Prix Wepler 2010 : Linda Lê pour Cronos et Jardins statuaires de Jacques Abeille

En France, l'automne est la saison des prix littéraires. Il y a les prix qui vous affligent. Et il y a ceux qui vous enthousiasment. Été 2008, un journaliste commençait son article par cette formule : « Tout n'est pas pourri au royaume des Lettres. » C'est vrai. Et s'il ne devait y avoir qu'un seul exemple en France ce serait peut-être le prix Wepler – Fondation La Poste. Car tout semble fait pour que le jury reste indépendant. Le jury composé de libraires, de lecteurs, de journalistes, de critiques est renouvelé chaque année.
Cette année, le prix Wepler 2010 a été décerné à Linda Lê pour Cronos chez Christian Bourgois et à Jacques Abeille pour Les Jardins statuaires chez Attila. Précisons que nous n'avons lu aucun de ces deux romans. Dès lors, pourquoi s'enthousiasmer ?
Parce que le prix Wepler est organisé par une librairie indépendante. Parce que ces mêmes libraires indépendants nous ont recommandé certains livres au catalogue des éditions Christian Bourgois et Attila. Et parce que ces livres se sont avérés bons. Dire qu'un livre est bon, cela signifie que l'on a trouvé un travail d'écrivain sur le texte et que c'est plutôt réussi. Bref, ces lectures ont été heureuses pour le lecteur. Et les bons livres ne s'oublient pas, ni leurs éditeurs.
Attila est une toute jeune maison d'édition fondée par deux jeunes éditeurs. Le catalogue n'est pas encore très étoffé, mais intéressant. C'est à un libraire indépendant que nous devons la lecture de Fuck America d'Edgar Hilsenrath. Les aventures de Bronsky dans Manhattan ou la vie de bohème d'un réfugié juif qui a échappé de justesse à la Shoah et profondément marqué par la guerre. Toujours chez Attila, on peut aussi signaler La tombe du Tisserand et Paris insolite. Chez Christian Bourgois, ce sont deux textes relativement courts qui nous ont fait forte impression. Tout d'abord, le petit livre de Julia Leigh, Ailleurs. Roman court, mais puissant. Et texte contre-indiqué pour les femmes enceintes si vous voulez notre avis. Dans une grande propriété, autour d'une famille réunie pour un événement qui s'avérera tragique, Julia Leigh créé un univers étrange. Une écriture sur le fil à la limite du fantastique. Toujours chez Christian Bourgois signalons le roman de Leonard Michaels, Sylvia. Dans ce roman autobiographique, l'auteur fait le récit de sa vie avec Sylvia, sa première femme. Il s'agit d'un drame dont l'action se situe principalement dans Manhattan au début des années soixante. On y découvre Greenwish Village, les immeubles insalubres, les rues sales, la vie nocturne, les fêtes, la drogue, les cucarachas. On y croise quelques musiciens, quelques écrivains - Allen Ginsberg et Jack Kerouac - et surtout des personnages, comme l'amie de Sylvia. Les descriptions et les réflexions sont bien vues. (« À cette époque, R.D. Laing et d'autres faisaient l'éloge de la condition du fou quand des intellectuels français se disputaient leur allégeance à Staline et au marquis de Sade. Diane Arbus étudiait les monstres, peut-être à la recherche d'un réservoir d'innocence en ce monde. » (p. 89)) Le texte est entrecoupé d'extraits du journal intime de l'écrivain. Le lecteur découvre la vie avec Sylvia, sa folie, les disputes et les doutes de l'auteur. C'est un bel hommage, sensible et touchant. Tous ces livres nous ont été recommandés par des libraires indépendants.
Mais revenons à notre sujet. Voici les résultats du Prix Wepler - Fondation La Poste :
Le Prix a été remis à Linda Lê pour Cronos aux éditions Christian Bourgois.
Une cité imaginaire aux mains de deux absolutistes — un Grand guide et son ministre — connaît le régime de la terreur. Alors que les exactions se multiplient, alors que les opportunistes se rangent sous la bannière des nouveaux dirigeants, s'élève une voix, celle de la fille d'un ancien astronome devenu sénile, qui a dû le sauver en acceptant d'épouser le ministre. D'abord résignée, elle rejoint les opposants et se mue en conspiratrice au moment où elle apprend qu'elle va être mère...
Fable politique, tragédie explorant les mécanismes de la dictature, Cronos est aussi le chant d'amour d'une Antigone résolue au sacrifice où seule la force des mots l'emportera sur la barbarie.
Née en 1963 au Viêt-nam, Linda Lê est arrivée en France en 1977, deux ans après la fin de la guerre du Viêt-nam. Elle a 23 ans quand paraît son premier roman, mais c'est avec Les Évangiles du crime (1992) qu'elle se sent véritablement naître à la littérature, elle n'a, depuis, cessé d'écrire : Calomnies, Les Dits d'un idiot, Les Trois Parques, Voix, Lettre morte, In Memoriam...
La Mention spéciale du jury revient à Jacques Abeille pour son Cycle des Contrées dont les Jardins statuaires, aux éditions Attila, constitue le premier volume.
À une époque indéterminée, un voyageur découvre le pays des « Jardins statuaires », où la principale activité des hommes consiste à cultiver des statues. Dans ces propriétés où la pierre pousse sans cesse, la vie est réglée d'après une organisation rigoureuse, mais aux fondements étranges. Au fil des pérégrinations du voyageur, l'utopie se lézarde ...
Récit de voyage (le livre est dédié à un ethnologue), conte philosophique, utopie , roman initiatique, roman d'aventures, le texte déroge aux habituelles catégories littéraires. Les Jardins statuaires sont le point de départ d'un ambitieux Cycle des contrées, où alternent des textes amples et de brefs fragments qui entrent en relation les uns avec les autres.
Jacques Abeille est né en 1942. Proche des surréalistes d'après-guerre, peintre autodidacte, il a enseigné les arts plastiques. Poète et romancier à l'imaginaire sans borne, il est l'auteur d'une œuvre imposante.
| < Précédent | Suivant > |
|---|


