Deux testaments, Serge Filippini, retour sur la soirée de discussion

Comme annoncé précédemment, ce mois-ci le groupe de lecture de la librairie L'Attrape-Cœurs s'est réuni autour du texte de Serge Filippini, Deux testaments. Sur Livres-Cœurs, voici un rapide compte rendu de la soirée.
Après Ailleurs, un texte fort qui frappe l'imagination - effet des techniques de creative writting ? -, Deux testaments a pu paraître différent à certains lecteurs. Le texte de Julia Leigh a ainsi occulté le charme plus discret, mais peut-être aussi plus authentique de Deux testaments. C'est un peu dommage.
Contrairement à ce que le titre suggère, Deux testaments n'est pas uniquement un livre sur la religion. Ce n'est pas non plus un livre sur un chapitre particulier de l'histoire, à l'instar de Suite française d'Irène Némirovsky qui a été cité. Le texte est davantage la chronique d'une famille juive qui traverse la Seconde Guerre mondiale. Il se trouve que cette période sombre de l'Histoire correspond également aux années d'apprentissage de Sacha, le héros.
Au cours de la soirée, certains lecteurs ont peut-être relevé dans le texte les défauts de ses qualités : un style assez factuel et des portraits de personnages que l'on serait tenté de juger un peu rapidement d'allusifs. Toutefois, certains passages ne manquent ni de style, ni de passion. De même, la complexité et l'ambivalence des personnages sont parfaitement restituées en creux de l'intrigue. Plutôt que de nous expliquer, l'auteur préfère nous montrer et nous donner à réfléchir. Dans les comportements, on reconnaît ainsi, pour les membres masculins de la famille, le cupide, le libre penseur, le dissident, le dilettante et l'illuminé. Mais on s'aperçoit rapidement que ce ne sont là que des traits de caractère. Les personnages ne laissent pas de nous surprendre, par exemple, par leur courage là où on les attendait lâches. Finalement, aucun des personnages ne se laisse réduire à un adjectif, ce qui n'est pas toujours le cas dans les romans. Et les personnages féminins ne sont pas en reste. Quelle galerie de portraits ! On remarque également un juif traquant d'autres juifs, un collaborateur résistant, des résistants tortionnaires, des soldats allemands d'origine mongole homosexuels, etc. Et ce trait commun à toutes les guerres, par moments l'anéantissement de la civilisation laissant les hommes comme des animaux. À bien des égards, le texte bouscule les représentations parfois simplistes. Et pas seulement les représentations de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi celles de l'amitié, de la fraternité, de la foi, de l'amour.
Certains lecteurs l'ont remarqué, le texte ne se distingue peut-être pas toujours - encore que ce soit affaire de goût - par le style. Cela étant dit, il y a des passages tout à fait remarquables : Kopel révélant à Guérin ses origines juives, Sacha traqué par Wolfi se réfugiant dans la synagogue, la rencontre avec Ultima Guerra et les scènes qui s'en suivent, les combats de rue effectivement très cinématographiques, etc. On pourrait multiplier ainsi les tableaux. Et puis, peut-être le texte brille-t-il justement par moment par son absence d'effet de style, par la simplicité, voire l'humilité, et la justesse du ton.
Deux testaments est un texte riche et dans le foisonnement des personnages et des situations, la densité de ce que l'on voit ne peut s'appréhender par un simple résumé. C'est peut-être aussi cela qui aura déconcerté certains lecteurs, le sentiment que c'est à eux de tirer les leçons du récit quitte à le reprendre. À aucun moment le texte n'est moralisateur, ne prend parti, ni ne juge. Il est au contraire factuel, bien informé et nous donne à réfléchir. Et s'il y avait une morale à tirer du récit, ce serait peut-être sous la forme de l'aphorisme : « Suspends ton jugement ».
Certains gâchent leur vie croyant la réussir. D'autres la réussissent croyant la gâcher. D'autres encore, la gâchent et/ou la réussissent en partie. Il ne semble pas qu'il existe de règles, tout est hasard. Et si la comparaison est peu flatteuse, le destin des hommes semble bien à l'image de celui du singe de Kopel : « Pour sa part, elle ne croyait pas que la vie fût un mystère. Nos existences résultaient d'un système d'échanges naturels, de fécondation et de reproduction – bref, nous étions du pollen emporté par le vent. »
Au final, et bien que Deux testaments soit un grand roman, à titre personnel je ne lui aurais peut-être pas donné la meilleure note tout en m'en approchant - peut-être parce que je suis un peu compliqué. Cela dit, je comprends et je partage l'enthousiasme des lecteurs. D'ailleurs, c'est intéressant et troublant de voir à quel point on se retrouve dans les commentaires. Serge Filippini cultive un art où la trivialité du quotidien côtoie la tragédie dans un monde complexe et incertain. Aussi, au regard de ce qui s'est dit pendant la soirée de discussion, si j'avais un conseil de lecture ce serait de faire confiance aux lecteurs et d'abandonner ses préventions, de « suspendre son jugement » avant d'entrer dans le texte. On parcourt les trois âges de la vie et on termine le livre serein, apaisé, et peut-être aussi, grandis.
Extrait :
« A l'étude, pendant qu'il découpait des feuilles et y copiait ses formules d'une écriture microscopique, je feuilletais secrètement les dictionnaires latins, en quête des noms donnés par les Romains aux zones sexuelles du corps - penis, virga, telum, vulva, cunnus -, ou je lisais des pièces de Shakespeare dans des éditions empruntées à la bibliothèque, qui sentaient le vieux papier et l'encre séchée. Inévitablement, j'étais tombé sur le Marchand de Venise, qui met en scène un marchand juif appelé Shylock. J'avais même appris par cœur, en anglais et en français, sa célèbre tirade : « Un juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion. » Et j'avais lu aussi dans une préface l'histoire vraie de Rodrigo Lopez, le Juif converti qui avait inspiré au poète le personnage de Shylock. La tête sur le billot, Rodrigo murmurait encore : « Je suis chrétien. » Mais sa profession de foi n'avait aucune d'émouvoir le cœur du public, et celui des bourreaux encore moins. Son regard, à l'instant de perdre tout éclat, ne rencontrait dans la foule qu'expressions ironiques. « Pour qui te prends-tu ? » semblait siffler la populace de Londres. Et la hache tranchait le cou du condamné. L'affaire Dreyfus, me disais-je, avait reproduit ce motif. Le capitaine était aussi tombé victime d'un complot bien qu'il fut un modèle d'assimilation. La leçon paraissait sempiternellement la même : le Juif n'avait le droit ni d'être Juif, ni de ne pas l'être, le Juif était toujours Rodrigo Lopez, le Juif était un problème sans solution - et les problèmes sans solution avaient toujours leur terminus en prison ou au pied de la potence. »
Merci beaucoup à Serge Filippini pour la sympathique lettre manuscrite. Et merci encore à Jean-Claude pour avoir partagé ce texte.
Présentation de l'éditeur
À l'heure où débute l'ascension d'Hitler, Sacha Rozner, un petit Juif parisien, jette au fourneau son livre de prières, sans savoir que même pour celui qui se veut " incroyant ", la vie et l'histoire s'écrivent sur cette page blanche, fragile, qui sépare l'Ancien et le Nouveau Testament. Adolescent, il participe à la Résistance dans les maquis de Montauban, il y rencontre la mort, l'injustice, le courage aussi. Adulte, il épouse une survivante de la Shoah et donne naissance à deux filles, qui seront éduquées laïquement. Mais en dépit de ses efforts pour atteindre la paix de l'âme, le sentiment mystérieux et persistant du religieux ne cessera de le poursuivre, dans un siècle pourtant attaché à tuer la religion.
Biographie de l'auteur
Philosophe de formation, Serge Filippini est né en 1950 dans une famille d'origine italienne et espagnole. Il est l'auteur d'une dizaine d'œuvres de fiction dont L'Homme incendié (Phébus, 1990) et Haut Mal (Phébus, 1993) qui connurent un vif succès.
- Broché: 290 pages
- Editeur : Editions Phébus (21 août 2008)
- Collection : LITTERATURE
- Langue : Français
- ISBN-10: 2752903162
- ISBN-13: 978-2752903167
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