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Le rabaissement, Philip Roth

Written by Renaud. Posted in Critical Summaries - Literature

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The translation is unavailable.
Le rabaissement, Philip Roth (en), traduction Marie-Claire Pasquier, Gallimard, ISBN-13: 978-2070126163, États-Unis.
Couverture Le rabaissement, Philip Roth

Le rabaissement. Dans ce petit roman, Philip Roth met en scène un acteur célèbre, Simon Axler, le dernier des meilleurs comédiens américains du répertoire classique. (p.11) Simon, dit Axler dans le texte, possède un talent inné pour jouer. Depuis toujours, il joue d'instinct. Pour lui les exercices de mémoire sensorielle sont inutiles. Il a un talent inné avec tout ce que cela implique d'arbitraire, de jalousies et de facilités dans la vie. Sur scène son magnétisme est tel que les foules se pressent pour le voir jouer. Mais un jour, alors qu'on lui demande de jouer Prospero et Macbeth au Kennedy Center de Washington, son talent s’évanouit. Dispersés dans l'air léger les dons comme les acteurs, ainsi que le suggère la tirade empruntée à La Tempête de William Shakespeare (p.16, traduction de Jean-Claude Carrière, 1990) :

Nos fêtes maintenant sont finies. Nos acteurs
comme je vous l'ai dit, n'étaient que des esprits
qui se sont dispersés dans l'air, dans l'air léger.

Autant d'allusions à ce qui est à l’œuvre – dispersés dans l'air –, mais aussi à ce qui se prépare – la tempête. Rien à faire, rien à tenter, Axler n'est plus comme avant. Mais avant quoi exactement ? Nul ne peut le dire. C'est le grand mystère, le grand secret de la magie qui s’évanouit. Axler s'effondre et des pulsions suicidaires l'assaillent. Après que sa femme l'ait quitté, il entre pour vingt-six jours dans un hôpital psychiatrique. Au cours de ce séjour, il fait la connaissance de Sybil Van Duren hospitalisée, elle, après avoir surpris son mari en train de faire des attouchements à sa fille de huit ans. Le lecteur retrouvera ce personnage d'une détermination exemplaire plus tard dans l'histoire.

Si les pulsions suicidaires ont disparu, le retour d'Axler chez lui et la visite de son agent confirment également la disparition de son talent. Axler s'enfonce dans la dépression jusqu'à ce que Pegeen Mike Stapleford débarque chez lui à l'improviste. Pegeen est la fille de ses amis de jeunesse et anciens partenaires de théâtre, Carol et Asa Stapleford. Axler a donné son prénom à Pegeen Mike il y a quarante ans de cela. Pegeen, lesbienne depuis l'âge de vingt-trois ans, sort d'une relation de six ans. Les deux dernières années ont été houleuses ; sa partenaire a commencé un traitement aux hormones pour devenir un homme. Entre temps, Pegeen a décroché un poste à l'université en sortant avec Louise, une belle rousse directrice de département à Prescott qui a eu le coup foudre pour elle. Mais après avoir été lesbienne pendant dix-sept ans, Pegeen décide qu'elle veut aujourd'hui un homme. Rapidement Pegeen et Axler sortent ensemble. Pour Pegen, c'est le début d'une transformation ; pour Axler, d'une renaissance, bien que de son talent il ne soit plus question.


Si Le rabaissement n'est pas le meilleur roman de Philip Roth ; il n'est pas moins par certains côtés très intéressant. Certes, l'histoire peine à démarrer. C'est à ce point laborieux que le lecteur est saisi de doutes : l'écrivain se livrerait-il à un exercice de style ? Car tout se passe comme si le mal dont souffre Axler, la disparition de son talent d’artiste, avait contaminé dans les premières pages au moins le romancier tant la narration et les dialogues sont plats. Tout ce que le personnage principal décrit comme symptômes de la perte de son talent se retrouve dans le texte lui-même. Dans les dialogues, le personnage principal semble donner la réplique à lui-même en oubliant de jouer. Si bien que lorsque le lecteur lit que le seul rôle à sa [Axler] portée était le rôle de quelqu'un qui joue un rôle ; il se dit qu'il y a là une étrange empathie entre l'écrivain et son personnage. Car à ce moment-là du récit, le seul roman qui semble à la portée de l'écrivain est un roman dans lequel il fait croire qu'il écrit un roman. On trouve aussi dans le texte quelques maladresses (Il aurait pu lui en acheter cent [de nouveaux manteaux seyants]. p.58) ; maladresses qui se retrouvent peut-être aussi dans le sommaire : 1. Dispersés dans l'air léger – 2. La transformation – 3. Le dernier acte. C'est un détail, mais pourquoi cette touche shakespearienne dans le sommaire quand le texte est déjà suffisamment explicite et que le premier titre détonne au regard des deux autres plus prosaïques. Pourquoi pas simplement 1. L'effondrement, mot utilisé dans le texte ? Le lecteur bute aussi sur quelques problèmes techniques. Certaines tournures de phrase déconcertantes sont-elles imputables à un problème de traduction ou à quelque erreur dans le texte ? Le fait est que parfois le lecteur se gratte la tête et en perd un peu son français.

Même à première vue de moyenne facture, un roman d’un grand écrivain reste intéressant s’il est travaillé ce qui est le cas de celui-ci. À travers le personnage de Simon Axler, le roman pose la question de savoir ce qui se passe lorsqu'un comédien perd subitement son talent, sa magie ? D'où vient le talent ? Pourquoi et comment le perd-on ? Peut-il revenir ? Ce sont des questions que tout artiste à un moment à un autre de sa carrière se pose. Particulièrement le comédien. Le lecteur découvre ainsi quelques anecdotes concernant des acteurs. Une vieille blague racontait qu'un certain acteur buvait toujours avant d'entrer en scène, et quand on l'avait mis en garde : « Tu ne devrais pas boire », il avait répondu : « Quoi, monter sur les planches tout seul ! » (p.14) Quant à lui, John Gielgud disait qu'il y avait des jours où il aurait voulu être comme un peintre ou un écrivain. Alors il aurait pu rattraper la mauvaise représentation qu'il venait de donner, l'effacer à minuit et la refaire. Mais il ne pouvait pas. C'était sur-le-champ ou rien. (p.33)

Le rapport au public, à son agent, aux autres acteurs – la jalousie, par exemple –, les questions que se pose Axler sur le talent, tout cela est passionnant pour celui ou celle qui a de la curiosité pour le théâtre. Axler ne se fait pas d'illusions ; il doit presque tout à un talent inné. Alors, quand celui-ci disparaît... Rien n'a de bonne raison de se produire, dit-il au médecin, plus tard ce jour-là. On perd, on gagne – tout cela n'est que hasard. La toute-puissance du hasard. La probabilité de retournement. Oui, l'imprévisible retournement, et son pouvoir. (p.24)

Donc voilà, la question du talent, de la magie. Une fois la question du talent réglée pour cause de disparition pure et simple, la question que pose le roman n'est finalement plus tant celle de savoir ce qui se passe lorsqu'un comédien perd sa magie que de savoir ce qui se passe lorsque qu'un homme de soixante-cinq ans veut refaire sa vie avec une femme de quarante ; que cette femme se trouve être la fille d'un couple d'amis de quarante ans eux-mêmes comédiens – mais sans talent – et qui plus est qu'elle a été lesbienne pendant dix-sept ans. L'homme en question ne prend-il pas un risque inconsidéré en se jetant corps et âme dans cette aventure ?

Si l'on en croit la 4e de couverture à l'édition française, Le rabaissement est un roman noir ou presque. Mais comment prendre cette histoire abracadabrantesque entièrement au sérieux ? Comment croire que ce texte est un roman noir quand on l'a traversé avec le sourire aux lèvres, voire en rigolant franchement ?

C'est que Philip Roth livre en fait avec Le rabaissement une belle tragi-comédie – ainsi que l'atteste la référence à la pièce de William Shakespeare, La Tempête – pour le plus grand plaisir des lecteurs. Et d'aucuns crient encore « Rendez-nous Portnoy ! » Mais il est là, Portnoy, sous nos yeux, sur la scène, étincelant sous le feu des projecteurs !

A soixante-cinq ans, Simon Axler, hier encore acteur adulé et aujourd'hui fini, se serait-il recyclé dans la reconversion de lesbiennes ? Le ton goguenard, légèrement triomphant d'Axler au téléphone avec Asa son ami de quarante ans qui vient d'apprendre sa relation avec sa fille serait-il déplacé ? Axler aurait-il commis une imprudence en invitant une inconnue pour une partie à trois alors que Pegeen est fraîchement convertie ? S'emballerait-il lorsqu'il commence à échafauder des plans – démarches auprès d'un hôpital avec analyse de sperme à la clé – sans même en discuter avec Pegeen encore une fois nouvellement convertie ? Pourtant, les avertissements ne manquent pas et Axler lui-même fait parfois preuve d'une lucidité prémonitoire. Ce n'est pas de la tromperie de sa [Pegeen] part de tenir ce discours... c'est la façon dont nous adoptons, d'instinct, une stratégie. (...) Et quand elle sera forte et que je serai faible, le coup qui me sera porté sera insupportable. (p.61)

Mais le personnage le plus réussi et le plus fascinant est incontestablement Pegeen elle-même. À la façon dont ses parents et son ex-maitresse Louise en parlent, le lecteur sent bien qu'il y a là un personnage. Il n'y a guère qu'Axler qui affecte de ne pas s'émouvoir des alertes. Tous jaloux de sa conquête ! Ou peut-être est-il plus malin que les autres... ? - Pegeen nous a toujours étonnés (p.69) lâche sa mère. Bien sûr, tu peux faire ce que tu veux. Dans ta jeunesse indépendante, tu nous appris ça, à ton père et à moi (p.71) Mais c'est sans doute l'ex-amante, Louise, par ailleurs époustouflante, qui parle le mieux de Pegeen. Soyez averti, monsieur l'homme célèbre : elle est désirable, elle est audacieuse, et elle est absolument insensible, incroyablement égoïste, et totalement amorale. (p.76) Rien que ça. De la puissance, il y en a chez elle à revendre, dit la directrice. C'est un garçon-fille. C'est une adulte-enfant. Il y a en elle une adolescente qui n'a pas grandi. C'est une naïve rusée. Mais ce n'est pas sa sexualité, en soi, qui a cet effet – c'est nous. C'est nous qui lui attribuons ce pouvoir de destruction. Pegeen, ce n'est personne, vous savez. (p.80)

Pegeen est un personnage très réussi, fascinant, quelqu'un de libre envers et contre tout, et qui obéit à sa nature. Elle ne ment pas (sauf pour protéger ses parents) ; elle ne fait pas de fausses promesses ; elle ne cède pas au chantage. Sincère, elle restitue fidèlement à Axler au style direct les discussions avec sa mère et avec son père. Elle ne cache, ni n'élude rien, quitte à blesser Axler. Dans un style très novlangue, Pegeen rapporte à propos de sa relation avec Axler : Dans la mesure où c'est une expérience à laquelle je veux participer, je ne vois pas en quoi ça pourrait inquiéter qui que ce soit. (p.69) Pegeen expérimente une nouvelle vie ; elle est en phase d'expérimentation ainsi qu'elle le dit elle-même. Axler et Louise sont lucides... et en même temps dans le déni, voire la mauvaise foi, ce qui provoque au final de belles scènes de frustration, de jalousie et de colère, comme au théâtre.

Dans la tragi-comédie, le tragique se mêle à la comédie. Sybil Van Duren, par exemple, est un personnage éminemment tragique. Bien que sa réaction devant l'inceste soit étrange, troublante, et somme toute normale étant donné les circonstances, le personnage ne prête pas du tout à rire. C'est dans le geste de courage et d'amour de cette femme menue qu'Axler trouvera l'inspiration et la force pour jouer son dernier rôle et son dernier acte dans une belle mise en scène. Il avait prévenu : Le suicide, leur dit-il, c’est le rôle que vous vous écrivez pour vous-même. Vous l’habitez, et vous le jouez. Tout est mis en scène avec soin – où on vous trouvera, et comment on vous trouvera. Puis il ajouta : Mais il n’y aura qu’une représentation. (p.22)


Le rabaissement est ainsi une belle tragi-comédie dans laquelle Philip Roth promène le lecteur sur le fil entre humour et tristesse, voire entre rires et larmes, sur les pas d'Axler un héros plein d'assurance et conscient de sa singularité, et qui mena finalement à une succession d'événements imprévisibles. (p.122)

Et voilà qu'elle pleurait elle aussi ; ce n'était pas si facile de partir qu'elle l'avait cru tout d'abord, à la table de la cuisine. Mais elle n'en démordait pas, et il avait beau pleurer, elle ne disait pas un mot. (...) Elle voulait seulement se libérer de lui et satisfaire un vœu humain si banal de reprendre sa route pour tenter autre chose. (p.112)

Dans le corps de l'article, les scènes au lit ne sont pas mentionnées. Elles sont pourtant plutôt réussies. L'écrivain fait allusion au dieu Pan – ce n'est pas l'aspect le plus subtil du roman. Par exemple, Axler avait le cœur battant d'excitation : le dieu Pan épiant la scène de loin, de son regard lascif. (p.101) La précision est presque inutile tant le comportement d'Axler évoque celui d'un satyre. Simon Axler est un des doubles littéraires de Philip Roth. Des aspects intimes de la vie de l'écrivain se retrouvent dans le texte. Problèmes sévères de dos, pensées suicidaires, etc. l'ont marqué et sont très présents dans le texte.

D'inspiration autobiographique, Le rabaissement est aussi un livre sur le fait de vieillir, sur le vieillissement. Il y a l'image drôle et ironique, un peu triviale aussi, du petit opossum. L'écrivain prend aussi plaisir à jouer sur le contraste entre son personnage et le décor, les aménagements pour enfants, tables et chaises pour enfants par exemple, à l'hôpital psychiatrique et à l'hôpital où il se rend pour étudier les risques génétiques qu'il y a à faire un enfant, pour un homme de soixante-cinq ans (p.106). Dans le premier, on lui demande de faire un dessin. Axler se retrouve dans une position humiliante, infantilisante. Faire dessiner un personnage de soixante-cinq ans avec des crayons comme un enfant, c'est aussi peut-être faire allusion à la sénilité qui le guette. Dans le second où il s'inquiète de sa fertilité, le décor enfantin est une touche plus cruelle encore. Plus que marquer le contraste, le décor semble dire au personnage qu'il se rabaisse, qu'il fait fausse route. Dans cet pièce, il n'est pas à sa place ; il est décalé. Cet homme de soixante-cinq ans qui s'inquiète de sa fertilité dans ce décor enfantin, c'est aussi un peu une satire de la société.


Par rapport à la critique, pour reprendre une phrase de Philip Roth, son Rabaissement [Macbeth, dans le texte] était grotesque, tous ceux qui l'avaient lu [vu] l'avaient dit, et même des gens qui ne l'avaient pas lu [vu].

Hey, Portnoy, t'es le meilleur ! Continue à nous amuser comme ça ! Les critiques se creusent la cervelle !

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