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Lola, Danièle Secrétant

Written by Danièle. Posted in Discovery of texts and manuscripts - Short Stories

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Lola

Lola marchait sous la pluie à pas usés. Son manteau s’alourdissait d’eau, ses chaussures imbibées comme des éponges faisaient un bruit de succion répugnant. Il faudrait qu’elle trouve un imperméable et des bottes en caoutchouc. Un vrai problème à résoudre. Elle fit mentalement la liste des endroits où elle pourrait dénicher ça. Elle aurait dû s’y prendre avant le début de l’hiver mais ce foutu espoir l’avait rendue négligente. Les autres, plus prévoyants, s’étaient rués sur les stocks. Et les stocks de fringues fondaient comme fondaient les stocks de nourriture. Sale temps pour les pauvres ! Sale temps pour les pauvres parmi les pauvres ! Lola se courba un peu plus vers le sol. Une mèche de cheveux à la texture d’algue glacée ruissela dans son cou. L’hiver n’était pas aussi froid que les précédents, mais il pleuvait souvent. Bon Dieu ! Qu’est-ce qu’il pleuvait ! Une réédition du Déluge ! Sa cave serait peut-être inondée, elle aurait dû rentrer plus tôt.

Elle haussa les épaules. Que sa cave soit inondée, tout le monde s’en fichait. L’autre problème, avec cet hiver moins féroce, c’est qu’on ne parlait plus d’eux. Pas assez de morts dans la rue. Lola soupira, puis toussa. Une toux qui lui déchirait l’intérieur, montait de ses poumons et mettait sa gorge en feu. Elle marchait vers son logis d’un pas de plus en plus usé. Elle tentait d’oublier la pluie glaciale, elle essayait d’échapper aux odeurs de poubelles que la voirie oubliait trop souvent de vider. Lola marchait, sans réussir à tenir à distance le froid qui la saisissait tout entière. Sale temps. Sale rue. Sale vie. Tout en marchant, Lola rentrait en elle-même, le seul abri qui lui restait vraiment et qu’elle s’efforçait maintenant de tenir en état. Cela n’avait pas toujours été le cas. Elle pensait à son monde d’aujourd’hui. Un monde effondré. Un monde en ruine. Comme après un bombardement. Elle avançait, sourde et aveugle aux vibrations de la ville, à l’écoute de sa musique intérieure qui lui racontait comment serait le monde d’après. Lola avançait. Un corps mouillé en mouvement par habitude, une pensée concentrée sur l’horizon qu’elle s’était dessiné.

Lola ne faisait plus attention au-dehors. Elle ralentit simplement encore un peu avant de se glisser dans la ruelle qui conduisait à son immeuble. Elle pensait à ce qu’elle ferait le lendemain. Oui. Elle a un projet pour le lendemain. Quelque chose de très concret à réaliser. Elle répétait mentalement les gestes qu’elle accomplirait, elle oublia de prendre les précautions habituelles et tout à coup, le type fut devant elle. Complètement bourré, des vêtements dégueulasses, il puait. Lola savait reconnaitre le danger, elle comprit qu’elle allait passer un sale moment. Elle avait déjà expérimenté de quoi ce type était capable, mais elle n’arrivait pas à se détacher de ce qu’elle ferait le lendemain. En face de l’épave portée par l’alcool qui la ramenait à son cauchemar, Lola perdit les réflexes de survie appris dans la rue. Elle n’eut pas envie de se battre, elle n’eut pas le temps de sortir son couteau. Elle ne prononça pas un mot, elle évita de le regarder, baissant la tête en signe de soumission. Malgré cela, ou à cause de cela, le type se rua sur elle. Il voulait prendre sa revanche. Même saoul, il restait fort. L’alcool lève toutes les barrières. Presque résignée, Lola se roula en boule sur le sol où il l’avait basculée. Et tout recommença. Le type se mit à cogner. Tantôt debout, tantôt vautré sur elle. Avec des grognements sourds. Plus il cognait, plus il avait envie de cogner. Lola sait qu’il réserve ses poings américains pour les hommes. Attention ! Ils plombent sans doute une de ses poches. Ne l’énerve pas ! Ne te révolte pas ! Surtout, ne l’énerve pas ! Si ! Tu l’as déjà fait ! Résiste ! Sors ton couteau ! Non ! Ne sors pas ton couteau ! Pense à demain ! Pendant que les coups s’abattaient sur elle avec la violence d’un éboulement de rochers, Lola se disait que ce serait bien qu’il termine enfin, puis le temps s’arrêta de couler. Tout se figea dans la nuit opaque et silencieuse tombée sur la ville. Lola flottait dans une fange fétide, les coups finissaient par l’anesthésier, elle ne sentait plus rien, ou elle était morte. Elle pensa que la mort serait une bonne solution.

Lola ne veut plus vivre comme une chienne des rues. Elle en a assez de se terrer dans la cave humide de cet immeuble presque en ruine. Elle en a assez de craindre que de là aussi, on l’expulse. Des familles africaines à peine mieux loties qu’elle occupent les appartements dévastés. Pas d’électricité, de l’eau sur un seul palier, ils ont retrouvé leurs rythmes ancestraux. Ils font la queue au point d’eau. Sans palabres joyeuses.

Qu’est-ce qu’ils sont venus foutre ici ?

Pendant que le type cognait, Lola pensait à eux. Il faut bien penser à quelque chose quand on reçoit pareille correction. Où pourrais-je fuir, moi ? Dans leur pays ? Dans cette Afrique dont j’ai vu des images sur un écran de télévision ? S’ils ont fait tout ce voyage, ça doit être pire là bas. Alors où fuir ? Comment échapper à la folie de ce type ? Comment échapper à l’horreur de la rue qui fabrique la folie de ce type ? Lola se réfugia dans sa grotte intérieure. Sous les coups, elle imagina une maison entourée d’un jardin, elle fit le tour d’un potager, elle admira des roses trémières. Il faut bien garder quelques rêves quand on a enfoncé votre corps et votre âme dans un labyrinthe obscur, boueux et nauséabond. On piétine, on cherche la sortie, quelquefois une lueur pointe mais au bout de la lueur, une ombre noire vous appuie sur la tête. Reste où tu es ! Non. Je ne veux pas rester où je suis. Demain, je tenterai quelque chose. Si je vis encore. Je n’ai pas toujours été une chienne des rues. Si je ne meurs pas aujourd’hui, je sais où j’irai demain.

Je me rendrai visible.

Quand Lola sort de sa cave pour mendier ou pour chercher dans les poubelles de quoi manger et des objets utiles à son confort, elle se sent transparente. Personne ne la regarde. Comme si elle n’existait pas. Ou plus. D’ailleurs, est-ce qu’elle existe encore ? C’est ça, exister ? Non. Avant, ce n’était pas comme ça.

Tiens, il a fini de cogner. Il s’en va.

Lola dut se déplier avant de se relever difficilement. Ce fut un dur labeur. D’abord à genoux sur le pavé. Respire ! Puis les coudes en appui. Inspire ! Expire ! Puis les mains en levier. Tu y es presque ! Sa chevelure dénouée et gorgée d’eau comme une serpillière dégoulinait sur ses joues. La rue restait obscure, silencieuse et indifférente. Lola n’avait pas crié sous les coups. Elle se tenait de nouveau debout en oscillant, le souffle éperdu et la douleur se réveillait. Elle se traina jusqu’à sa cave. Un pas. Encore un pas. Encore un autre. L’escalier. Ne pas tomber. Ça y est, j’y suis. Elle empoigne la bougie et les allumettes posées sur une pierre, à droite en entrant. Un geste réflexe, la force de l’habitude. Ses mains tremblent si violemment qu’elle doit s’y prendre à plusieurs reprises avant d’allumer la bougie. Quand une pâle lueur vacillante éclaira une parcelle de sa cave, elle se dirigea en boitillant vers le mur où un miroir cassé pendait, accroché à un clou.

Pas de bleus sur le visage ni d’œil au beurre noir. Seuls son dos, ses bras, ses fesses et ses cuisses ont tout pris. Elle doit quand même se repeigner. Lola tient à garder sa dignité, ses cheveux peignés et des vêtements propres. Elle fait la queue au point d’eau avec les Africaines chaque matin, une bassine ébréchée lui sert de lavabo. Le savon ? Un produit qu’on ne trouve pas dans les poubelles. Les sœurs du monastère la fournissent en savon et en shampoing. Elles donnent aussi des casse-croutes le dimanche, mais Lola n’y va pas. Trop d’hommes ivres et violents. La rue, quand ça dure, ça rend les hommes méchants. Ou fous. Peu échappent à cette malédiction. Chaque minute consacrée à se battre contre le froid, contre la pluie, contre la faim et contre l’indifférence, vous pousse du côté des charognards et des chiennes des rues. Ou du côté des vaincus, des morts-vivants encore à peine debout. La rue, c’est marcher. Marcher pour aller vers nulle part. Marcher pour se prouver qu’on est encore en vie. Et un jour, se rouler en boule, non pas pour échapper aux coups, ceux du type ou ceux d’un autre, non, se rouler en boule pour mourir. Ne plus souffrir. Enfin. Il parait que la mort remet les hommes à égalité. Un corps qui se putréfie. Lola ne veut pas entrer en putréfaction. Pas encore. Alors elle se bat.

Lola tira ses cheveux noirs striés de blanc, ce qui dégagea son front. Elle les rinça dans la bassine où restait un peu d’eau claire. Elle n’avait ni la force, ni le courage de faire plus. Demain, avant de partir, elle ira au point d’eau. Elle tressa une natte. À presque quarante ans, Lola en parait quinze de plus. Sa peau ressemble à du cuir tanné. L’alcool et le tabac burinent le visage des femmes. L’alcool et le tabac. Il faut ça pour supporter la rue. Avant de prendre sa première décision, Lola fumait le tabac récolté dans les mégots trouvés sur les trottoirs. La rue n’est pas avare de mégots, les fumeurs sont si insouciants ! Elle trouvait parfois des cigarettes à moitié consumées seulement. Elle aspirait goulument la fumée âcre, elle toussait, c’était bon quand même. Le vin, c’est plus compliqué. Les associations d’aide aux SDF n’en distribuent pas, les bonnes sœurs non plus.

Malgré l’aide des sœurs du monastère et malgré l’aide de l’assistante sociale, Lola a dû s’y résoudre, elle a appris à faire la manche. Survivre, à défaut de vivre. Lola suspendit son geste, une main resta enroulée autour de sa natte. Une fois encore, le souvenir du premier jour où elle s’est assise sur le trottoir, les yeux baissés et la main tendue, revient avec une violence plus grande que les coups du type. Elle avait cru ne pas survivre à la honte, elle a survécu, elle survit encore. Mais vivre. Quand verra-t-elle le jour où elle reviendra à la vie ? Loin de sa cave. Lola rêve d’un appartement avec de l’électricité, du chauffage, de quoi manger, et luxe suprême, un lit avec des draps propres, des couvertures chaudes et des oreillers moelleux. Lola a connu ça. Elle n’a pas toujours été une chienne des rues. Elle veut retrouver son paradis perdu. Et ses enfants. Ils sont où, ses enfants ? Elle ne le sait plus. Elle veut les retrouver aussi.

Lola s’est fait ce qu’elle appelle son cahier des charges. Un type de la rue lui avait appris à faire ça. Comment s’appelait-il ? Elle a oublié. Qu’est-ce qu’il est devenu celui-là ? La rumeur de la rue dit qu’il est mort. Lui, il ne l’a pas battue, il l’a aidée. Déjà, ne plus fumer et ne plus boire. Elle a arrêté depuis quatorze mois, dix-neuf jours, et trois heures. Le comptage des heures s’embrouille dans sa tête. Tant pis. Il lui faut ce calendrier pour tenir le coup. La manche, elle continue. La prochaine étape de son cahier des charges c’est ce qu’elle fera demain. Ensuite, le rendez-vous avec l’assistante sociale. Ce n’est pas parce que ça n’a rien donné jusqu’alors, que ça ne donnera rien jusqu’à la fin des temps. Et à la fin des temps, il restera toujours la grande faucheuse. Lola la sent souvent derrière elle, ou à côté d’elle, qui la flaire, la palpe et l’évalue. Quand ce sera le temps, elle ira à sa rencontre. Elle attrapera un morceau du suaire noir et elle dira : je suis là. On y va. Mais pas avant d’avoir essayé jusqu’au bout. Demain, ce sera une autre étape. Avant de se coucher, elle doit vérifier que son matériel est bien là.

Lola attacha sa natte avec un vieil élastique. Elle enleva son pantalon souillé. Sous les coups du type, elle s’était pissée dessus. Un sanglot lui monta à la gorge. Résister. Elle doit résister. Du sac en plastique qui lui sert d’armoire, Lola sortit un autre pantalon. Elle ne porte plus que des pantalons. Ce n’est pas pratique pour pisser, mais une habituée de la rue lui a expliqué comment faire comme un homme grâce à une bouteille en plastique découpée. Pas n’importe quelle bouteille. Elle lui a montré celle qu’elle doit choisir, une bouteille pourvue d’une sorte d’anse comme celles qui contiennent du produit détergent, et découpé la bouteille sous ses yeux. C’est facile. Et pratique. Lola renouvèle son pissotoir, comme elle l’appelle, régulièrement. Dans la rue, une femme ne peut pas se permettre la position d’infériorité, accroupie, le slip baissé. Si le danger arrive, il faut pouvoir dégager vite, sans se prendre les pieds dans le tissu qui devient une entrave.

Ensuite, elle changea de pull-over. L’autre est plâtré des immondices du pavé de la rue. Pour mieux frapper, pour faire vraiment mal, le type lui avait arraché son manteau, il faudra qu’elle le récupère. Puis, malgré la douleur de nouveau très présente, elle se force à faire quelques pas dans sa chambre.

Oui. Cette cave est sa chambre. Elle y a trainé un matelas taché, – merci la rue !, qu’elle a posé sur des couches de cartons. On lui a donné de vieilles couvertures. Elle étale la plus jolie en guise de couvre-lit. Des sacs en plastique protègent sa garde-robe, des étagères faites de cagettes permettent de ranger sa réserve de bougies, deux assiettes et deux verres, des fourchettes tordues, quelques couteaux émoussés, des objets décoratifs ramassés ça et là, et une vieille photo de ses parents. Ils sont morts depuis longtemps, sans avoir été témoins de sa déchéance. Une consolation pour Lola. Lola, ce n’est pas son véritable prénom. C’est son prénom de rue. Dans une boite en fer qui a contenu des biscuits, Lola conserve sa carte d’identité, son livret de famille, les photos de ses enfants et tous les dessins qu’elle a pu emporter lors de sa grande débâcle, le jour où on lui a arraché ses petits pour les confier à une famille d’accueil. Sur les étagères-cagettes, une statuette de la Vierge trône. Un de ses bras est cassé, pas celui qui lui permet de porter son fils, heureusement. Lola parle à la statuette au visage triste tous les soirs. Entre mères qui ont connu des malheurs, on se comprend. Cela lui fait du bien. Temporairement. Le temps de son monologue. Ensuite, la réalité de sa situation lui revient à la gueule.

Avant de s’étendre sur ce qu’il faut bien appeler son lit, Lola parla longtemps à la Vierge. Elle lui confia ce qu’elle ne racontait à personne. Elle lui dévoila à la suite de quels terribles évènements elle était descendue dans les sous-sols infernaux des villes, et comment des esprits mauvais s’étaient emparés d’elle, jusqu’à en faire une chienne des rues. Elle lui révéla qu’elle avait décidé de remonter à la surface. Elle voulait vivre. Ou mourir très vite. Elle montra à la statuette la convocation qu’elle avait reçue dans le local de l’association d’aide aux SDF où elle était domiciliée. La quinzième en deux ans. Et le rendez-vous était fixé dans six semaines. Vous vous rendez compte ? Dans six semaines ! La statuette ne fit aucun commentaire, mais Lola savait ce qu’elle pensait de tout ça. Elle s’endormit en peaufinant le scénario de son action du lendemain.

Sa nuit fut peuplée de rêves agréables, ce qui ne lui était plus arrivé depuis… ? Depuis combien d’années Lola vit-elle dans la rue ? Elle-même ne saurait le dire. Avant la rue il y a eu des hôtels miteux, puis des foyers, puis des asiles de nuit. Après, les ponts, les coins de porche, les squats. Lola pourrait faire un guide des endroits de la ville où grouille tout un peuple de miséreux, de guenilleux, de va-nu-pieds, de crève-la-faim et de sans foi ni loi. Elle pourrait écrire un roman noir, un de ces romans dont on refuse de croire que les mots sont autre chose que de la fiction. Les mots qu’elle alignerait seraient chargés de douleurs et de peines terribles. Ils soutiendraient la honte. Ils porteraient l’écho de la peur, du froid et de la faim. Ils raisonneraient de bruits et de fureurs. Ils saigneraient et ils pleureraient. Ils secoueraient le monde et crieraient qu’il faut en finir avec cette misère. Oui ! Il faut en finir !

Lola ne rêva pas à ces mots là. Elle avait retrouvé sa maison. Elle faisait une tarte dans la cuisine en écoutant la radio. La machine à laver ronronnait et surtout, oui surtout, elle entendait les enfants rire, crier et se disputer dans le jardin. Tout à l’heure, elle irait cueillir des tomates, une salade et un bouquet de roses.

Elle tenait les fleurs dans sa main quand un bruit dans l’escalier qui menait à sa cave la réveilla. Le retour à sa vraie vie fut trop inhumain. Elle se mit à pleurer. De gros sanglots la secouaient toute entière, réveillant la douleur due aux coups. Il faut en finir ! Oui ! Il faut en finir ! hurla-t-elle.

Sortir de ce qui lui servait de lit fut un calvaire. Chaque muscle de son dos, chaque muscle de ses bras et toutes ses articulations semblaient poignardés de clous chauffés à blanc.

Vêtue d’un survêtement informe, elle se rendit au point d’eau. Va savoir comment, les Africaines étaient au courant. De ce qu’elle avait subi hier, de ce qu’elle ferait tout à l’heure. Elles s’écartèrent pour lui laisser la place. Quand elle se fut lavée, l’une d’elles la prit dans ses bras pour la bercer en fredonnant à voix très basse, une mélopée harmonieuse et douce. Lola laissa faire, elle laissa cette tendresse l’envelopper. Comme une armure. Il suffit parfois de peu de chose, et la vie se teinte de couleurs pastel. Lola sentait les forces lui revenir, elle pouvait redescendre dans sa cave et préparer son paquetage.

C’est peut-être le grand jour, elle ne doit rien oublier. Lola vérifia que ce dont elle aurait besoin se trouvait bien dans son sac à dos. Le gros stylo-feutre, son pissotoir, un morceau de pain, une pomme bien rouge que le type du marché lui a donnée, un paquet de mouchoirs en papier presque plein, son peigne édenté, et son couteau. Le couteau, elle le glissa dans la poche de son pantalon. Elle a appris à s’en servir, on le sait dans la rue. Pas touche à Lola, elle est capable de te crever l’œil ou la panse. Pourquoi ne l’a-t-elle pas sorti, hier ?

Grâce à son cahier des charges, Lola peut répondre à cette question. Elle l’a décidé. Elle sortira de l’enfer la tête haute. Elle ne deviendra pas pire que chienne des rues, elle ne deviendra pas hyène ou vautour. Elle trouvera une autre issue. Ce fol espoir la tient debout.

Où Lola trouva-t-elle la force de quitter la cave, de grimper les escaliers descellés, d’affronter la rue ? Quoiqu’il lui arrive, Lola convoque cette force. Elle l’a décidé, elle retrouvera un appartement, elle retrouvera ses enfants. Ou elle mourra. Il faut en finir. Elle a payé, elle veut retourner dans le monde des vivants.

Mais qui la débarrassera de cette misère qui lui colle à la peau ? Qui lui redonnera ses enfants et sa dignité perdue ?

Lola secoua la tête et les questions s’éparpillèrent. Les réponses viendraient. Plus tard, mais elles viendraient.

Dehors, il ne pleuvait plus. Lola y vit un signe, elle se redressa. Dès qu’elle sortait de sa cave, Lola se redressait. Elle ne rasait les murs que lorsqu’elle partait en maraude. Elle eut du mal à se tenir bien droite, ce salaud avait matraqué son dos à coups de poing, à coups de pied aussi. Une fois qu’elle fut sortie de la ruelle qui conduisait à son immeuble lépreux, elle se dirigea vers la rue où la vie normale reprenait. Il faudrait qu’elle marche une bonne demi-heure avant d’arriver à la cathédrale. Dans la rue, il semblait qu’une vitre la séparait des passants. Ils ne vivaient pas dans son monde, elle aurait aimé les rejoindre. Elle eut des envies absurdes. Entrer dans un salon de thé, commander un thé et une pâtisserie. Ou faire les soldes, c’était le moment. Moins 50%. Moins 70%. Quelque chose lui tordit le ventre. Tout ça, ce n’est pas pour toi ! Passe ton chemin ! Lola poussa un gémissement. Elle le sait, pourtant ! Elle le sait qu’elle doit tenir ces envies à distance ! Elle refusa malgré tout de baisser la tête et passa lentement devant les magasins alignés le long des grandes artères de la ville. Elle se ferma aux couleurs de la garde-robe qu’elle ne renouvèlerait pas.

Lola reprit sa marche. Une rue après l’autre. Elle sait où elle va. Des hommes ou des femmes – pour certains on ne sait plus avec quel sexe ils sont nés – accroupis contre les murs mendient, ou boivent, ou dorment dans les recoins abrités que leur offre la ville. Elle en connait certains. Ils savent que lorsque Lola se tient debout, son sac à dos bien accroché, ils ne doivent pas l’apostropher. Qu’est-ce qu’elle a sous le bras, aujourd’hui ? Un rouleau de tissu ? On dirait un rouleau de tissu ! Qu’est-ce qu’elle va faire avec ça ? Lola avance ainsi seule entre deux mondes. Celui des caves, des dessous de ponts et des bois, et celui des honnêtes gens. Des honnêtes gens ? Vraiment ? Avant de faire ce qu’elle doit faire, Lola a décidé de rendre visite à Gégé. Lui, il vit sous une tente. Ils commencent à faire des projets pour retrouver ensemble le monde des vivants. Qu’il pleuve où qu’il vente, elle sait toujours où le trouver. Lorsqu’il y a du soleil, il lit de la poésie, assis sur un banc au bord de la rivière. S’il fait mauvais, il se réfugie dans la cathédrale.

Les cloches sonnèrent midi. Gégé était assis dans la chapelle consacrée à la Vierge qu’il aime bien. Lola aussi l’aime bien. La Vierge a survécu à un naufrage et à une agression. Enfin, il s’agit du tableau qui la représente, elle portant son fils, un enfant joufflu. Le bateau qui la transportait d’Italie en France a coulé, on a retrouvé le tableau échoué sur une rive. C’était en 1632. La Vierge se croyait à l’abri dans sa chapelle mais un fou l’a kidnappée, il a déchiré le tableau. C’était en 2008. Nouveau miracle, on a retrouvé tous les morceaux. Ils ont été recollés, – on dit que le tableau a été restauré précise Gégé – et la Vierge et son fils sont de nouveau en sécurité dans la chapelle. Alors, espère Lola, pourquoi pas moi ? Un naufrage et une agression, n’est-ce pas ce qui m’est arrivé ?

Gégé est assis sur une chaise de prière, le dos bien droit, les genoux serrés, les pieds soudés au sol. La lumière tamisée par son passage au travers d’un vitrail colorie en bleu et or ses cheveux blancs. À quelques jours près, cela les avait rapprochés, mais pas que ça, Gégé a le même âge que Lola. Il en parait quinze de plus lui aussi. Ses cheveux, prétend-il, ont blanchi en une seule nuit. La première qu’il avait passée dans la rue, aux abords de la gare, après qu’on lui ait annoncé qu’il n’y avait plus de place dans l’asile de nuit où il avait ses habitudes. De roux, ses cheveux ont pris la couleur du coton. Depuis cette nuit, Gégé plante sa tente dans la rue. Il fait du camping itinérant.

- Gégé ! C’est moi ! Lola !

Il sursauta et protesta en chuchotant.

- Pas la peine de crier. Surtout ici. Je le vois bien que c’est toi. Lola !

- Quand tu as le nez au ciel et les yeux sur le tableau, tu n’entends rien et tu ne vois rien. Alors je crie. Pour te réveiller.

Gégé étendit ses jambes et fit signe à Lola d’approcher une chaise de prière. Elle fit une grimace en s’asseyant.

- Qu’est-ce que tu as ?

- Un type, hier. Il m’a agressée.

Ils murmuraient, bien assis dans le creux de la chapelle, sous le regard attentif de Notre-Dame des Jacobins, que Gégé préférait appeler Notre-Dame des Ondes.

- Tu sais qui c’est ?

- Oui. Un de ceux que la rue a bousillé.

- Et moi, je vais lui bousiller la gueule, à ce type.

Gégé ferma ses poings et ses rides se firent plus profondes. Malgré des années de rue, il garde l’allure d’un colosse. D’un colosse un peu effondré peut-être, mais d’un colosse quand même. Il évite de se mêler aux alcooliques, aux drogués et aux fous. On le respecte. Les gens de la rue qui l’ont vu à l’œuvre dans certaines bagarres, mais aussi les bourgeois. Tout est dans l’attitude.

- Non. Faut qu’on sorte de tout ça.

- Déjà, quitte ta cave. Viens avec moi, personne ne t’emmerdera plus, crois-moi.

- J’en ai marre d’être chassée. Cette cave, c’est chez moi. Quand je déménagerai, ça ne sera pas pour une tente.

- L’assistante sociale ?

- Rendez-vous dans six semaines. C’est le quinzième. Je lui parle de nous ?

- Non. Une solution pour toi ce sera difficile, alors pour deux !

- Tu vois. Il ne reste que ma solution.

- Ça marchera pas, Lola.

- Faut les provoquer. Pour les réveiller. J’attends ici avec toi. Je partirai pour être à l’heure d’ouverture. Il y aura du monde. J’aime bien ce que t’as écrit. Du travail de poète. Et puis La Dame, qu’elle soit des Ondes ou des Jacobins, elle va nous aider. N’est-ce pas Madame ?

La vierge, son enfant dans les bras, un sourire doux sur les lèvres lui donna sa bénédiction.

Les cloches sonnèrent 13h. Lola partagea sa pomme et son morceau de pain avec Gégé. Lui, il lui donna un morceau de camembert. Ils se sentaient bien, assis dans la chapelle, comme en famille.

À 13h30, Lola décida qu’il était temps. Elle vérifia que rien n’était tombé de son sac à dos. Gégé demanda à ce qu’elle déplie le tissu sur le sol. Il voulait s’assurer qu’il n’y avait pas de faute d’orthographe. Inutile que Lola se ridiculise ou passe pour une illettrée.

- Ça marchera pas, répéta-t-il.

- Faut essayer. Faut tout essayer. Si ça marche pas, la prochaine fois je m’enroulerai dedans, j’arroserai d’essence et je foutrai le feu.

- Dis pas ça, Lola ! Dis pas ça !

- Il faut en finir, Gégé ! Il faut en finir !

- Je t’accompagne.

- Non. Toute seule. Je veux faire ça toute seule.

Lorsqu’elle arriva devant la mairie, un mince rayon de soleil perçait les nuages gris. Lola décida d’installer le carton sur lequel elle s’assiéra dans le rond de lumière dessiné sur le sol. Elle avait bien repéré l’endroit. La ville est soucieuse de son apparence et fière de ses plantations. Lola se dirigea vers les arbres qui lui permettront d’accrocher la banderole. Elle la déplia dans l’indifférence des passants qui se hâtaient. Elle accrocha un bout de la banderole le plus haut qu’elle le put. Les gens commencèrent à s’arrêter. Elle tendit la banderole pour en accrocher l’autre extrémité. Une petite foule intriguée commençait à l’entourer.

Quand la banderole fut bien tendue et bien accrochée, les gens purent lire le texte écrit au feutre noir.

Je m’appelle Lola. Je suis une chienne des rues. Puisqu’on ne veut pas me donner un logement, merci de m’aider à trouver une niche où je pourrai m’abriter.

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