriquent, ces trois polices de caractère qui s'entrechoquent. ...Écrire comme la réalité, interrompre le récit pour le mettre en perspective avec l’immédiateté de l’instant, d’une part, et les souvenirs, d’autre part... Je suis l’écrivain dans l’œilleton de l’appareil, j’ai beaucoup de mal à me concentrer sur ce qu’elle dit. Elle explique son travail en tant que gestionnaire de théâtre, metteur en scène et auteur de pièces. Sur le vif est son premier roman. Elle s’est beaucoup documentée sur le thème de l’architecture. Elle a participé à de nombreux séminaires et s’est imprégnée du langage et des habitudes, vestimentaires notamment, des femmes qu’elle a côtoyées à cette occasion. Tout cela nourrit le texte.
Plus loin, l’auteur se lance dans une description de Jérusalem, une description géographique et topographique empreinte des textes Saints. La description qu’elle fait de Jérusalem aux portes du désert, et donc de la mort, si colorée et si vivante impressionne. Elle dépeint des paysages magnifiques en bordure de la ville. Elle explique qu’il y a une évidence dans le choix de cette terre pour la ville Sainte tant le paysage est sublime. Son langage est empreint de ce que l'on devine être la culture hébraïque. Il est comme modelé par quelque chose que je ne connais pas, par lequel je n’ai été façonné et dont je suis étranger. Elle fait beaucoup référence aux textes Saints. Tout cela est un peu abscons pour moi, surtout derrière l’appareil.
Je retiens que dans la cosmogonie hébraïque, Dieu a créé le monde des hommes à partir d’un monde originellement ordonné, mais qu’il aurait détruit, désordonné ; et l’Homme, en quelque sorte, s’adresse à lui, lui demande des comptes : « Mais, Dieu, qu’est-ce que tu as fait là ? Qu’est-ce que c’est que ce chaos ? » C’est très différent de ce que je connais. Cela m’amuse et m'impressionne. Cette façon d’envisager la création doit être structurante pour la pensée. Il faudra que je m’en souvienne si je vais là-bas !
Je la suis dans l’œilleton, toujours. C'est une femme élégante et charismatique. Il y a quelque chose de théâtral dans son maintien. Performance. Ce mot, cette idée, me vient à l’esprit. Après le marathon du salon du livre qui s’est terminé en fin d'après-midi ; ce soir, elle réalise pour nous une performance. Pourquoi et comment ce mot, cette idée me sont-ils venus ? Est-ce le fait d'avoir évoqué le théâtre ? Pas sûr. Elle donne réellement l’impression d’essayer de nous communiquer, de nous transmettre, de nous faire passer quelque chose. Elle est posée, sérieuse, même dans ses plaisanteries, et on la devine généreuse. Elle évoque l'idée de la jachère. Une utopie dans laquelle les hommes occuperaient une position pour un temps donné et à tour de rôle. Cela me paraît une bonne idée tant du point de vue de l'équité que de l'efficacité. Dans la pratique cela n'a jamais vraiment existé.... Elle réalise une performance.
Lorsqu’elle s’interrompt, le public est subjugué, un peu désorienté et les questions se font attendre. Heureusement, Sylvie, hôte prévenant, en plus des fleurs a préparé des questions et nous remet sur les rails. La soirée se poursuit ainsi avec des plaisanteries mettant en scène des juifs que l’écrivain nous raconte avec une joie communicative. Intelligentes, lucides, amusantes, elles nous introduisent plus avant dans la culture juive. Il y a beaucoup de lucidité et d’auto dérision dans ces histoires. Michal Govrin poursuit sa performance et nous nous amusons. Sylvie, décidément très en forme, y va de sa propre blague juive.
C’est le moment des dédicaces. Chacun discute en petit groupe en attendant son tour. Je prends quelques photos de Sylvie en compagnie de Michal Govrin et de Sabine Wespieser. J’échange quelques mots avec l’écrivain. Je lui dis tout le bien que j’ai pensé de son intervention, simplement, mais sincèrement, que je regrette que nous n’ayons pas filmé la rencontre. Cela en valait vraiment la peine. La performance de l’écrivain aurait fait un beau podcast sur le blog.
Au moment de nous quitter, on se regarde dans les yeux. Nous nous donnons une poignée de main appuyée. C’est venu comme ça, naturellement. Au moment de relâcher la main, elle a un mouvement imperceptible – peut-être l'ai-je relâché légèrement trop tôt – et la poignée de main semble s’étirer dans le vide. C’est un ainsi que nous disons au revoir.
Dans ce billet, j’ai sans doute omis beaucoup de choses intéressantes, des choses oubliées, mal comprises ou bien auxquelles je n’ai pas prêté attention. Pour ceux qui étaient présents à la soirée et qui se souviendraient de quelque chose d’intéressant ou de marquant, ils sont invités à apporter leur contribution sous forme de... snapshot... dans les commentaires. Ainsi, avec tous nos instantanés réunis nous aurons recomposé la soirée. Vous pouvez également tout simplement laisser un petit mot.
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