Festival America 2008 : USA : Black is beautiful (2)

Deuxième partie des notes prise pendant les grands débats du Festival America 2008 que je publie sur Livres-Cœurs. (Pour en savoir plus sur les notes, lire ce billet.)
USA : Black is beautiful
Un écrivain : « Qu'on le veuille ou non, les États-Unis ont été façonnés par l'esclavage. »
Les écrivains présents rappellent en introduction que les écrivains de couleurs sont toujours interrogés sur le thème de la couleur de peau. Ce thème a trait à la race et à l'identité, mais il est sans rapport avec la littérature...
Percival Everett (Blessés, Actes Sud, traduction Anne-Laure Tissut) : « Un jour j'ai envoyé un roman, Frénésie, à un éditeur. C'était un roman qui traitait de Dyonisos. Lorsque j'ai rencontré l'éditeur, celui-ci m'a demandé : « Mais quel est le rapport entre un noir et Dionysos ? »
[Sous-entendu, comment se fait-il qu'un homme de couleur s'intéresse à ce thème qui est sans rapport avec les hommes de couleur ?] Je lui ai répondu : « C'est intéressant ce que vous dites, car je me demandais justement quel rapport il y avait entre votre maison d'édition et la littérature ! » [Rires dans la salle]
Eddy Harris intervient : « Je voulais juste dire que d'habitude c'est moi le plus rigolo de l'assemblée ! » [Rires dans la salle]
Autre anecdote à propos du roman Effacement de Percival Everett. Le roman est refusé par une maison d'édition. Plus tard, l'écrivain apprend que l'équipe marketing a jugé que si le roman était publié alors l'éditeur n'aurait plus jamais de critiques de la part d’Oprah Winfrey... [Présentatrice très populaire aux États-Unis et elle-même de couleur.]
Les écrivains noirs américains insistent sur la difficulté d'être pris au sérieux lorsqu'ils parlent de blancs ou bien lorsqu'ils parlent de noirs si ceux-ci ne sont pas délinquants, drogués ou habitant des quartiers défavorisés et des ghettos.
John Edgar Wideman (Le rocking-chair qui bat la mesure, Gallimard, traduction J.P. Richard) indique que 75% des critiques de ses livres consistent à lui expliquer qu'il devrait écrire ou ne pas écrire plutôt que de se concentrer sur son texte.
Martin Luther King est cité selon lequel la ségrégation n'est jamais aussi marquée que dans les églises le dimanche matin. [Sous entendu c'est assez paradoxal que ce soit justement à l'église où la ségrégation s'affirme le plus.] Les écrivains noirs affirment qu'en littérature c'est exactement pareil, voire pire ! Le public est ségrégué.
Un écrivain [Colson Whitehead ?] explique qu'il sent que l'on veut lui faire écrire certaines choses, qu'il y a des attentes, une demande de la part des éditeurs. Il existe un marché éditorial. Mais selon lui il ne correspond pas aux attentes du public, du moins du public le plus jeune. Les éditeurs sont frileux.
Un autre écrivain [John Edgar Wideman ?] explique vouloir écrire sur la foule, les embouteillages, le métro bondé or il n'y a pas une foule noire, des embouteillages noirs, un métro bondé noir, etc.
Colson Whitehead (Apex ou le cache-blessure, Gallimard, traduction Serge Chauvin) rapporte cette anecdote. Un jour un journaliste lui pose la question suivante : « Est-ce que vous êtes un écrivain noir ou est-ce qu'il se trouve que vous êtes une personne de couleur qui écrit ? » Et surpris l'écrivain de s'entendre répondre : « Est-ce que c'est une question idiote ou bien est-ce qu'il se trouve que votre question est idiote ? » [Rires dans la salle et clin d'œil à P. Everett, une façon de lui dire qu'il a aussi le sens de l'humour.]
Et E. Harris (Jupiter et moi, Liana Levi, traduction Alexandre Gouzou)d'ajouter : « Vous voyez, je vous l'avais dit, aujourd'hui ce n'est pas moi le plus rigolo. » [Re-rires dans la salle] « Les attentes des éditeurs [aux États-Unis] c'est de donner une image négative des noirs. Si l'on est noir, on comprend qu'il faut écrire sur les noirs et d'une certaine façon. En fait, je suis un militant pour ne pas être noir, pour ne pas me fondre dans le stéréotype de la communauté noire. Le fait d'écrire est un acte politique pour moi. »
Un autre écrivain : « Tout comme la religion, la race n'existe pas et cela a été démontré. Mais si le concept de race disparaît, les êtres humains trouveront autre chose. »
Au moment des questions au public, un homme de couleur prend un micro et descend les escaliers en direction du plateau. Il se tient debout à côté de Colson Whitehead et en face de Percival Everett. Sa voix est à la fois douce et enjouée. Il dit regretter que l'on n'ai pas parlé de littérature et notamment d’Effacement. [Roman qui effectivement traite d'un auteur noir qui essaie de se faire publier et n'y parvient pas. Finalement, il rencontrera le succès en épousant les stéréotypes.] Il dit être un admirateur de P. Everett qu'il considère comme un grand écrivain. L'intéressé enfoncé dans son siège le regarde étonné. Une autre admiratrice - de P. Everett toujours - prend la parole.
En poursuivant sur le même registre - celui des admirateurs - C. Whitehead raconte comment dans sa jeunesse il avait lu un texte de J. E. Wideman qui l'avait marqué et comment il s'était dit alors qu'un jour il aimerait écrire quelque chose comme ça. Aujourd'hui il remarque qu'il est sur le même plateau que l'écrivain. J. E. Wideman lui demande de quel texte il s'agissait ? L'incendie de Philadelphie répond l'autre. Cela remonte au début des années quatre-vingt-dix.
J. E. Wideman : « Si Barak Obama devient président alors cela va me changer moi. Mais politiquement est-ce que cela va changer quelque chose ? Ce qui est important, c'est que si un enfant noir entre dans le métro les gens ne pensent pas que c'est une racaille, mais peut-être le futur président. » [Autrement dit, peut-être que si Obama est élu cela changera le regard des gens.]
La traductrice intervient et demande : « Est-ce que vous avez un mot moins connoté que noir, black, ... » C. Whitehead propose de revenir à l'expression negro qui était neutre par le passé et désignait les personnes de couleur noire. [C'est ce que l'on entrevoit par exemple dans l'expression Negro spiritual.]
P. Everett un peu sarcastique revient sur Barak Obama : « Barak Obama est meilleur républicain qu'ils le sont eux-mêmes et cela les irrite. »
Une personne dans l'assistance prend le micro et explique que pour entrer aux États-Unis il faut remplir un questionnaire dans lequel on vous demande la couleur de votre peau avec deux valeurs possibles blanc ou noir. Elle dit que cela n'a pas de sens et s'interroge de savoir à quel degré de métissage doit-on considérer que nous sommes blanc ou noir.
J. E. Wideman fait remarquer qu'en posant cette question on continue de réfléchir selon les mêmes catégories de blanc et de noir, et que ce faisant on renforce ces catégories. Il faut les dépasser.
Notes : En écoutant le débat, je n'ai pu m'empêcher de penser à Clarence L. Cooper et à son roman Bienvenue en enfer. De toute évidence, ses textes concentraient tous les stéréotypes : Noirs, quartiers défavorisés, drogue, prostitution, prison,... Pourtant malgré son talent il n'a jamais rencontré le succès de son vivant et il est mort dans la misère et l'indifférence.
Les questions soulevées pendant le débat peuvent également se transposer en France avec quelques nuances historiques et culturelles : la question raciale notamment - même si dans l'idéal ne faudrait pas utiliser cette catégorie.
De même par rapport à l'édition en France on peut se demander dans quelle mesure les éditeurs ont des exigences vis-à-vis des écrivains afin de toucher tels ou tels marchés. Certains écrivains écrivent-ils selon des stéréotypes afin de se faire publier ?
À titre personnel, j'ai été très surpris en écoutant parler Percival Everett de retrouver le texte, la voix de Blessés. Dans sa façon de s'exprimer, j'ai reconnu exactement son style parfois tranchant, incisif, l'ironie et une certaine tendance à la provocation. Je ne dis pas que je ne lirais que cela, mais c'est assez remarquable dans sa manière d'écrire. Effacement est un titre inscrit depuis longtemps dans ma liste.
Le débat m'a également remis en mémoire la soirée de lecture à la librairie L'Attrape-Cœurs. Au cours de la soirée, certains lecteurs s'étaient étonnés de découvrir que le héros de Blessés était une personne de couleur et que l'écrivain lui-même l'était aussi ce qu'ils n'avaient pas imaginé une seconde à la lecture du texte. Cette révélation avait apparemment changé leur regard sur le texte.
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