La Reine des lectrices, Alan Bennet
Voilà un petit livre – en nombre de pages – que je recommande aux passagers de Livres-Cœurs.
Sous des allures de fable, ou de joyeuse farce, comme il est indiqué dans la quatrième de couverture, La Reine des lectrices, rend un bel hommage à la lecture. Tous les amoureux des livres savent que sa pratique assidue peut provoquer une véritable révolution intérieure, une sorte de séisme lent, continu et durable. Après, la terre sur laquelle vous vous teniez n'est plus la même.
Pour la reine d'Angleterre, puisque c'est d'elle dont il est question, côtoyer, puis apprivoiser la littérature la conduira à prendre deux décisions majeures. La première : celle d'écrire elle-même. La seconde... Je ne vous dévoile pas ce que Sa Majesté décidera, après avoir dévoré tout ce que les bibliothèques comptent de grands écrivains – de moins grands également –, qu'ils soient écrivains contemporains – dont la fréquentation s'avèrera décevante – ou écrivains des temps passés. La réponse se trouve dans la dernière phrase.
Avant de prendre ces décisions, La Reine aura fait une découverte. Puis sera passée par les épreuves, les joies et les enseignements d'une initiation. Enfin, elle aura bouleversé son entourage, son royaume même, qui à certains moments ne sait plus à quelle Reine se vouer.
C'étaient les chiens qui avaient tout déclenché. ... La Reine les entendit japper dans l'une des cours intérieures, comme s'ils en avaient après quelqu'un.
Il s'agissait en l'occurrence du bibliobus de la commune de Westminster... .
Ne parvenant pas à les calmer, elle monta les quelques marches qui permettent d'accéder à l'intérieur du véhicule, afin de s'excuser de ce vacarme.
Permettez-moi ce commentaire. S'embarquant dans ce bibliobus, Sa Majesté ignorait où elle mettait les pieds, ni de quelle aventure elle empoignait le premier volume !
Dans le bibliobus, des livres, bien entendu, un chauffeur que nous laisserons là pour le bon déroulement de la chronique, et un jeune homme roux, Norman Seakins. Norman Seakins est donc jeune, roux, et travaille dans les cuisines du château de Westminster. Il est également amateur de littérature et homosexuel.
Par politesse, et puisqu'elle est là, La Reine trouve convenable d'emprunter un livre. Mais lequel ? Elle se tourne vers Norman qui lui, a choisi un livre de photos de Cecil Beaton. Soulagement de La Reine. Cecil Beaton, elle l'a connu. En personne. Il y a même une photo d'elle dans le livre que feuillette Norman.
Cela ne résout pas son problème. Quel livre doit-elle emprunter ?
Elle aperçut soudain, sur une étagère où s'entassaient des ouvrages plutôt défraichis, un nom qui lui rappelait quelque chose.
- Ivy Compton-Burnett ! Voilà un livre pour moi !
...
- Ce n'est pas une romancière très populaire, Madame.
- Je me demande bien pourquoi ? Je l'ai pourtant anoblie.
Voilà où en est notre Reine. Un écrivain, pour elle, c'est quelqu'un qu'elle a rencontré lors d'une réception, ou qu'on lui a fait anoblir.
Par politesse et également par devoir, La Reine lit le roman d'Ivy Compton jusqu'à la fin. Ce qui parait être une rude corvée. Mais les corvées, La Reine connait ça, c'est même son quotidien.
- ... C'est ainsi qu'on était élevé jadis : qu'il s'agisse des livres, des tartines beurrées ou de la purée de pommes de terre, il fallait toujours finir ce qu'il y avait dans son assiette. Ma philosophie n'a jamais varié sur ce point.
Toujours par politesse, et surtout pour échapper à son secrétaire particulier qui l'ennuie avec l'organisation de son emploi du temps - là, elle met le premier doigt dans l'engrenage -, La Reine elle-même rapporte Ivy dans le bibliobus le jour de son passage au bout du parc de Westminster. Elle y retrouve le chauffeur et Norman.
Toujours soucieuse de se bien comporter et puisqu'elle se trouve dans un bibliobus, La Reine emprunte un deuxième roman. La poursuite de l'amour, de Nancy Mitford.
- ... Ne s'agit-il pas de la femme dont la sœur a épousé ce Mosley ?
Ouf ! Sa Majesté reste en terrain connu. Mais plus que cela, cette lecture va s'avérer déterminante pour la suite de l'histoire.
Où l'on passe du devoir et de la contrainte, au plaisir. Ah ! Le plaisir ! Lui aussi demande à ce qu'on y mette un peu d'acharnement.
... Si Sa Majesté était encore tombée sur un ouvrage ennuyeux – l'un des premiers romans de Georges Eliot, par exemple, ou l'un des derniers d'Henry James – elle aurait fort bien pu renoncer définitivement à la lecture, novice comme elle l'était dans cet art, et il n'y aurait pas la moindre histoire à raconter. Les livres, aurait-elle pensé, ne différaient guère du travail.
Que les amateurs d'Eliot ou de James se rassurent. La Reine portera bientôt un autre jugement. Sur ces écrivains et sur d'autres. Je recommande le compte-rendu de son immersion dans Proust.
- Le pauvre homme souffrait le martyr, en raison de son asthme, et faisait partie de ces gens qui auraient parfois besoin de se secouer un peu. Mais la littérature n'est pas avare en individus de ce genre. ...
Son avis aura bien entendu changé après qu'elle a passé un été à se plonger dans « La recherche ».
Elle découvrait également que chaque livre l'entrainait vers d'autres livres, que les portes ne cessaient de s'ouvrir, quels que soient les chemins empruntés, et que les journées n'étaient pas assez longues pour lire autant qu'elle l'aurait voulu.
Son entourage n'étant pas capable de lui servir de guide, elle fait sortir Norman de ses cuisines pour en faire une sorte de page.
... comme on pouvait s'y attendre, l'une de ses premières fonctions concernait le bibliobus.
...
- Auparavant, j'étais homme à tout faire, Madame.
- Et bien, vous ne l'êtes plus à présent. Vous êtes mon tabellion particulier.
Norman chercha le mot dans le dictionnaire qui ne quittait désormais plus le bureau de la reine : « Officier chargé de conserver les actes notariés. Par extension : celui qui écrit sous la dictée ou recopie des manuscrits ; assistant littéraire. »
Nous savons tous, lecteurs que nous sommes, que la lecture donne le goût des mots. Norman découvre qu'il est un tabellion. La reine découvre, elle, qu'elle est une opsimath.
- Vous vous rappelez ce que je vous avais dit – que vous étiez mon tabellion particulier ? Eh bien, je viens de découvrir le terme qui me correspond : je suis une opsimath, comme on dit dans la langue de Shakespeare.
Norman consulta le dictionnaire, toujours à portée de sa main : « Opsimath : qui apprend sur le tard, à la fin de sa vie ».
De fil en aiguille, ou plutôt de roman en roman, La Reine change de comportement. Ce qui ne manque pas d'alerter son entourage. Le premier à s'étonner est son époux.
... le soir même, passant devant sa chambre avec sa bouillotte, le duc l'entendit rire à gorge déployée. Il passa la tête dans l'embrasure de la porte.
- Tout va bien, ma chère ?
- Bien sûr. Je suis en train de lire.
- Encore ?
Mais un autre s'inquiète plus encore. C'est Sir Kevin. Devant le danger que représente la nouvelle activité de La Reine, il prendra des décisions drastiques.
... dans les cercles monarchiques, la passion de la lecture – la sienne, en tous cas – n'était pas particulièrement bien vue.
Au fil du temps, il fait en sorte que le bibliobus et son chauffeur disparaissent de l'horizon de Sa Majesté. Il profitera même d'un voyage à l'étranger de La Reine pour expédier Norman ailleurs. C'est-à-dire étudier à l'université puisque les livres le passionnent.
Il faut dire que La Reine, emportée par ce qui est devenu presque une passion y va un peu fort. Même les chiens font la gueule !
... ces chiens n'étaient pas totalement stupides : rien d'étonnant donc qu'en un temps record ils se soient mis à détester les livres, étant donné la concurrence déloyale que ceux-ci leur livraient.
Lors de ses déplacements, La Reine, au cours de rencontres avec ses sujets lors de manifestations publiques jusqu'alors parfaitement bien orchestrées, jette résolument le trouble. Au lieu de s'en tenir aux habituels propos convenus sur le temps qu'il fait ou sur l'état des routes, elle demande aux gens de lui parler de ce qu'ils lisent.
- ... La nouvelle commence à circuler ... Et maintenant, à la place du minable bouquet de narcisses ou de la brassée de primevères défraichies que Sa Majesté nous demandait de ranger dans le coffre de sa voiture, les gens lui apportent les livres qu'ils sont en train de lire – et même, tenez-vous bien, d'écrire !...
Plus grave encore, elle souhaite bouleverser le protocole de grandes manifestations publiques, et apparaitre en lectrice.
Tout le monde rue dans les brancards ! ... et perd son sang-froid !
Sir Kevin finit par recevoir un coup de fil du conseiller particulier.
- Mon patron m'informe que votre patronne commence à lui casser les pieds, attaqua celui-ci.
- Vraiment ?
- Oui, elle n'arrête pas de lui prêter des livres. C'est parfaitement déplacé.
- Sa Majesté adore la lecture.
- Personnellement, j'adore... (là, je censure ce que le conseiller adore qu'on lui fasse, de peur qu'une âme peut avertie trouve cela... so shocking !) Mais je ne demande pas au Premier ministre de me rendre ce service. ...
Oui, vraiment, ils perdent leur sang-froid.
Différentes stratégies seront mises en place pour détourner La Reine de cette coupable passion. On lui vole les caisses de livres qu'elle a prévu d'emporter pour tromper l'ennui d'un voyage à l'étranger. On lui vole le livre caché sous le coussin de son carrosse au motif que l'on a pensé qu'il était bourré d'explosifs...
En vain. La Reine lit, La Reine continue à lire. Jusqu'à se désintéresser de ses robes et de ses bijoux ! Et les rencontres avec le premier ministre l'ennuient à mourir.
Elle prend même des notes dans des carnets qui ne la quittent plus. Nouvelle angoisse dans son entourage. Sa Majesté serait elle atteinte de la maladie d'Alzheimer ?
... : la dénomination d'Alzheimer, appliquée à elle, avait quelque chose d'un peu dégradant. Cela aurait pu constituer la matière d'un syllogisme, si Gerald avait su de quoi il s'agissait : la maladie d'Alzheimer est ordinaire, mais la reine n'est pas quelqu'un d'ordinaire, donc la reine ne peut pas avoir la maladie d'Alzheimer.
À ceci près qu'elle ne l'avait pas, cela va sans dire, ses capacités intellectuelles n'ayant même jamais été plus aiguisées.
La Reine suit en effet l'itinéraire bien connu du lecteur. Apprentissage de l'amour des mots, puis de celui des belles phrases. Envie de les emprisonner dans un carnet personnel. Ensuite, fort de l'audace que l'on a acquise après avoir domptés, mots, phrases, subtilités de la langue, et autres merveilles dont usent et parfois abusent les écrivains, faire des commentaires personnels et éclairés sur ce que l'ont vient de lire.
L'étape suivante est inévitable : se lancer dans la grande aventure de l'écriture.
« On n'écrit pas pour rapporter sa vie dans ses livres, mais pour la découvrir. »
Voilà ce que note La Reine dans un de ses carnets.
Les dernières pages prennent des allures du « bal des têtes », dans « Le temps retrouvé ». (Bon, j'exagère un peu. Un peu seulement.)
La reine fêta ses quatre-vingts ans cette année-là, évènement qu'elle accueillit elle-même avec un certain étonnement. ...
Il s'agissait en effet d'une réception réservée aux membres du Conseil privé, qui conservent leur charge jusqu'à la fin de leurs jours et constituent par là même une assemblée aussi pesante que pléthorique.
Lors de cette réception, elle fait un bilan sans concession de sa vie de Reine, et elle fait une annonce :
- Comme certains parmi vous le savent, je suis devenue une lectrice assidue, ces dernières années. Les livres sont venus enrichir ma vie d'une manière tout à fait inattendue. Mais cette posture possède elle aussi ses limites et j'estime qu'il est temps de ne plus me cantonner à ce rôle de lectrice : il faut à présent que j'écrive, ou que j'essaie d'écrire à mon tour.
Sur les moyens qu'elle entend se donner pour atteindre ce nouvel objectif, je vous renvoie à la dernière phrase.
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