Retour sur une lecture numérique : Un léger passage à vide, Nicolas Rey

Jeudi soir, le 11 février, un message sur le réseau social Twitter (exemple et explications) informe de la possibilité de télécharger « gratuitement » le texte Un léger passage à vide de Nicolas Rey sous la forme d'un fichier numérique au format Pdf à partir du site d'un libraire. Le message renvoi sur un blog à partir duquel on peut accéder à la page de téléchargement. Retour sur cette expérience.
Un point de vocabulaire : le « livre numérique » n'est pas un livre
Pour commencer, précisons un point de vocabulaire histoire de ne pas perdre nos petits en route. Un accident est si vite arrivé ! Lorque l'on s'intéresse à la littérature, que l'on aime lire et plus encore lorsque l'on écrit ou que l'on se pique d'écrire, il est quelque chose qui prend beaucoup d'importance : les mots. Il est d'ailleurs assez remarquable que ce soit le titre choisi par Jean-Paul Sartre pour sa biographie. Souvent un écrivain vérifiera le sens d'un mot et ses nuances afin de s'assurer que le mot signifie bien ce qu'il veut exprimer. Un écrivain se définit par cela aussi, le respect, l'inquiétude qu'il a pour le sens des mots. Si les mots sont importants, c'est bien entendu qu'ils sont porteurs de sens. C'est par eux que nous communiquons, notamment à travers un texte, que nous pensons, que nous structurons le réel. Rien de moins. Le sens des mots est important parce que si les mots ne sont pas adaptés, mals choisis ou si les mots mentent, alors ils déforment, voire ils occultent la réalité ; ils faussent la représentation, l'image que nous nous faisons de la réalité. Avec les mots, l'écrivain peut aussi vouloir dans une perspective artistique altérer ou déconstruire le réel, la représentation du réel. Quoi qu'il en soit, un écrivain ne peut pas ne pas avoir ce souci, ce respect des mots sans lequel écrire n'a pas de signification, ne signifie rien. Or, aujourd'hui, par mimétisme, par idéologie et/ou par intérêt, certains se font le relai d'une communication commerciale et altèrent le sens des mots.

Le mot auquel je pense ici est celui de « livre numérique ». Mon problème avec le mot « livre numérique » , c'est qu'un livre numérique n'est tout simplement pas un livre. C'est un texte encodé ou enregistré sous un format numérique – digital en anglais – quelconque, par exemple epub, html, fb2, oeb, lit, lrf, mobi, pdb, pml, rb, pdf, tcr, txt, etc. C'est quelque chose d'immatériel, une abstraction, un signal qui peut transiter sur les réseaux et s'inscrire sur un support électromagnétique ; quand le livre, lui, est un objet matériel, tangible. Voici à titre d'exemple la définition du livre donnée par l'UNESCO : « Publication non périodique imprimée comptant au moins 49 pages, pages de couverture non comprises, éditée dans le pays et offerte au public. »
Parler de livre numérique n'a pas de sens, car un livre est par définition un objet, un support matériel pour un texte. L'expression livre numérique est une contradiction dans les termes. Elle occulte une différence de nature entre d'un côté un support matériel pour un texte – texte imprimé sur du papier – et de l'autre quelque chose d'immatériel – un texte encodé sous la forme d'un fichier numérique ou binaire – des 1 et des 0 pour faire simple – , signal inscrit sur un support électromagnétique. Cette différence de nature structure le réel et elle change tout. Suivant que l'on considère l'un ou l'autre support, nous regardons deux mondes intrinsèquement différents, l'un matériel, l'autre immétariel, et dont les propriétés sont par nature très différentes. Cette différence de nature n'est pas neutre ; elle aura potentiellement un impact social, économique, environnemental et culturel très fort - par exemple en terme de destruction de valeur. Or cette évolution possible, cette mutation possible, on ne peut réellement l'interroger, la comprendre, l'anticiper que si l'on rend leur sens aux mots. Dans les faits, le livre dit numérique n'est pas un livre, mais un fichier texte, un fichier numérique avec tout ce que cela implique.
Le travail de l'écrivain qui interroge réellement le sens de cette évolution n'est pas de biaiser ou de tordre la langue, de convertir les esprits, d'évangéliser les foules, mais bien au contraire de rendre le sens aux mots. Sinon, l'écrivain contribue à construire une image factice. Il fait semblant. Il ment. Il dupe les gens - et peut-être dans le sens de son intérêt personnel, particulier. Il dévoie la fonction de l'écrivain et dénature son rôle dans la cité, dans la société.
Télécharger et afficher un fichier texte numérique
Mais revenons à ce qui nous intéresse. Coïncidence, la semaine précédent cette lecture je discutais de Un léger passage à vide avec mon libraire. Sans doute cet échange aura-t-il contribué à sauter le pas. Car ce genre de texte adulescent-bobo n'est pas dans mes goûts. Mais pourquoi ne pas télécharger le fichier numérique et tenter l'expérience ? C'est encore le meilleur moyen de se faire une idée.

Je suis donc les liens et la page de téléchargement du site du libraire s'affiche. Je décline prénom, nom, adresse mail et télécharge le fichier. Je double clique sur le fichier Pdf pour le lire avec mon logiciel habituel. Mais celui-ci râle et m'informe que « This document is encrypted by some unsupported security handler. » (« Ce document est chiffré par un système sécurité qui n'est pas géré. ») Pour lire le fichier, il faut utiliser le logiciel de l'éditeur Adobe, Digital Edition. Car seul le logiciel propriétaire Digital Edition de l'éditeur Adobe (à moins qu'il existe des plug-ins à installer sur d'autres logiciels ce qui ne simplifierait pas les choses) permet de lire un fichier Pdf chiffré avec un verrou numérique (DRM, Digital Right Management) du même éditeur. Digital Edition est déjà installé sur ma machine, car je l'ai testé l'an passé. Mais pour ceux qui n'ont pas le logiciel installé sur leur machine, ils doivent le télécharger à partir du site de l'éditeur Adobe. A l'ouverture du logiciel, Digital Edition affiche un message qui me propose de le mettre à jour. Je m'exécute. Après quelques manipulations le texte s'affiche enfin. Je commence à lire et j'envoie un message sur le réseau Twitter : « (…) C'est pas mes libraires qui vendent le même à 17 € en papier ? » Plus tard, « ça ne mange pas de pain, mais ça se lit bien Nicolas Rey. » Mais le plus étrange, c'est lorsque je veux citer le texte. Je surligne une phrase avec le curseur et je fais la combinaison CTRL+C du clavier pour la copier. Digital Edition râle et un message m'informe : « Les droits d'accès définis par l'éditeur sur cet élément restreignent la copie ». Cela me fait une impression étrange. On est tellement habitué à faire des copier/coller avec les outils informatiques. Je me suis bien fait avoir ; je ne m'y attendais pas du tout. Et me voilà à retaper à la main un texte dématérialisé – et « gratuit » – pour le citer.
Deux ou trois heures plus tard, la lecture de Un léger passage à vide est terminée. Et je peux confirmer, « ça ne mange pas de pain » et « ça se lit bien Nicolas Rey ». Peu être trop bien... Car au bout de quelques dizaines de minutes seulement l'effet s'estompe comme pour un hallucinogène. D'ailleurs, pris de remords sincères, j'efface quelques messages peut-être écrits trop hâtivement du genre « bon divertissement, bon moment de lecture ». Et sur le coup, au sortir de la lecture, c'est vrai, je le pensais. Je précise également que c'est le premier roman que je lis entièrement sur ordinateur. Cela aussi aurait peut-être dû m'alerter...
Comment expliquer ce vague malaise par rapport à cette expérience de lecture numérique ?
Reprenons la séquence. Un message m'a proposé de télécharger un fichier texte « gratuitement » au format Pdf. Mais dans les faits, je n'ai pu accéder au téléchargement qu'après avoir indiqué mon prénom, mon nom et mon adresse email. En effet, il n'y avait pas de lien sur lequel cliquer directement pour télécharger le fichier. L'utilisateur n'obtient le texte qu'en contrepartie de son identité et de son adresse email. Le fichier numérique n'est pas réellement en libre téléchargement. Il n'est pas vraiment « gratuit » non plus puisqu'il y a une contrepartie, les informations personnelles et les informations liées à la connexion de l'utilisateur - alors qu'il n'est pas nécessaire d'un point de vue technique de fournir ces informations pour télécharger un fichier. Bien entendu, rien non plus dans le message reçu ne laissait penser qu'il fallait décliner son identité et son adresse email afin d'obtenir le fichier numérique. Mais une fois que l'on a pris la décision et que l'on s'est lancé...

Clairement le texte sous la forme d'un fichier numérique à télécharger est ici envisagé ici comme un produit d'appel. On créé un événement ; on fait un buzz. Et comme pour toute opération de promotionnelle celle-ci est limitée dans le temps, en l'occurrence 24h. On génère ainsi du trafic sur le site – ce qui est toujours bon à prendre pour le référencement auprès des moteurs de recherche – et on se constitue une base de prospects, de personnes potentiellement intéressées par ce type de produit. Bref, avec le texte produit d'appel on engrange un maximum d'information sur les prospects, les informations saisies et toutes les informations liées à leur connexion. Le genre d'informations plutôt très intéressantes lorsque l'on expérimente sur le « livre numérique », non ?
Mais que vont devenir les informations que nous sommes amenés à communiquer ? Voici ce qui est indiqué dans les conditions générales : « Article 12. Information nominatives. Nous collectons des informations nominatives qui sont utiles au traitement de votre commande. Conformément à la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès et de rectification aux données personnelles vous concernant. Il vous suffit de nous écrire en ligne ou par courrier (...) en nous indiquant vos nom, prénom, e-mail, adresse. En fonction de vos choix émis lors de la création ou consultation de votre compte, vous serez susceptibles de recevoir des offres de notre société. »
Le fichier numérique est envisagé comme un produit d'appel, mais aussi comme un échantillon de produit donné à titre presque gracieux. C'est ici le même principe que les échantillons distribués gratuitement en grande surface transposé pour le Web. L'objectif est de donner un produit – en contrepartie d'informations – à des prospects afin de les convertir, de les transformer en client. En l'occurrence, l'objectif est ici de convertir des lecteurs de livres en lecteurs de textes sous la forme de fichiers numériques. L'impact est d'autant plus fort que les lecteurs de ce genre de littérature représentent le cœur de la cible.
Que penser de cette opération promotionnelle ?
Du point de vue du lecteur, nous l'avons vu, celui-ci est amené de proche en proche à donner des informations qu'a priori il n'aurait peut-être pas communiquées. Après avoir communiqué ces informations et afin de pouvoir consulter le texte téléchargé, il est amené à se rendre sur le site d'un éditeur de logiciel et à installer le logiciel d'un éditeur qu'a priori il n'aurait pas installé non plus. En effet, le fichier est protégé pour un système de verrou numérique nécessitant l'installation d'un logiciel propriétaire, en l'occurrence Digital Edition de l'éditeur Adobe. Nous l'avons vu, il est impossible par exemple d'ouvrir le fichier annoncé au format Pdf (acronyme de Portable Document Format - Format de document portable (!)) avec un autre logiciel. Du fait du verrou numérique, vous n'avez plus le choix de votre logiciel de lecture ; vous êtes contraint d'utiliser un logiciel propriétaire. (A noter également que des doutes ont été émis sur les dispositifs logiciels de verrous numériques. Certains verrous numériques collecteraient des informations sur l'utilisateur et les feraient transiter par le réseau.)
Pour tous les autres revendeurs, il faut admettre que c'est un sale coup – pour ne pas dire un coup bas. Le libraire à l'origine de cette opération s'en assure le bénéfice exclusif. Il se fait de la publicité en distribuant « gratuitement » un texte au format numérique et se constitue à bon compte un fichier de prospects potentiellement intéressés par des lectures numériques. Dans le même temps, il prive tous les autres revendeurs de la vente d'autant de livres. Non seulement se sont potentiellement autant d'exemplaires de Un léger passage à vide à 17 € non vendus, mais c'est aussi du « temps de cerceau disponible » occupé à lire un texte mis à disposition « gratuitement » par un revendeur et au détriment d'autres textes. Cela ressemble à du dumping commercial, c'est-à-dire une opération de vente à perte au prix de 0 €. D'un point de vue commercial, c'est une démarche agressive.

Peut-être l'opération a-t-elle été montée avec l'éditeur du logiciel de lecture et du verrou numérique d'une part et/ou une plateforme de vente de contenu numérique d'autre part ; et nous pouvons imaginer, pourquoi pas, d'autres sponsors encore ou partenaires. Gageons aussi qu'un accord a été trouvé avec l'éditeur du texte et l'auteur. Pour suivre l'évolution du marché de la lecture numérique depuis deux ans, on a pu constater que les multinationales sont proactives dans ce domaine. Le lobbying en faveur de la lecture numérique est intense. Les multinationales n'hésitent semble-t-il pas à recourir plus ou moins directement à des sites ou blogs de consultants, de chercheurs, d'éditeurs numériques, d'écrivains plus ou moins numériques, mais aussi aux services de quelques bibliothécaires plus ou moins geeks, et bien sûr de sites ou blogs ouvertement relais d'opinions. Ces sites ou blogs agissent comme autant de leviers pour la communication des multinationales impliquées dans la lecture numérique.
Dans ce contexte, l'opération commerciale peut aussi s'interpréter comme un message envoyé aux revendeurs réticents ; un moyen de les avertir, voire d'ébranler leur résistance aux textes numériques, ou tout simplement de préparer les esprits. L'opération marketing est commercialement agressive et bien montée. Elle peut tout à fait s'interpréter comme un signal envoyé aux autres revendeurs afin de hâter - ou de provoquer - la bascule vers la lecture numérique.
D'un point de vue juridique, on peut également s'interroger sur la légalité de l'opération. Car c'est une drôle de manière de procéder sur un marché culturel comme celui du livre. On peut se demander quel est le montant de la valeur détruite du fait de l'opération commerciale ? Quel est le manque à gagner pour les autres revendeurs ? Qu'adviendrait-il si ce genre d'opérations venait à devenir à la règle ? La valeur des livres perçue par les lecteurs ne va-t-elle pas s'en trouver par ricochet amoindrie ? Bref, ne s'oriente-t-on pas avec les textes numériques vers une destruction massive de valeur avec des conséquences économiques, sociales et culturelles très importantes sur le long terme pour un petit profit à court terme ?
Que penser des textes numériques pour la fiction ?
C'est une opinion personnelle, mais tout de même, quand on y réfléchit un peu, tout ça c'est du vent. Je veux dire tout ce que l'on nous fait faire, ce que l'on est amené à faire ; tout ce que l'on nous prend aussi - et paradoxalement malgré le fait que dans le cas présent le texte au format numérique soit « gratuit » - avec presque rien au final, juste un fichier numérique et des messages qui vous disent « fait pas ci, fait pas ça ». Nous sommes dans une logique de prendre le maximum en donnant le minimum. Aucune générosité dans ce travail. Et il faudrait payer 17 € pour du vent ! Plus de bibliothèques, plus de notes écrites dans les livres, plus de marchés d'occasion, plus de livres à transmettre ou à prêter, etc. , que du vent !

Et l'écrit ? Il n'est plus vraiment écrit. Il devient virtuel, immatériel, versatile. La lecture, elle, devient plus consommable, plus jetable que jamais. Et quand on y réfléchit, l'appareil de lecture électronique, la tablette de lecture électronique n'est au fond qu'un péage. Elle nous contraint dans nos usages, dans nos échanges quand le livre lui est autonome et libre d'usage, de tous les usages. La tablette de lecture est un péage qui nous oblige à payer, à acheter, à consommer plutôt qu'à prêter, qu'à échanger, qu'à transmettre. Jamais l'individu n'a été à ce point aussi isolé, désocialisé, coupé du monde réel, du monde tangible. Et ce n'est peut-être qu'un avant-goût de ce qui nous attend. Car comme l'a montrée la séquence plus haut, c'est une affaire bien menée. Mais peut-être que cela ne se passera pas tout à fait comme certains l'imaginent.
Quand on y pense aussi, quel mauvais goût ! La lecture loisir in silico avec un appareil électronique... Mais que pourra-t-on lire à terme sans appareil électronique ? Et à quel prix ? Et quel manque de savoir-vivre quand qu'il n'y a rien de plus simple, de plus évident, de plus naturel, de plus sensuel, de plus sexy, de plus convivial, de plus sympa, de plus joli qu'un livre !
J'ai acheté L'attrape-coeur de J.D. Salinger en poche, 5 €, en 2006. Il est resté au soleil, alors il a pris quelques couleurs. Il a jauni un peu, à moitié. Je l'ai lu dernièrement et même ainsi il était très bon à lire. Il y a des notes au stylo sur les pages maintenant. Je peux manipuler le livre, faire défiler les pages et parcourir mes notes, naviguer dans le texte très facilement.
Mais le plus drôle dans cette affaire de texte numérique, c'est qu'en faisant une recherche rapide sur le Web on trouve toutes les informations nécessaires pour déverrouiller le fichier. Pour le coup, le texte peut devenir vraiment gratuit et on peut le citer en faisant des copier / coller !
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