Atopia, petit observatoire de littérature décalée, Éric Bonnargent
Tout cours de philosophie au Lycée aborde à un moment ou à un autre la figure de Socrate. Dans les dialogues de Platon, Socrate apparaît comme un personnage singulier, à la fois étrange et étranger à la cité à laquelle il appartient, Athènes. Il est atopos. Je suis totalement déroutant [atopos] et je ne crée que de la perplexité [aporia].
(Théétète, 149a) Pour cet individu, à quel point il est déroutant [atopia anthropos] aussi bien dans sa personne que dans ses propos, impossible de rien trouver qui en approche.
(Banquet, 221d) Dans le Phèdre, des créatures mythologiques sont évoquées, les Gorgone, Pégase, Chimère, qui sont si atopia (étranges, étrangères). Quelques lignes plus loin, c’est Socrate que Phèdre qualifie d’atopos (étrange, étranger). Socrate est donc un personnage paradoxal qualifié d’atopos. Étranger dans sa cité, il est littéralement « sans lieu » (a-topos) [pour ce passage, voir ici et ici].
Sur l'atopia, la notice Wikipédia de Platon précise : Une autre caractéristique, plusieurs fois remarquée par ses interlocuteurs et mise en scène par Platon, est l'atopia de Socrate, autrement dit son caractère déroutant dont fait partie cette manœuvre ironique qui consiste à feindre l'ignorance, et à prétendre reconnaître le savoir de son interlocuteur.
Dans l'introduction d'Atopia, petit observatoire de littérature décalée, Éric Bonnargent part de cette idée de personnage atopos en citant le Phèdre : Toi, en tout cas, homme admirable, tu es bien l'être le plus atopôtatos qui se puis voir.
Puis, il examine les différentes traductions d'atopôtatos, déroutant
, grand original
, extraordinaire
, déconcertant
, auxquelles il préfère décalé
, avec l'idée d' être là sans y être.
(p.14) L'auteur observe ensuite que depuis toujours la littérature regorge de personnages atopiques, décalés, mal à l'aise avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde.
(p.19) Ce sont des personnages qui réussissent dans l'échec.
(p.19) (…) Les héros décalés ont malgré leurs différences, un point commun : ils échouent, mais toujours avec une certaine grandeur.
(p.18)
Dans son ouvrage, l'auteur présente ainsi trente personnages de trente romans principalement issus de la littérature étrangère moderne et contemporaine, c'est-à-dire à partir des années trente. Il s'agit de textes décalés d' auteurs peu ou mal connus du grand public
ou de textes oubliés ou si décalés qu'ils ont du mal à trouver une place bien définie (…).
(p.20) Si l'atopia est intemporelle, ses manifestations sont multiples, diverses. Les textes sont ainsi regroupés par thèmes : L'individu ; La misanthropie ; La perte de contrôle ; La marginalité ; Désespoir et mélancolie ; Le suicide ; La mort ; Le syndrome Bartleby ; L'art de disparaître ; No man's land. Trente textes sont donc présentés et répartis en dix thèmes. Ce sont autant d'introductions ou de présentations dans lesquelles l'auteur fait la part belle aux textes avec de nombreux extraits et à travers lesquelles il se propose de montrer en quoi les héros sont atopiques. Cependant l'auteur précise : Mon objectif n'est ni d'insister sur la notion d'atopia à propos de chaque texte, ni de les forcer à coïncider avec une quelconque thèse.
(p.23)
Avec trente romans présentés, de nombreuses notes et une bibliographie conséquente, Atopia, petit observatoire de littérature décalée est un livre foisonnant. Si le côté didactique et le ton parfois un peu condescendant de l'ouvrage pourra gêner certains lecteurs, la lecture s'en trouve également par là même facilitée. Le livre se lit comme un roman le lecteur allant de découvertes en découvertes. La présentation d'un texte occupe au plus une petite dizaine de pages (voir la table des matières). L'intérêt de l'ouvrage est dans le choix de textes décalés, dans la découverte d'écrivains inconnus ou d'œuvres méconnues. Les notes et références, ainsi que la bibliographie, donnent également de nombreuses pistes pour poursuivre la lecture. Atopia, petit observatoire de littérature décalée est un livre riche en informations et précieux pour le lecteur avide de découvertes.
À travers la présentation des textes, un certain nombre de récurrences ou de points communs se dégagent entre les personnages au-delà de leur atopia plus ou moins avérée. Il n'est pas sûr par exemple que le héros des Les Malchanceux puisse être qualifié d'atopique. Les personnages atopiques sont ainsi lucides, que ce soit par rapport à leur situation ou plus généralement par rapport à la condition humaine, et désenchantés. De plus, ils sont dans l'incapacité d'accepter leur situation ou condition, de s'insérer de façon durable dans la société, et ce malgré tous leurs efforts : soit qu'il la rejette pour des raisons intellectuelles ou psychologiques (inversion psychologique, volonté d'atteindre un absolu inaccessible, par exemple refus de la médiocrité, refus de posséder, refus d'échouer, etc.) ; soit qu'il ne puisse s'y conformer pour des raisons matérielles ou physiologiques (dépression chronique, maladie mentale, déficience intellectuelle, handicape physique, addiction, etc.) ; soit encore pour les deux précédentes raisons à la fois, les problèmes physiologiques pouvant entraîner des problèmes psychologiques, et inversement (l'addiction peut être psychologique et/ou physiologique). Les personnages sont décalés, étrangers ou en marge du monde, et par conséquent malheureux.
Mais l'aspect peut-être le plus fascinant du livre est qu'il fait entrer le lecteur dans l'intimité du travail de l'écrivain, dans l'intimité de la création littéraire. Que ce soit dans la présentation des textes, dans l'introduction, dans la conclusion, dans les citations ou dans les notes de bas de page, le livre est une mine d'informations sur ce thème transverse dans l'ouvrage. La fabuleuse note de la page 22 inaugure le thème et en donne l'esprit – esprit que l'on retrouvera notamment au chapitre Le syndrome Bartleby présentant trois textes parmi les plus intéressants de l'ouvrage : Dans Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas appelle syndrome Bartleby « ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance vers le néant, qui font que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d'un haut niveau d'exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire ; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l'écriture ; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais. »
(p.22, note de bas de page)
Au fil des pages, le lecteur s'immerge dans les affres de la création. Robert Burton avait déjà remarqué que les artistes étaient plus souvent touchés par la mélancolie car « à force de vouloir exceller et de chercher à tout savoir, ils en perdent la santé, la fortune, la vie et tout le reste. »
(p.142, note de bas de page) « Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation que mes mots ont touché le cœur du monde. »
(p.154) « De plus, je suis tellement l'esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. »
(p.155) « Tout écrivain est une invention. Il y a un individu qui est un, et un jour il invente un écrivain dont il devient le serviteur ; dès lors il vit comme s'il était deux. Celui qui veut être un écrivain doit inventer l'individu qui écrit, ou l'individu qui va écrire ses œuvres, car lorsque le serviteur l'invente l'écrivain n'existe pas encore. »
(p.212) « Écrire est une façon de regarder. »
(p.213) Recels est sa « trahison, pour justification et pour témoignage d'une prodigue stérilité. »
(p.217) « Écrire, c'est servir le langage. Après que Borges a prouvé l'existence de la page parfaite, il est de notre devoir face au langage, avec ou sans électronique, d'y aspirer. »
(p.219) L'idéal flaubertien du mot juste doit être l'idéal de tout écrivain envers lui-même et son lecteur. Alain-Paul Mallard rappelle que Rulfo continuait à apporter des corrections à l'un de ses romans publiés. Cela mène Mallard à parler de Ramon Lopez Velarde et de son habitude à entasser dans ses tiroirs des poèmes à trous dans l'attente de l'adjectif adéquat.
(p.219-20) « D'une certaine façon, l'écriture est une bataille contre le langage qui offre la possibilité de deux dénouements. Ou l'on domine le langage, ou l'on est dominé par lui ; ou l'on parvient à communiquer pleinement, ou l'acte de communication s'enlise, il échoue. »
(p.221)
Autre thème passionnant transverse dans le livre et recoupant celui de la création littéraire, celui de la langue et du langage. Les mots sont comme de « la fausse monnaie » qui empêchent d'accéder au réel. (…) Le sens des mots est perdu ; à une fonction révélatrice, la modernité leur a préféré une fonction utilitariste. « Pour les Américains, les mots ne sont que des instruments utiles, qui ne servent, de fait, qu'à tromper pour mieux conquérir. »
(p.38) Seule la poésie offre une voie d'accès à l'être. Le langage quotidien nous ferme cet accès.
(p.207-8) « J'ai essayé d'être poète, mais c'est aussi très difficile. La poésie est horriblement compliquée. Parce qu'il faut dire la vérité, essayer de dire la vérité, et ça, c'est très difficile. C'est pour ça qu'on finit par ne plus rien dire. Ou par ne pas parler. Par se traire. C'est pour ça que je n'ai plus écrit. »
(p.208) Les mots ont le pouvoir de « répondre aux dons du monde et une véritable langue littéraire rend le Monde plus perceptible. »
(p.222) « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » écrivait Marcel Proust dans « Contre Sainte-Beuve. »
(p.288)
En lisant Atopia, petit observatoire de littérature décalée peut-être le lecteur se reconnaîtra-t-il dans un ou plusieurs personnages ? C'est que la Littérature nous tend un miroir dans lequel nous pouvons nous mirer et nous reconnaître. Et peut-être même qu'en parcourant ces trente livres, le lecteur apprendra-t-il quelque chose sur lui-même ? Car comme le rappelle la belle citation de Marcel Proust, « l'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument d'optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût pas vu en soi-même. »
(p.289)
Entre l'introduction et la conclusion de l'ouvrage, un glissement s'est opéré. Le texte de Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier présenté dans le livre n'est pas un roman. Dans ce texte posthume, il n'y a pas de personnage, seulement l'écrivain face à lui-même. De même, le texte de B.S. Johnson, Les malchanceux ne se veut pas non plus une fiction. « Le roman est une forme, tout comme le sonnet ; et dans les limites de cette forme, on peut choisir d'écrire la vérité ou d'écrire la fiction. J'ai choisi d'écrire la vérité sous la forme d'un roman. »
(p.178) Citons également le texte de Rolf Dieter Brinkmann, Rome, Regards qui s'apparente à un carnet de voyage expérimental. Lorsque l'auteur évoque l'atopia dans l'introduction, celui-ci fait uniquement référence à des personnages. Les héros décalés (…).
(p.18) De manière paradoxale, ces personnages réussissent dans l'échec (…).
(p.19) (…) la littérature regorgeait de personnages décalés (...).
(p.19) Dans la conclusion, l'auteur évoque l'atopia en faisant référence à quelques personnages – Ulysse, Emma Bovary, Don Quichotte, par exemple –, mais également en se référant à l'écrivain et même au lecteur ! Ce qui, par ailleurs, est tout à fait intéressant. L'auteur explique ainsi : La lecture constitue un refuge, un moyen d'échapper au réel et de le nier. On vit ou on lit.
(p.281) L'atopia est le point de rencontre entre l'écrivain et son lecteur. Les hommes satisfaits n'écrivent pas plus qu'ils ne lisent : ils vivent. L'écriture exige une ascèse plus stricte encore que la lecture.
(p.284) L'écrivain est atopos ou il n'est pas. Écrire, c'est se placer en retrait de la comédie humaine pour mieux l'observer (...). Toute littérature ambitieuse surgit de cet inconfort.
(p.285) Ce glissement de l'atopia du personnage de fiction à l'atopia de l'écrivain et du lecteur dans la réalité trouve un écho dans l'introduction d'Antoni Casas Ros lorsque celui-ci évoque le dialogue entre la réalité et la fiction
, et surtout la chair sous les masques.
(p.10)
Dans la conclusion, l'auteur fait la distinction entre littérature ambitieuse et littérature de masse, et se réfère à La littérature à l'estomac de Pierre Jourde. À propos de la littérature de masse, l'auteur cite avec humour Le Vice de la lecture d'Edith Wharton : cette « littérature prémâchée » ne nécessite « aucun effort autre que de tourner les pages et se servir de ses yeux ». (…) Il suffit de se laisser porter par l'intrigue.
(p.287) L'auteur poursuit : Alors que dans la littérature de masse, l'intrigue prime sur le sens et le style, il se produit tout le contraire avec la littérature ambitieuse. Elle peut, certes, être divertissante, mais tel n'est pas son principal objectif. La langue qui la caractérise n'est pas seulement correcte, elle est toujours travaillée, parfois volontairement maltraitée, car elle ne sert pas seulement à raconter, elle est au service d'une vision singulière du monde.
(p.288) Cette distinction entre littérature ambitieuse et littérature de masse est intéressante. Elle est en tous les cas beaucoup plus pertinente que la distinction littérature utile versus littérature inutile. Car si les « masses » lisent de la « littérature de masse », c'est bien qu'elles y trouvent une utilité.
La distinction entre littérature ambitieuse et littérature de masse peut aussi être questionnée. Que serait une littérature qui n'a pas de sens ; qui ne cherche pas à créer de sens ? Par exemple, la littérature de l'absurde, le dadaïsme, le surréalisme, etc. Que serait une littérature qui n'a pas de style ; qui rejette l'idée même de style ? Cela semble d'ailleurs être le cas dans Les Malchanceux de B.S. Johnson, par exemple, où l'écrivain rejette la fiction parce qu'il estime que le devoir de l'écrivain est de dire la vérité, même si celle-ci est banale.
(p.176) Il en va de même pour les textes de Rolf Dieter Brinkmann, Rome, Regards et Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. L'intérêt de ces textes n'est pas dans le style, mais dans l'expérimentation de nouvelles formes ou dans la réflexion. Que serait encore une littérature qui n'a ni sens, ni style ; qui rejetterait l'idée de sens et de style ? Par exemple, certaines expérimentations du Nouveau roman, du surréalisme, d'OULIPO, etc. Si une littérature n'a ni sens, ni style et qu'elle n'est par conséquent pas littérature ambitieuse, ni littérature de masse, qu'est-elle alors ? Et puis, où s'arrête la littérature de masse et où commence la littérature exigeante ? N'y a-t-il pas un continuum entre deux extrêmes ? Un texte ne peut-il pas être dit pour partie relevant de la littérature de masse et pour partie de la littérature exigeante ? Un texte ne peut-il pas être interprété entièrement comme relevant à la fois de la littérature de masse et de la littérature exigeante ? Un texte ne peut-il pas abolir la frontière, la rendre caduque ? Toutes ces questions sont intéressantes. Ou peut-être inintéressantes, qui sait vraiment ?
Atopia, petit observatoire de littérature décalée d’Éric Bonnargent est un livre que toute personne intéressée par la Littérature et la fiction devrait lire, et même relire afin de s'en imprégner. La découverte de trente textes décalés, la richesse des commentaires sur les textes – commentaires intéressants, mais pas toujours heureux non plus –, la richesse de l'introduction, de la conclusion, des belles citations, des notes et de la bibliographie, sans omettre l'index, font de cet ouvrage un objet précieux pour sa propre réflexion ou dans son travail. De ce point de vue, on ne peut que louer la générosité de l'auteur qui offre aux lecteurs ses lectures et sa culture en partage.
Un des aspects du livre qui étonne est que l'auteur ne semble pas tirer tous les enseignements de ce qu'il a installé ou mis en place dans son ouvrage, cet étrange dispositif. Après avoir semble-t-il placé le livre sous le signe de Bartleby, il laisse l'idée là, sans rien en faire, et ce, malgré un chapitre intitulé Le syndrome Bartleby. De même qu'il ne semble pas tirer de conclusions ou d'enseignements par rapport à l'origine du mal-être de certains écrivains ou artistes ; c'est-à-dire leur lucidité et/ou leur inaptitude à la vie en société et, partant, à la vie tout court ; bref leur incapacité à vivre. L'auteur constate, explicite ; mais rien ne vient dans la conclusion. Pas de questionnement, ni d'enseignement nouveau.
En lisant l'ouvrage, le lecteur découvre chez certains des écrivains cités, et peut-être aussi chez l'auteur, une forme de condescendance vis-à-vis des « masses » – le mot « masse » n'est-il pas lui-même le symptôme évident d'une forme de condescendance ? Cette condescendance est récurrente dans les citations et dans les commentaires. Les artistes voient, sont lucides ; les « masses » ne voient pas, sont aveugles. C'est une conception que l'on peut qualifier de platonicienne, car elle renvoie au théâtre d'ombres dans la caverne de Platon. Les artistes sont comme des sages, des philosophes. Qu'importe aussi si derrière le mot « masse » se cache des millions, des milliards d'individus très différents les uns des autres, une réalité très hétérogène. Qu'importe si certains artistes disent – et parfois même font – n'importe quoi. Seul l’artiste est lucide par rapport à sa condition et à lui seul cela est insupportable. Car l'artiste, lui, se pose de vraies questions, des questions existentielles. Les citations abondent dans ce sens qui par delà la souffrance – car enfin l'artiste n'est pas le seul à souffrir, il s'en faut ; il ajoute même parfois par son ego, son égoïsme ou sa bêtise à la souffrance des autres qui n'ont pourtant rien demandé, ce qui par ailleurs est et sera toujours un scandale insupportable – rendent l'écrivain, l'artiste parfois grotesque. C'est peut-être une caricature de l'artiste qui se dessine en creux ; une caricature de lui-même ; un portrait de l'artiste en caricature. La citation de Cesare Pavese dans Le métier de vivre pourrait être de la bouche de n'importe qui dans la « masse » – et peut-être sommes-nous toujours dans la « masse » pour quelqu'un : « Non, ils ne sont pas fous ces gens qui s'amusent, qui jouissent, qui voyagent, qui baisent, qui combattent, ils ne sont pas fous, et c'est si vrai que nous devrions en faire autant. »
(p.99) L'artiste n'est pas forcément celui qui est dans l’incapacité de vivre ; l'artiste est objectivement celui qui créer de l'Art. Et il n'y a peut-être pas d'artiste sans œuvre. Dans l'ouvrage, une brèche s'ouvre parfois, un éclair de lumière, sous la forme d'une citation qui renvoie certains artistes à ce qu'ils sont parfois dans les faits, des privilégiés – et qui parfois aussi abusent sans scrupules de leurs privilèges. « Le suicide ! Railla-t-elle. C'est bon pour les cinglés cultivés dans ton genre. »
(p.257) La citation est à relativiser, la question du suicide concernant virtuellement tout le monde, les personnes cultivées comme les autres.
L'auteur le rappelle avec justesse, certains artistes sont épris d'absolu et sont inconsolables parce qu'ils ne peuvent atteindre cet absolu. Mais bien que cet idéal soit l'origine et le moteur de la création, peut-être l'artiste devrait-il aussi parfois réajuster ses prétentions s'il vit mal cette situation et si cela l'inhibe dans son travail. Le paradoxe est que dans le même temps l'auteur insiste sur la distinction faite entre littérature ambitieuse, dont l'étalon semble être les plus grands écrivains et les plus grands textes, et littérature de masse. Il cristallise par là même une conception duale ou dualiste – c'est l'idée de « tout ou rien » ; idéaliste n'étant pas exactement le mot car il y a peut-être l'idée d'une progression vers un idéal à atteindre, à imiter ; intégriste convient mieux du fait de la radicalité du « tout ou rien », cette façon binaire de voir le monde – de la littérature qui exclut de fait l’existence d'une zone intermédiaire ou d'une littérature intermédiaire entre littérature ambitieuse et littérature de masse. Dans ces conditions, est-il étonnant que l'écrivain soit parfois atteint du syndrome Bartleby ? Le Bartlebisme est un dualisme.
Nous préférons regarder l'artiste comme un artisan et l'Art comme un artisanat se réinventant en permanence et perpétuant ainsi une tradition à laquelle tout artiste se rattache, plus ou moins. Samuel Beckett a raison d'écrire : Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.
Le Bartlebisme est peut-être une forme d'état métaphysique dans lequel vit l'artiste s'imaginant qu'il existe quelque part une œuvre d'Art idéale, un absolu, ou alors que son œuvre ne vaut que si elle égale celle des plus Grands, et qui par là même s'inhibe et se paralyse.
Afin que le lecteur puisse rattacher les citations aux différents textes et découvrir tous les textes présentés dans l'ouvrage, voici le sommaire d'Atopia, petit observatoire de littérature décalée.
TABLE DES MATIÈRES
Étoiles dansantes sur fond de chaos, par Antoni Casas Ros 9
I would prefer not to... 13
L'individu 25
Alberto Moravia, Le Conformiste 27
Sébastien Doubinsky, Quién es ? 34
Rolf Dieter Brinkmann, Rome, Regards 41
La misanthropie 51
André Gide, Le Grincheux 53
Horacio Castellanos Moya, Le Dégoût 57
Fernando Vallejo, La Rambla Paralela 64
La perte de contrôle 71
Jean Meckert, L'Homme au marteau 73
Dominic Cooper, Vers l'aube 82
Dag Solstad, Honte et dignité 90
La marginalité 99
Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux 101
Herbert Huncke, Coupable de tout et autres textes 109
Vénédict Erofeiev, Moscou-sur-Vodka 116
Désespoir et mélancolie 123
Juan Carlos Onetti, La Vie brève 125
David Vann, Sukkwan Island 132
William Styron, Face aux ténèbres 139
Le suicide 149
Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassassier 151
Fernando Pessoa (Baron de Teive), L'Éducation du Stoïcien 157
Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu follet 165
La mort 173
Bryan Stanley Johnson, Les Malchanceux 175
Eugène Ionesco, Le Roi se meurt 184
Jose Luis Borges, L'Immortel 191
Le syndrome Bartleby 197
Antonio Caballero, Un Mal sans remède 199
Carlos Liscano, L'Écrivain et l'autre 210
Alain-Paul Mallard, Recels 217
L'art de disparaître 225
Enrique Vila-Matas, Le Voyage vertical 227
Cormac McCarthy, Suttree 233
Alejo Carpentier, Le Partage des eaux 240
No man's land 251
Dambudzo Marechera, La Maison de la faim 253
Jorge Volpi, Le Jardin dévasté 261
Roberto Bolaño, 2666 269
Littérature et littérature 281
Fragments biographiques 291
Bibliographie 301
Index des auteurs cités 309
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