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Lettre à un ami tunisien

Written by REY. Posted in Discovery of texts and manuscripts - Non fiction

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Lettre à un ami tunisien

 

La dernière fois que je t’ai vu, Karim, c’était il y a deux ans. Notre rencontre fortuite m’avait fait d’autant plus plaisir que je gardais un souvenir ému de l’étudiant pondéré et curieux que j’avais comme élève.

Encombré d’une grosse valise et d’un sac à dos, tu m’avais raconté que tu prenais le train pour Paris puis l’avion pour Tunis. Cela faisait des années que tu attendais ce moment, même si tu ne te faisais guère d’illusions sur ce que serait ton avenir là-bas : le chômage probablement, les atteintes à ta liberté d’expression certainement. Mais c’était ton pays autant que celui de tes parents qui avaient tant souffert de leur condition d’immigrés en France.

Et puis, au mois de décembre de l’année dernière, tous les médias se sont fait l’écho d’un fait divers terrible, survenu à Sidi Bouzid en Tunisie : l’immolation par le feu d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, diplômé et désespéré.

Personne n’a vraiment réalisé alors que cet événement allait être le point de départ d’un immense mouvement populaire en quête d’une démocratie confisquée depuis trop longtemps.

Ce « printemps arabe », selon l’expression consacrée, mais comment l’appeler autrement ? a fasciné un grand nombre d’Européens, en tout cas ceux qui ont pu regarder cette révolution avec intérêt et sympathie.

Nous avons suivi sans jamais nous lasser le déroulement des opérations, nous avons tremblé et pleuré pour les victimes de la répression, nous avons applaudi la détermination des manifestants. Nous ne doutions pas qu’après la chute du Président Ben Ali, rien ne serait jamais plus comme avant.

Et puis, quelques mois après le tourbillon qui avait emporté plusieurs pays arabes, les premières élections démocratiques tunisiennes destinées à élire une assemblée constituante ont été remportées par Ennahba. Par ailleurs, les nouvelles en provenance de Lybie sont tombées comme un couperet : instauration de la charia et acceptation de la polygamie.

Je ne voudrais surtout pas, Karim, que ce printemps arabe se transformât en hiver intégriste, pour citer les paroles d’un journaliste de télévision.

Peut-être que nous, Européens trop gâtés, voyons-nous le mal partout, peut-être que quelque part, une sale peur nous envahit et nous excite à la fois, comme pour mieux conjurer les préjugés que nous nous défendons d’avoir par rapport à l’Islam.

Pourrais-tu, Karim, m’assurer qu’une voie alternative est possible, et surtout me promettre que nous ne serons jamais déçus par l’aboutissement des événements de ce merveilleux printemps 2011 ?

 

Dessin original de Patrick Chappatte

 

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