Rencontre avec Erri De Luca , novembre 2006
Sur les conseils de Sylvie, j'ai acheté Trois chevaux de Erri De Luca dimanche. Depuis je l'ai en tête. Je le lis le soir et pendant la pose déjeuner, tranquillement car il n'est pas épais. En début de soirée, je l'ai terminé.
Il passe la porte de la librairie L'Attrape-Cœurs. Je le vois. Irrésistiblement, impudiquement, mon regard cherche deux rides dans son cou. Alors, je me souviens et cela fait une impression étrange. La description est au début du roman. Je la croyais oubliée. Oubliée la ligne du carrelage qui coure le long des murs de la salle et s'aligne avec les yeux de la femme, oubliées les deux rides dans le cou. Finalement, ces mots de géométrie, de poésie font partie de moi.
Erri De Luca est au milieu de la librairie maigre et humble. L'humilité de celui qui s'interroge de ce que ces gens font là, de ce qui peut susciter autant d'intérêt en lui, ici, dans cette librairie de quartier. Il est en tenue d'alpiniste entre deux ascensions. Sylvie lui dit toute son admiration. Elle avait eu l'idée d'appeler la librairie Trois chevaux. Un homme doux échange quelques mots avec le poète. Il a dans un sac plastique une pile de livres usés. Erri De Luca signe ses livres debout au milieu des livres et les gens arrivent. Nous avons un verre dans la main. Sylvie l'entraine le long du couloir dans la salle du fond. Une table, des chaises et quelques bancs sont disposés.
Debout Erri De Luca lit un texte en italien. De l'autre bout du couloir viennent des éclats de rire. Il lit à nouveau le texte en français cette fois. Il parle comme il écrit. Ses mots sont d'attention, d'humour, de poésie. On a beau me dire qu'il faut profiter de l'instant ; je sais que ces mots-là, ce soir, sont perdus. La mémoire ne retient pas la poésie. Pas exactement. On se souvient de l'émotion, peut-être, mais pas des mots, pas de ses mots. La poésie est si personnelle. Et puis, ce soir, il y a quelque chose dans l'air, quelque chose d'indescriptible, d'inénarrable.
Je sens l'appareil photo contre moi seul lien avec la réalité. Erri De Luca se tient debout au fond de la salle, car tout le monde n'est pas assis, dit-il. Il répond aux questions. Son visage de carton mâché est très expressif ; les mimiques le traversent. Du fond, je ferais de belles photos de ces têtes alignées tendues vers lui. Lui tantôt grave, tantôt joyeux, tantôt triste et, au détour d'une phrase, poète. Alors, j'écoute avec pudeur.
Avec mes mots, voici ce qu'il dit :
"Les gens de cordée sont des noms que vous oubliez. L'escalade est ascension puis descente. Au sommet vous êtes sur le point le plus haut, un point sur la ligne, le parcourt. Puis vient le moment de la descente, le moment le plus dangereux. Je rencontre Nivès et son mari. L'amour, je le comprends lorsque celui-ci dit à 10 h 0 en regardant le sommet du K2 au loin dont la distance ne peut être évaluée : "Si nous ne sommes pas au sommet à 13 h 0, nous redescendons" et ce, après quatre tentatives d'ascension. (Qui, aimant, transgresserait cette règle je pense en moi-même ?) La montagne n'est ni gentille, ni méchante. Elle s'en fout de nous. C'est comme l'océan. Je suis est né au bord de la mer, à Naples. Toute ma jeunesse, c'est la mer. Je découvre la montagne plus tard, les surfaces, la paroi. Enfant, ma chambre est pleine des livres que mon père achète par kilos. Je lis les livres d'histoire parce que je veux savoir. À l'école, l'histoire s'arrête au début du siècle. Mais je veux comprendre l'occupation et les bombardements alliés. La lutte syndicale, c'était pour ne pas être lâche. Cette jeunesse me prend pas les cheveux et me traine dans la rue - comme le héros dans Trois chevaux. Le syndicalisme italien est à l'avant garde. On rencontre les plus grands. On voyage. J'ai un ami qui part pour l'Argentine.Trente ans, le syndicat est dissout et la nécessité pour moi de travailler. Sur les chantiers d'Europe et d'Afrique, dix-neuf ans. La fatigue du corps. On ne fait pas ce métier par plaisir, mais pour vivre. On essaie d'en sortir. La publication alors qu’employé chez un éditeur je photocopie mon travail. La rencontre avec mon père pendant une année. Je lui montre qui est son fils. Il n'est pas ça, pas simplement un ouvrier. Je lui explique que c'était juste une erreur, un égarement de la jeunesse. Je me suis perdu. Je raconte qui est Erri à ce père aveugle et mourant. La traduction des Écritures saintes m'aide à être sur les chantiers tous les matins. Ce n'est pas le cas de tous mes collègues. Je la commence la lecture de la bible dans une chambre sordide. Il n'y a que ce livre dans le tiroir d'une table de chevet. La bible, ce livre à part écrit pour personne, écrit alors qu'il ne demande pas à être lu, écrit pour lui même. J'apprends l'hébreu. Je lis. Je traduis le matin avant de partir sur les chantiers. Un conseil pour un jeune écrivain : apprendre une autre langue et traduire de cette langue dans la sienne. S'intéresser aux variations, à la précision, à la justesse des mots ; les respecter, les aimer. Être l'ami des mots. Ne pas être esclave de sa langue. Être maître de sa langue. S'en affranchir.Je ne suis pas profond. Je n'en suis pas capable. J'écris à la surface des choses. Je ne sais pas être profond. Ce que j'écris sort de moi, de mes intestins. Je sens, mais je ne suis pas profond. Je suis en surface, posé sur la surface comme sur la montagne, comme contre la paroi."
Je reste silencieux. Je pense à la ligne dessinée par le carrelage, à l'alignement des yeux, aux deux rides parallèles, aux angles aigus et obtus, à la balle qui traverse en avant, au nez droit qui fait un angle avec la table. Je vois le maçon qui de son fil à plomb pendant de la main juge la verticalité de la surface d'un mur blanc de chaux dans un espace vide, cubique.
La soirée se termine dans le café d'à côté. Nous sommes nombreux dans la petite salle où nous avons approché les tables pour fêter le poète. Nous buvons le vin et mangeons le fromage. Dans mon coin, on parle vaguement de la Commune, des communards qui tirent sur les horloges, de chanson française, des Bienveillantes.
Je prends des photos. Je prends des photos et j'en oublie la question qui me brule. Pourquoi s'être porté volontaire autant de fois (vingt-sept ?) pour conduire le camion et porter le matériel en ex-Yougoslavie alors en plein conflit ? Johnatan Litell lui aussi est décrit par ses ex-collègues des ONG comme le plus audacieux, celui qui prend le plus de risque, s'expose. Je me souviens également de l'obsession de J. Litell d'être "dans la littérature".
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