Sofi Oksanen et Nancy Huston : Les femmes dans l'Histoire
Dans cet article, je retranscris les notes prises au cours de la rencontre avec Sofi Oksanen et Nancy Huston, Les femmes dans l'Histoire. Sofi Oksanen s'exprimait en finnois et était traduite par son interprète. Cela se passait le 18 mars 2011 au Salon du livre. Cette rencontre fut l'un des temps forts de cet événement.
Sofi Oksanen, à propos de son livre, Purge : Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a de commun entre toutes les femmes qui ont subi des violences sexuelles. Le point de départ est la lecture du livre de Slavenka Drakulic sur la guerre des Balkans, As If I am Not There. (Un titre qui fait frémir. Un film éponyme a été tiré de ce livre.)
À cette époque (1992), il existe en Europe des camps de concentration où l'on viole des femmes. La littérature se doit de traiter de ces violences. Car lorsque quelqu'un subit des violences, il n'y a pas de mots pour en parler. C'est pourquoi, en tant qu'écrivain, j'ai choisi d'en parler.
Nancy Huston : L'Empreinte de l'ange raconte l'histoire d'une jeune femme qui arrive à Paris. Elle a vingt ans et c'est un zombie. Elle ne parle pas ; elle a un secret. 100 000 femmes allemandes ont été violées par les forces soviétiques à Berlin en 1945 (et 2 000 000 sur le front Soviétiques). Il faut lire Une femme à Berlin, par exemple.
S.O. : Il est important que la littérature s'approprie ces sujets-là. Par exemple, pour montrer ce qui se passe dans la tête d'un homme et dans le corps d'un homme. C'est différent du féminisme. Il faut savoir qu'en Europe, il y a des camps de concentration spécifiquement pour le viol des femmes.
N.H. : L'Empreinte de l'ange est une histoire de silences. Le roman parle de la perte du contact avec la réalité, mais aussi de la recherche de ce contact, de la volonté de le retrouver. La musique est très présente. Ce que l'on ne peut pas exprimer par les mots, on peut l'exprimer par la musique. Il faudrait que le langage soit comme une musique.
Je précise que je ne parle pas pour faire un renvoi d'ascenseur. C'est mon éditeur anglais m'a fait lire Purge et je l'ai lu en anglais. C'est un chef-d'œuvre et un succès mondial maintenant. Sofi a un réel talent pour parler de détails concrets.
Il y a un contraste total entre les deux femmes dans le roman. Deux générations les séparent. Mais toutes les deux sont, ou ont été victimes de la violence masculine. Malgré leurs différences, elles se rejoignent. Ce qui se passe dans des commissariats de Police, dans des hôtels sordides,... tout cela existe. Il y a les événements historiques et à côté des choses sordides se passent. C'est bien qu'il y ait des auteurs comme Sofi Oksanen pour aborder ces sujets.
S.O. : Je suis féministe. Mais est-ce que mes livres sont féministes ? En Finlande, je me suis rendu compte que féministe est un gros mot.
N.H. : Oui, les romans ne doivent pas être de quelque « iste » que ce soit. C'est un mauvais départ pour un roman. J'ai été féministe, mais aujourd'hui le discours féministe m'agace. Il faudrait que j'abandonne les trois quarts de ce que je sais sur les hommes et les femmes pour adhérer au féminisme. Mais je ne peux pas faire abstraction de ce que je sais. Il y a vraiment des différences. Il y a une différence entre violer et être violée, entre faire un enfant et porter un enfant, etc. La littérature a pour tâche de montrer les différences dans les corps et dans les âmes, montrer les différences pour le pire et pour le meilleur.
S.O. : Purge ne correspond pas à la version officielle de l'histoire donnée par la Russie, car celle-ci ne reconnaît pas l'occupation des pays Baltes. Dans les pays occupés, on ne peut pas se fier à ce qui est écrit : il faut écouter les gens parler. Ce sont les femmes qui parlent, qui transmettent de mère en fille.
N.H. : Dans Lignes de faille, les enfants volés sont le point de départ et d'arrivée. Les gens lisent les livres comme ils veulent les lire. Par exemple, ce livre n'a pas été écrit pour dire que les nazis sont méchants. Car 250 000 enfants auraient été volés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment en Pologne. Il existe des témoignages. À travers les chansons et les cauchemars, on comprend que ce sont des enfants volés. (Cela me rappelle Luz ou le temps sauvage d'Elsa Osorio.) Le vol de l'enfant, qu'est-ce que cela produit sur l'identité de l'enfant volé ? Qu'est-ce que cela fait dans sa tête ? C'est ce que je montre à travers le personnage de Kristina.
S.O. : À partir d'un livre d'histoire, l'écrivain fait de la fiction. Dans un roman, on peut écrire beaucoup de choses entre les lignes. Le roman touche l'âme et le cœur du lecteur, à la différence d'un essai. Comment passe-t-on l'information d'une génération à l'autre ? Si une femme est malhonnête, si elle cache des choses, quelle est l'influence sur l'enfant ? Pendant des siècles les femmes se sont occupées des enfants. Ce sont les femmes, les mères qui se sont occupées de la transmission. C'est cette histoire qui m'intéresse, celle des sentiments, et non l'aspect factuel. Bien sûr, on doit vérifier les faits. Les mères inventent beaucoup : il y a des sentiments. Les romans sont importants, car c'est un fait que l'être humain est incapable de s'identifier avec les grands nombres, quand les romans racontent des histoires particulières.
N.H. : Pour entrer dans les cœurs, il faut montrer avec des personnages, les personnages des romans. L'ennui, c'est que les romans sont lus par les femmes. C'est grave que les hommes ne lisent pas la fiction. Car la fiction dit et montre des choses importantes, comme les sentiments, et pas simplement les faits.
S.O. : J'écris en finnois. C'est la langue de mes études.
N.H. : La langue d'écriture n'a pas beaucoup d'importance pour le roman. Ce n'est pas la même chose en poésie. Il n'y a pas de roman qui fasse sens uniquement dans une langue.
Mais je voudrais revenir au thème, les femmes dans l'histoire. Je n'aime pas ce qu'aux États-Unis on appelle les Gender Studies. Dans les faits, les hommes s'imposent comme les acteurs de l'Histoire. L'événement aujourd'hui, c'est le bombardement de Khadafi. Il n'y a pas de femmes dans cette décision.
S.O. revient sur la question de la langue : J'ai lu les témoignages de Soviétiques au travers de rapports. On n'y parle pas de gens en fait : on y parle d'objets. Les personnes sont traitées comme des objets. (Voir la fin de Purge notamment.)
Dans les pays arabes, les dictatures s'effondrent. On ne s'y attendait pas. Plus tard, quand je serai à la retraite, j'espère lire des romans écrits par des Arabes qui parleront de ce qui se passe aujourd'hui.
N.H. : Les femmes sont-elles de meilleures raconteuses d'histoires ? Les hommes sont aussi de bons raconteurs d'histoires quand ils s'y mettent. (Il est question de « l'histoire avec sa grande hache », Georges Pérec, W ou le souvenir d'enfance.)
S.O. : Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe dans les coulisses de la vie : c'est l'histoire des femmes, la littérature.
Pour voir des photos de la rencontre, suivez le lien Photos Nancy Huston et Sofi Oksanen : Les femmes dans l'Histoire.



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