L'homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura
– S'il est un pécheur, je l'ignore ; tout ce que je sais, c'est que j'étais aveugle et que maintenant je vois.
Jean 9, 24-25
L'homme qui aimait les chiens, le roman historique de Leonardo Padura, retrace l'histoire de l'assassinat de Trotski, Lev Davidovitch Trotski (en), et de son assassin Ramón Mercader del Río (en) en replaçant cet événement dans son contexte historique. Dans cette fresque qui s'étend de fin janvier 1929 à fin septembre 2004, le lecteur suit trois histoires : celle de Ramón Mercader del Río de 1936 à 1978 ; celle de Trotski au cours de son exil de 1929 à 1940 et celle d'Iván Cardenás Maturell de 1976 à 2004, écrivain cubain dépositaire de l'histoire de Ramón Mercader narrée par l'énigmatique homme qui aimait les chiens, Jaime López. Dans le dernier chapitre intitulé Requiem, un autre personnage, Daniel Fonseca Ledesma, raconte les derniers jours de son ami Iván en 2004. Les trois intrigues alternent et pour les deux premières convergent jusqu'à l'assassinat de Trotski marquant la fin de l'intrigue le concernant.
Le titre du roman s'inspire du titre d'une nouvelle de Raymond Chandler (en), L'homme qui aimait les chiens, un auteur qu'affectionne Iván le personnage de l'écrivain cubain. Il n'est donc pas surprenant que le livre se lise comme un page turner, un roman policier ou un roman noir, et ce malgré l'abondance de personnages, de lieux, de faits historiques, de réflexions politiques ou philosophiques. L'alternance des récits permet de respirer et de se changer les idées, car l'histoire (l'Histoire) est parfois oppressante. Pour le lecteur tout semble couler de source d'où le sentiment peut-être trompeur de facilité, de simplicité du texte.
L'assassinat de Trotski intervient au trois quart du roman ; la troisième partie étant quant à elle consacrée au destin des principaux personnages et à l’éclaircissement de certaines zones d'ombres – dans la pure tradition du roman policier a-t-on envie d'écrire. L'écrivain manie habilement le suspens – de façon peut-être un peu irritante parfois. Bien entendu, il ne s'agit pas de savoir si Trotski sera assassiné ou non, ni de savoir qui est le coupable ; mais de connaître tous les détails de cette sordide affaire, de comprendre comment celle-ci s'inscrit dans l'Histoire – la guerre d'Espagne et la politique intérieur et extérieure de Staline (en) –, de comprendre comment les personnages en sont arrivés là et ce qu'ils sont devenus par la suite.
L'homme qui aimait les chiens est ainsi une fiction historique documentée – des écrits de Trotski et de Natalia Sedova, sa femme, sont cités entre autres documents – doublé d'un roman noir. Dans chacune des intrigues, le personnage principal avance sans possibilité de retour vers un destin qui semble inéluctable. Chacun des personnages tente à sa manière de résister, mais tous finissent par se résigner emportés par l'Histoire – Histoire dont les personnages sont tous acteurs à leur niveau, sauf Iván. Car malgré les doutes, les alertes, voire les coups de semonce, Trotski collaborera avec son futur assassin ; Ramón Mercader passera à l'acte ; Iván écrira l’histoire racontée par l'homme qui aimait les chiens.
Le roman est avant tout une histoire d'ambition, de manipulation, de cynisme, de haine et surtout de peur. Aveuglés par l'utopie, l'idéal d'une société égalitaire, les personnages sont rendus – ou se sont par le passé rendus – aux dernières extrémités, sauf l'écrivain cubain. Malgré l'amour qu'il porte à sa famille, Trotski apparaît comme un leader froid, calculateur et égoïste. Il subordonne tout à la révolution, lui-même et surtout sa famille. Il analyse semble-t-il avec lucidité, avec brio même, la politique intérieure (les purges) et extérieure (la guerre d'Espagne, le jeu de Staline avec Hitler) menée par Staline redoutable de cynisme et d'efficacité. Mais si les analyses de Trotski sont justes ; elles surtout sont vaines. Trotski, révolutionnaire mondain, a déjà perdu la partie. Tout juste parvient-il à laver son honneur et à tenter d'alerter le monde sur les agissements de Staline. Inlassablement calomnié par la propagande stalinienne, il ne vivra qu'aussi longtemps qu'il sera utile à Staline, notamment pour éliminer l'Opposition sous le prétexte fallacieux de complots trotskistes contre la révolution ou de tentatives d'attentats. Manipulés, les communistes du monde entier apparaissent comme de bons petits soldats (les mots pantins
et marionnettes
reviennent souvent dans le texte) au service d'un idéal dévoyé, et même inexistant. C'est ainsi qu'en suivant à la lettre les directives de Moscou, le Parti communiste allemand facilite l'accession au pouvoir d'Hitler et des nazis. Dans le roman, Staline a besoin de Trotski pour justifier les purges, de même qu'il a besoin d'Hitler et du nazisme comme d'un levier pour assurer sa propre ascension.
A contrario, l'histoire de Ramón Mercader est celle d'un militant espagnol de base indigné entré spontanément dans la guerre contre le fascisme. Ramón a une enfance marquée par la rupture. Sa mère, Caridad, une pasionaria d'extrême gauche, souffre de problèmes sévères (pour des raisons que nous ne dévoileront pas et qui sont sujets à caution). Plus tard, les psychologues détecteront chez lui un complexe d'Oedipe. Repéré, profilé – sans doute un peu naïf et idéaliste, d'une part, et fier, orgueilleux, ambitieux, d'autre part –, il tombe dans le piège tendu par Caridad et Kotov, agent du NKVD. Mis partiellement dans le secret des intrigues de la guerre d'Espagne, il se sent compter. Recruté, endoctriné (l'individu ne compte pas, n'existe pas), manipulé, entraîné, il est en théorie prêt à tout pour la Cause. De plus, il s'est engagé et il est impossible pour lui de revenir en arrière malgré les doutes qui l'assaillent. Se réfugiant dans la haine, le cynisme et la perspective d'entrer dans l'Histoire, il commet l'irréparable. Ce n'est que par la suite que Ramón Mercader découvre à quel point il a été manipulé, trompé comme tant d'autres. Mais a-t-il seulement cherché à savoir ? C'est une des questions que pose le roman. Trotski ne représentant pas de menace réelle, Ramón Mercader n'a été que l'exécutant d'un crime gratuit, l'instrument anonyme de la haine de Staline. C'est peu dire qu'il éprouve alors un profond dégoût pour lui-même, pour ce qu'il est devenu.
Iván Cardenás Maturell est le personnage cubain en marge de l'Histoire, l'écrivain anonyme. Il subit le communisme et tente avec sa femme de survivre au jour le jour. Son frère William, homosexuel, est frappé d'ostracisme, et lui-même voit sa carrière d'écrivain brisée dès lors qu'il manifeste quelques velléités littéraires. Passionné par les chiens, il devient vétérinaire et se lie d'amitié avec un homme étrange qui promène deux barzoïs sur la plage. Iván n'en a pas finit avec l'écriture. L'histoire que lui raconte Jaime Lopez, l'homme qui aimait les chiens, ne cesse de le hanter. Dans le roman, Iván apparaît comme la victime absolue
et ce à double titre : il vit à Cuba où il subit le communisme et il hérite de l'histoire de Ramón Mercader qui l'anéanti.
L'homme qui aimait les chiens est un roman dense en termes de réflexions, d'idées. Il donne des pistes pour réfléchir et prendre du recul par rapport à l'engagement politique. Le roman montre comment en Union soviétique l'utopie se pervertie ; comment un homme comme Ramón Mercader peut être perverti ; et aussi comment une société toute entière se pervertie (à travers l'existence que mène Iván Cardenás Maturell à Cuba).
En suivant Trotski dans son exil et dans ses pensées, Leonardo Padura montre comment l'utopie d'une société égalitaire se dévoie. Si L'homme qui aimait les chiens est une fiction, le roman n'en pose pas moins des questions essentielles. Dans ses fondements, la révolution n'est-elle pas viciée, entachée par exemple par la répression de la révolte de Kronstadt commandée par Trotski lui-même ? Que se passe-t-il si les communistes n'ont pas ou perdent l'appuie des travailleurs, des prolétaires ? Le communisme est-il compatible avec la démocratie ? Après l’instauration du communisme, est-il possible de faire machine arrière si on est (très) mécontent du système ? Est-il légitime de sacrifier la vie de gens qui n'ont rien demandé au nom de l'idéologie ? De subordonner l'intérêt de l'individu à un (prétendu) intérêt Supérieur ? Le communisme n'est-il pas au fond qu'une autre forme d'exploitation ? Etc.
Dans le roman, Trotski apparaît froid, calculateur et pour tout dire un peu pathétique. Bien qu'intelligentes, à la longue ses analyses sont pénibles à suivre. Surtout, elles sont vaines. De même, à propos du mythe du souffle de Trotski sur la nuque
, on se dit à quoi bon ? puisqu'il s’essouffle pour rien ; il est même à bout de souffle. Peut-être Kotov a-t-il raison, ils auraient dû laisser l'exilé se couvrir de merde
(voir la révolte de Kronstadt) au lieu d'en faire un martyr
.
Au final, le moment où Trotski apparaît le plus pertinent, c'est peut-être au cours d'une discussion avec André Breton (en) à propos de l'Art. Pour l'art, la liberté est sacrée, elle est son unique salut
(p.409), dit Troski. Il a retenu la leçon de l'épisode Maxime Gorki.
En regard de la perversion de l'utopie, Leonardo Padura décrit la perversion d'un homme. En suivant Ramón Mercader, on voit ainsi comment les faiblesses et les fêlures d'un homme sont impitoyablement exploitées au nom de l'utopie ; comment on transforme un jeune homme idéaliste et romantique en un vulgaire assassin au nom de la Cause. Manipulé par Caridad et Kotov, Ramón, malgré les doutes et les alertes, suit la pente de ses passions jusqu'à commettre l'irréparable.
Leonardo Padura utilise plusieurs fois le mot fondamentalisme dans le texte et ce n'est pas anodin. Au nom de l'idéologie, qu'elle soit politique, religieuse ou autre, d'autres hommes ou femmes soumis à l'endoctrinement, aux manipulations et à une bonne dose de coercition – la peur est centrale dans le roman – ont suivi, suivent ou suivront le chemin de Ramón Mercader qui mène au cynisme et au dégoût de soi, à l’irréparable ou encore au sacrifice ultime. Le texte montre jusqu'à quel point la vie d'un homme qui a tout pour réussir et être heureux peut être saccagée, broyée au nom d'un idéal, d'un mensonge. Dès lors qu'il répond oui, dis-lui oui
à Caridad, tout semble joué. Il n'y a en fait pas de destin. Juste des hommes et des femmes qui en manipulent d'autres.
Iván Cardenás Maturell, le troisième personnage, sert quant à lui de métaphore. C'est l'homme pris dans la tourmente comme des millions d'autres. Le rôle d'Iván, c'est de représenter la masse, la foule condamnée à l'anonymat, et son personnage fonctionne aussi comme métaphore d'une génération et comme le résultat prosaïque d'une défaite historique
(p.666) résume son ami Daniel.
Dans le chapitre 4 qui commence par La merde fossile de notre temps...
(p.59), Trotski évoque la mémoire du poète Maïakovski (en) dont il apprend le suicide. La phrase – ou plutôt les vers – est reprise plusieurs fois : La merde fossile de notre temps qui épouvantait le poète dans ses derniers vers avait-elle débordé au point de le pousser au suicide ?
(p.60) Plus loin, dans la même page : Quelque chose de trop pervers et repoussant avait dû s’abattre sur la société soviétique si ses chantres les plus fervents en arrivaient à se tirer une balle dans le cœur, dégoûté jusqu’à la nausée de la merde fossile de notre temps.
Le mot merde
revient plusieurs fois dans le texte, notamment dans la troisième partie, celle qui dévoile ce qui s'est passé après l'assassinat de Trotski. La merde fossile de notre temps
sont en fait des vers tirés d'un poème de Maïakovski. Dans une traduction légèrement différente, le poème est le suivant :
Honorés
camarades qui viendrez après nous !
En fouillant
la merde pétrifiée
d’aujourd’hui,
pour étudier les ténèbres de nos jours,
peut-être
demanderez-vous aussi
qui j’étais.
Le beau poème de Maïakovski résume de façon stupéfiante – car combien d'années entre le poète et nous ? – ce qu'éprouve le lecteur en s'immergeant dans les ténèbres de ces jours
tant il a le sentiment de fouiller la merde pétrifiée
. La troisième et dernière partie du roman est à cet égard édifiante.
L'homme qui aimait les chiens est une lecture instructive, mais souvent aussi oppressante. Les quelques digressions concernant l'Art et la Littérature sont bienvenues de même que les quelques touches d'humour – le récit de la rencontre entre Trotski et André Breton par exemple –, d'ironie ( – Horrible, c'est le mot. Comme si la beauté et le socialisme jouaient dans des équipes opposées.
(p.634)) et même d'humour noir. Mais [la plaisanterie] la plus applaudie fut celle sur la meilleure façon de chasser le lion : C'est très facile, tu attrapes un lapin et tu commences à lui filer de baffes et à lui dire que tu vas tuer toute sa progéniture... jusqu'à ce qu'il avoue qu'il est en fait un lion déguisé en lapin.
(p.646)
Aussi les mots de Daniel à la fin du roman résonnent-ils comme un soulagement, une libération.
(…) Je me sentais peu à peu envahi par la compassion. Mais seulement pour Iván, seulement pour mon ami, parce que lui, il la mérite comme toutes les victimes, comme toutes les créatures tragiques dont le destin est commandé par des forces supérieures qui les dépassent et les manipulent au point de les anéantir. Ce fut notre sort collectif, et que Trotski aille se faire foutre avec son fanatisme obsessionnel et son complexe de personnage historique, s'il croyait que les tragédies personnelles n’existaient pas et qu'il n'y avait que des changements d'étapes sociales et supra-humaines. Et les personnes, alors ? Est-ce que l'un d'eux a un jour pensé aux personnes ? Est-ce qu'on m'a demandé à moi, à Iván, si nous étions d'accord pour remettre à plus tard nos rêves, notre vie et tout le reste jusqu'à ce qu'ils partent en fumée (les rêves, la vie et même le Saint-Esprit) happés par la fatigue historique et l'utopie pervertie ? (p.666)
Extraits :
« Il savait que si, en mars 1921, les bolcheviks avaient autorisé les élections libres, ils auraient probablement perdu le pouvoir. La théorie marxiste, dont Lénine et lui se prévalaient pour valider toutes leurs décisions, n'avait en aucun cas envisagé la conjoncture où les communistes, une fois au pouvoir, pourraient perdre l'appui des travailleurs. Pour la première fois depuis le triomphe d'Octobre, ils auraient dû se demander (nous le sommes-nous jamais demandé ? Avouerait-il à Natalia Sedova) s'il était juste d'instaurer le socialisme en marge de la volonté de la majorité ou contre elle. La dictature du prolétariat devait éliminer les classes dominantes, devait-elle aussi réprimer les travailleurs ? L'alternative s'était avérée dramatique et manichéenne : il était impossible de permettre à la volonté populaire de s'exprimer, car elle pouvait inverser le processus de lui-même. Mais l'abolition de cette volonté privait le gouvernement bolchevik de sa légitimité fondamentale : au moment où les masses cessèrent de croire, il fallut faire croire de force. Et ils usèrent de cette force. A Kronstadt, Led Davidovitch savait bien que la Révolution avait commencé à dévorer ses propres enfants et c'était à lui que revenait le triste honneur d'avoir donné l'ordre d'inaugurer le banquet.L'inflexibilité dont il avait preuve (généralement appuyé par Lénine) était peut-être justifiée à cette époque-là. Mais maintenant, en revenant sur ses attitudes, il ne pouvait s'empêcher de se demander si, au cas où il aurait eu l'impudence et la rouerie nécessaire nécessaires pour s'emparer du pouvoir après la mort de Lénine, il n'aurait pas fini par devenir, lui aussi, un tsar pseudo-communiste. N'aurait-il pas brandi la justification de la survie de la Révolution pour écraser des rivaux, comme Lénine l'avait utilisée en 1918 pour interdire les partis qui s'étaient battus pour la Révolution aux côtés de Bolcheviks ? Aurait-il été capable de soutenir la pertinence démocratique d'une opposition, de factions au sein du Parti, d'une presse non censurée ? » (p.76)
« Certains soirs, ils décidaient de s'offrir le luxe de manger du rôti de cerf à l'auberge voisine du Grand Veneur, mais il occupait presque toujours ces heures à la découverte des nouveautés de la littérature Française ; il avait lu avec plaisir deux romans de Georges Simenon, ce jeune Belge venu l'interviewer à Prinkipo, il fut subjugué par l'envoûtant Céline du Voyage au bout de la nuit, capable de faire frémir le vocabulaire de la littérature française et il apprécia le Malraux épique de La Condition humaine, ce roman que l'écrivain lui avait offert lors de sa visite à Saint-Palais.
Cependant, le livre qui le bouleversa vraiment durant cette période venait de Moscou, il confirma pourquoi Maïakovski avait choisi de se tirer une balle en plein cœur et lui permit de constater à quel point un système totalitaire pouvait pervertir le talent d'un artiste. Histoire de la construction du canal Staline mer Blanche-Baltique était un ouvrage coordonné par Maxime Gorki, auteur du prologue, qui réunissait des textes de trente-cinq écrivains obstinés à justifier l'injustifiable. (…) Et maintenant, l'Histoire de la construction du canal Staline mer Blanche-Baltique se proposait de glorifier l'horreur, en illustrant la prodigieuse transformation des prisonniers, forcés à travailler au canal, en brillants modèles de l'Homme Nouveau soviétique. L'immoralité du livre était telle qu'il parvient à effarer Lev Davidovitch qui se croyait pourtant immunisé contre ce genre de choc. » (p.165)
« Hadrien s'était présenté sous son nouveau nom de guerre et l'Anglais lui avait dit s'appeler George Orwell et lui avoua qu'il se sentait moins en sécurité dans un hôtel de Barcelone que dans une tranchée glacée de Huesca.
- Tu vois ce gros qui coince les étrangers dans un coin pour leur expliquer que tout ici est de la faute d'un complot trotsko-anarchiste ? Lui demanda Orwell. Hadrien observa discrètement le personnage. C'est un agent russe... C'est la première fois que je vois quelqu'un dont le métier est de raconter des mensonges en public, excepté les journalistes et les politiciens, bien sûr. » (p.194)
« Neuf ans de marginalisation et d'attaques avaient réussi à faire de lui un paria, un nouveau Juif errant, condamné aux outrages, dans l'attente d'une mort infâme qui arriverait quand l'humiliation aurait épuisé se dose de sadisme et perdu toute utilité. » (p.235)
« La seule solution était de demander au camarade Staline s'il s'était trompé mais... qui osait le déranger pendant ses vacances à Sotchi ? De plus, le Secrétaire général ne se trompe jamais. Alors Chtchoussev a eu une illumination à la hauteur de son génie : ils devaient réaliser les deux projets en un seul bâtiment, une moitié selon les plans de Savelev, l'autre selon les plans de Stapran... C'est comme cela qu'est né le monstre, et que Chtchoussev, Savelev et Stapran s'en sont tirés haut la main. Le bâtiment est absurde, une horreur esthétique mais il existe et il correspond aux idées et à la décision du camarade Staline. J'ai appris la leçon, et j'espère que tu seras toi aussi capable de la retenir. A la tienne, Soldat 13 ! dit-il avant d'avaler cul sec son verre de vodka. » (p.259)
« Un individu et un nom ne sont rien... Tu sais, dès que je suis entré dans la Tcheka, on m'a appris quelque chose de très important : l'homme est interchangeable, remplaçable. L'individu n'est pas un élément unique, c'est un concept qui s'agglutine pour former la masse, qui, elle, est réelle. Mais l'homme en tant qu'individu n'est pas sacré, et donc pas indispensable. C'est pour cela que nous nous sommes lancés à l'assaut de toutes les religions, et d'abord du christianisme, qui a la bêtise de prétendre que l'homme est fait à l'image de Dieu. Cela nous permet d'être des athées débarrassés de la compassion qu'engendre tout esprit religieux : le péché n'existe pas. » (p.328)
« Mais le véritable portrait de cette époque fut ébauché par Natalia Sedova qui le connaissait mieux que personne. Elle écrivit : « L.D. est seul. Nous marchons dans le petit jardin de Coyoacan, et nous sommes entourés de fantômes aux fronts troués... Quand il travaille, je l'entends parfois lancer un soupir et se parler à lui-même à haute voix : « Quelle fatigue... je n'en peux plus ! Bien des fois, ses amis le surprennent parlant seul avec les fameuses ombres aux crânes transpercés par les balles du bourreau, les amis d'hier devenus des âmes en peine, atterrés par les infamies et les mensonges, accusant L.D., le camarade Lénine... Il voit Rakovski, ce frère très cher qui avait royalement offert son énorme fortune au mouvement révolutionnaire. Il voit Smirnov, brillant et joyeux ; Mouralov, le général aux énormes moustaches, héros de l'Armée rouge... Il voit ses enfants, Nina, Zina, Liova, ses chers Blumkine, Joffé, Toukhatchevski, Andreu Nin, Klement, Wolf. Tous morts. Tous. L.D. est seul... » (p.420)
« Mais si, comme le disaient certains, vaincus par les évidences, la classe ouvrière avait montré dans l'expérience russe son incapacité à se gouverner elle-même, alors il faudrait admettre que la conception marxiste de la société et du socialisme était erronée. Cette possibilité le confrontait au cœur du terrible problème : marxisme n'était-il qu'une simple « idéologie » de plus, une sorte de fausse conscience qui menait les classes opprimées et leurs partis à croire qu'ils se battaient pour leurs propres objectifs, quand en réalité ils servaient les intérêts d'une nouvelle classe dirigeante ?... Le seul fait d'y penser lui infligeait une souffrance intense : la victoire de Staline et son régime se dresseraient comme le triomphe de la réalité sur l'espoir philosophique, comme un acte inévitable de la stagnation historique. Beaucoup, dont lui, se verraient obligés de reconnaître qu'il ne fallait pas chercher les racines du stalinisme dans le retard de la Russie ni dans l'hostilité impérialiste ambiante, comme on l'avait dit, mais dans l'incapacité du prolétariat à devenir une classe gouvernante. Il faudrait admettre aussi que l'URSS n'avait été que le pays précurseur d'un nouveau système d'exploitation et que se structure politique devait inévitablement engendrer une nouvelle dictature, parée tout au plus d'une autre rhétorique... » (p.455)
« C'est vrai, moi [Trotski] j'ai toujours aimé les chiens. Ils ont une bonté et une capacité de fidélité supérieures à celles de bien des hommes. » (p.532)
Dans la remarquable "Note de remerciements chaleureux" :
« (…) cinq années de tristesse, de joie, de doutes et de craintes (vous souvenez-vous d'Iván ?), où j'ai consacré des matinées, des après-midi, des nuits et des petits matins, à concevoir, donner forme et tirer du fond de moi cette histoire exemplaire d'amour, de folie et de mort, qui, je l'espère, contribuera à la compréhension de comment et pourquoi l'utopie s'est pervertie, et suscitera peut-être même la compassion. » (p.671)
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