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À propos de quelques maladresses dans Atopia

Written by Renaud. Posted in Critical Summaries - Literature

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Couverture Atopia - Eric Bonnargent

D'Atopia, petit observatoire de littérature décaléeÉric Bonnargent, le lecteur peut dire de l'ouvrage qu'il a les défauts de ses qualités. Par exemple, si le livre est didactique, d'aucuns diront peut-être qu'il l'est trop. Ainsi, si l'ouvrage est très intéressant et même précieux comme nous l'avons montré ailleurs, il comporte également des maladresses. Cet article se propose de montrer à travers quelques exemples en quoi le texte nous a paru parfois perfectible.

Insistons sur le fait que les remarques qui suivent ne sont que des points de détail au regard de l'intérêt du livre. Mais comme nous avons loué les qualités de l'ouvrage ailleurs, il aurait été malhonnête de ne pas revenir sur quelques faiblesses, selon nous, de l'ouvrage. Dans cet article il s'agit peut-être davantage d'éprouver le livre, de le pousser dans ses retranchements et de tester ses limites – un peu comme on le ferait d'une auto ou d'une moto sur un circuit –, plutôt que de le critiquer. Les remarques qui suivent sont subjectives et n'enlèvent au final rien à l'intérêt de ce livre dont nous recommandons la lecture. Il aurait été tout aussi malhonnête de ne pas rappeler ce fait. On pourra lire l'article comme une manière de relativiser certaines idées présentées dans le texte ou comme un exercice de critique.

 

C'est ainsi que dans le texte, certaines réflexions mènent parfois à des propositions sentencieuses ou définitives qui paraissent, sinon étranges, du moins maladroites ou exagérées. Par exemple : Telle est la leçon de Face aux ténèbres : il n'y a que la beauté et plus particulièrement la musique qui peut sauver de la dépression. (p.148) Faire l'amour, c'est rester extérieur à la sexualité. (p.244) Il n'y a de littérature que décalée. (p.281) Le monde est apoétique, à moins que la poésie ne se fasse tautologique. (p.209) La politique est l'antithèse de la poésie, elle est constituée de certitudes parce qu'elle ne pense pas. La politique n'est pas un dire. (p.206) Le style peut aussi être grandiloquent. Bien qu'inévitable, un drame inattendu précipitera le lecteur au cœur des ténèbres de la médiocrité humaine (…) (p.139) Le texte mériterait peut-être ainsi à certains endroits d'être retravaillé, relativisé.

 

Le texte recourt parfois à des mots rares ou abscons dont le lecteur se demande parfois s'ils sont à propos. De même, citations et références sont abondantes ce qui fait paradoxalement la force et la faiblesse du texte. La seconde [raison] est onomastique (…). (p.58) Sa personnalité est profondément marquée par ce que Jacques Lacan appelait un « desêtre ». La perte de sa mère l'a amené à avoir une personnalité ontologiquement défaillante [ou quand la métaphysique rencontre la psychanalyse]. Plus la mélancolie est profonde, moins le malade supporte la perte d'objets familiers car ils sont des signes de stabilité, des points d'ancrage dont la disparition symbolise la mort à venir. [Autant dire que, malgré les mots savants, l'extrait n'explique rien sur la dépression. On est dans un discours du type « ce sont les vertues dormitives de l'opium qui font dormir ». Sur de telles bases, on ne voit pas comment on pourrait soigner ou seulement aider quelqu'un.] (p.143) Puisque nous sommes par définition des « êtres-pour-la-mort » [Expression emprunté à Heidegger qui signifie que nous sommes des êtres vivants et par conséquent mortels, ou corruptibles dans un langage aristotélicien. Et pourquoi « par définition » ? Nous sommes mortels, point.] (...). (p.186) Lorsque deux personnes font l'amour, elles conservent leur ipséité. (p.244)

Dans le même esprit, à propos du roman 2666 de Roberto Bolaño, le texte utilise une métaphore empruntée aux géométries non-euclidiennes (…) et, plus précisément, aux théories de Bernhard Riemann et Nicolaï Lobatchevski (p.275). Il existe en mathématique une géométrie dite euclidienne et une géométrie dite non euclidienne. Le commentaire rappelle que sur une sphère représentant le globe terrestre deux droites sur la sphère (ou géodésiques) perpendiculaires à l'équateur se coupent aux pôles – ce qui est impossible dans espace euclidien où sur un plan deux droites parallèles ne se coupent jamais. On peut donc dire que par un point ne passe pas une seule droite, mais une infinité... (p.276) [En fait, pour être précis, dans un espace courbe, c'est-à-dire non euclidien, on peut donc dire que par un point ne passe pas une seule droite perpendiculaire à une autre, mais une infinité... contrairement à ce que l'on déduit de la géométrie euclidienne où par un point ne passe qu'une seule droite perpendiculaire à une autre.] Ainsi, Santa Teresa est le point où tous ces destins apparemment parallèles finissent par se croiser. (p.277) La métaphore mathématique est belle et séduisante, mais osée. Pourquoi recourir dans la présentation du texte à la métaphore de la géométrie non euclidienne qui est assez technique, plutôt que de recourir à des moyens strictement littéraires pour exprimer une idée somme toute assez simple : des destins parallèles finissent par se croiser dans le roman ? 2666, un roman choral ?

 

Dans le livre, les commentaires ne se positionnent pas explicitement vis-à-vis des extraits de textes cités. Ils les introduisent, les présentent ; mais ne les questionnent pas, ne les critiquent pas. Le lecteur a parfois l'impression d'un retranchement derrière le texte ou l'écrivain cité. Le procédé ressemble à une forme d'argument d'autorité. Le lecteur doit ainsi croire le texte lorsque celui-ci dit que Roberto Bolaño est un très grand écrivain – ce que le lecteur veut bien croire par ailleurs. Pourtant, lorsque l'écrivain est cité – « Personne n’accorde d’attention à ces assassinats [ceux de Santa Teresa, autrement dit Ciudad Juarez], mais en eux se cache le secret du monde » – le lecteur est en droit de se poser des questions. L'assertion de Roberto Bolaño n'est-elle pas exagérée, arbitraire, péremptoire ? En quoi, par exemple, dans les meurtres de Ciudad Juarez (féminicide) se cachent les secrets du monde, au final c'est ce que le lecteur aimerait bien savoir.

Souvent le lecteur se demande si le livre ne fait qu'expliciter les textes dont il reproduit des extraits, ou bien s'il les reprend à son compte et développe sa propre réflexion. Il n'est pas évident dans les commentaires de faire la part entre la pensée de l'écrivain et celle de l'auteur – sauf exception. Par exemple, dans le commentaire qui suit : Le suicide, affirme à juste titre le philosophe [Arthur Schopenhauer], est une forme d'amour de la vie. Celui qui se tue aime tellement la vie qu'il ne peut plus en accepter la médiocrité. Le suicide est un idéalisme. On met fin à sa vie parce qu'elle n'est pas à la hauteur de nos attentes. Le suicide est donc bien un revers de la foi dans la vie. Se donner la mort est aussi un acte puéril. On se tue pour se venger des autres, pour les faire culpabiliser. (p.170-1) Le problème ici est que le texte donne l'impression de généraliser : Le suicide est un idéalisme. La phrase est assez choquante. À ce moment là du texte, son auteur ne semble pas avoir assez de recul et ne pas mesurer la portée de ce qu'il écrit. Pourtant, d'autres textes présentés dans le livre sous-entendent que le suicide n'est pas qu'un idéalisme, mais peut être aussi le résultat de la maladie et de la dépression entre autres.

Autre exemple, moins dramatique, à propos du Roi se meurt d'Eugène Ionesco : (…) Comme le dit Béranger à juste titre, « il n'est pas naturel de mourir, puisqu'on ne veut pas. » (p.187-8) Pourquoi ce commentaire, à juste titre, par rapport à ce que dit Béranger et qui est absurde ? On n'a pas plus voulu naître que l'on ne veut mourir, non ? Et mourir ne serait pas naturel par le simple fait de ne pas le vouloir ? C'est étrange.

 

D'autres commentaires sont étonnants. Par exemple, le lecteur est surpris lorsqu'il lit : L'individu est celui qui s'affirme contre les autres, (…) contre l'humanisme bien-pensant (…). (p.47) Et plus loin : Seule la foi donne un sens à l'existence et rend le bonheur possible. (…) Le sceptique trouve un sens à son existence en combattant la religion, ce qui signifie que Dieu a autant d'importance pour lui que pour le croyant. Le rationaliste, lui, a foi en la raison, il croit que le monde peut être connu et que cela est important. Il y a enfin l'athée candide, l'humaniste engagé, naïvement persuadé que l'homme est perfectible. (p.152) Ce que dit le texte appelle quelques commentaires. Concernant le scepticisme, les propos dans le texte sont en décalage avec la réalité et le mieux est encore de renvoyer le lecteur à l'article sur le scepticisme de Wikipédia. Le sceptique est aussi sceptique vis-à-vis de la religion que du reste et l'idée de Dieu n'a pour lui pas plus d'importance que le reste. Par ailleurs, en quoi l'athée est-il candide ? Et en quoi l'humaniste est-il engagé ? On peut avoir foi en l'Homme et en la raison sans être pour autant engagé. Le texte fait-il la confusion entre humaniste et humanitaire, humanisme et humanitarisme (pour toutes ces définitions, nous renvoyons également aux notices Wikipédia en lien) ? Naïvement persuadé que l'homme est perfectible. Pourquoi ce ton condescendant ? Instruire n'est-ce pas chercher à perfectionner ?

Plus loin, il est écrit : Le roman traditionnel est cartésien, il est l'expression de la toute-puissance d'un « je » qui serait l'origine de toutes nos pensées. (p.177) Là encore, le lecteur est sceptique. L'adjectif cartésien et le substantif cartésianisme ne renvoient pas au « Cogito ergo sum » (« Je pense, donc je suis ») de Descartes, mais à l'ensemble des principes de la philosophie cartésienne. Or la toute-puissance d'un « je » semble réducteur au regard de la philosophie cartésienne. Lorsque l'on évoque la pensée de Descartes, on a peut-être davantage à l'esprit la méthode cartésienne et le rationalisme. Aussi, écrire que le roman traditionnel est cartésien n'a peut-être pas beaucoup de sens, l'adjectif cartésien renvoyant à beaucoup plus qu'à l'unité d'un sujet pensant.

Plus loin encore, le lecteur lit une séquence teintée de nostalgie et de démagogie. On aurait dû brûler Galilée. Avec la modernité dont il est le père, le quantitatif l'a emporté sur le qualitatif, l'avoir sur l'être. Le règne des mathématiques et des sciences a institué celui du commerce et de l'économie. (p.247) Le texte réutilise une vieille antienne, celle du quantitatif versus qualitatif. C'est presque de l'obscurantisme.

 

Du point de vue de la cohérence interne, le texte donne parfois le sentiment d'être en contradiction avec lui-même, par exemple lorsqu'il aborde l'amour – ou plutôt la baise devrait-on écrire. Selon le texte, le paradoxe de la sexualité, c'est qu'elle est à la fois bestiale et humaine. Elle est bestiale parce qu'elle est l'expression du corps, le déchaînement de ses parties animales ; elle est humaine parce qu'elle n'est pas la satisfaction d'un besoin, mais la quête du plaisir et que cela exige la mise en branle de l'intelligence au service du corps. (p.244) Le soi-disant paradoxe de la sexualité à la fois bestiale et humaine est un peu creux. On peut tenir le même discours pour l'accomplissement de tous les besoins physiologiques (ou non d'ailleurs) : se nourrir, s'habiller, se loger, travailler, etc. Et le texte de conclure : En ce sens, l'homme est le seul animal érotique. (...) Le narrateur découvre la signification du verbe « baiser » et connaît pour la première fois l'exaltation de la chair. (p.244) Pourquoi pas ?

Le souci est que dans le chapitre qui suit, l'ouvrage cite le texte ici reproduit. La plus agitée d'entre elles se termina par une scène de baise – ou de viol – entre un mari et sa femme au beau milieu d'une foule excitée. Il maudissait toutes les femmes en s'acharnant sur la sienne. Cela semblait interminable – il continuait, continuait, continuait jusqu'à ce qu'elle ne donne plus signe de vie. Quand enfin – la foule se passa la langue sur les lèvres et déglutit – quand enfin il retira son pénis du sexe à vif de sa femme et le rentra dans son pantalon, il me sembla qu'elle bougea un doigt, ce qui provoqua un étonnement général. Nous ne comprenions pas comme elle avait survécu à un assaut si rude. (p.255-6) L'exaltation de la chair sans doute.

Les deux textes se suivant dans l'ordre de la lecture, le lecteur ne manque pas de faire le rapprochement. En amour et entre personnes consentantes, chacun fait bien comme il l'entend et affirmer que faire l'amour, c'est rester extérieur à la sexualité (p.244) semble quand même bien prétentieux et péremptoire.

 

Nous l'avons dit plus haut, l'ouvrage est empreint d'un peu de condescendance. À la fin d'un paragraphe un peu difficile, le texte conclut qu'il est salutaire de distinguer la littérature ambitieuse de la littérature de masse. (p.286) À propos de la littérature de masse, il poursuit : (…) les qualités littéraires restent accessoires car la fonction principale de la littérature de masse est de divertir, au sens pascalien du terme. Il s'en suit une note de bas de page assez condescendante et comique à propos du divertissement, une note très pascalienne que la masse appréciera. En même temps, si comme le suggère l'ouvrage réfléchir mène au désespoir et au suicide, autant se divertir.

Un autre exemple sur la pensée et l'action. (…) Agir et exister s'excluent l'un l'autre. Lorsque René Descartes écrivait son fameux « Je pense, donc je suis », il voulait aussi dire que plus on pense, plus on existe. Descartes écrit « Je pense, donc je suis », puis « Je suis, j'existe ». Il fait de la métaphysique et déduit du simple fait qu'il pense qu'il existe. Il n'y pas l'idée d'intensité selon laquelle que plus il pense, plus il existe. Il suit un raisonnement la logique. Or, agir et penser sont inconciliables : l'action exige une grande part d'inconscience alors que la pensée empêche l'action. (Note : Il s'ensuit que la lâcheté serait souvent due à un excès d'intelligence car elle envisage les conséquences de l'action. La témérité qui exige une spontanéité pourrait ainsi être considérée comme la vertu des imbéciles.) S'intéresser à la littérature et à la philosophie relève ainsi du plus haut degré de la vitalité. La réflexion est une quête du sens et seuls ceux qui aiment l'existence peuvent se préoccuper de son sens. L'action doit être abandonnée aux hommes sans imagination. (p.96-7) Le passage mériterait d'être relativisé ou questionné par rapport à la pensée et à l'action. Pour donner un exemple, si René Descartes était un grand penseur, il a été aussi un homme d'action en contact avec tous les savants de son époque. Il a sillonné toute l'Europe. Ce n'était pas le penseur dans sa tour d'ivoire ; c'était un penseur très engagé dans son époque.
((...) Après cette fameuse nuit, il visite encore le monde en allant de Souabe en Autriche, en Bohême, en Hongrie, en Poméranie. En remontant l'Elbe, il oblige, par sa grande résolution et sa promptitude à tirer l'épée, des mariniers qui voulaient l'assassiner à le conduire à bon port. Ayant renoncé au métier des armes, Descartes passe l'hiver de 1621 en Hollande, puis revient en France en 1622 pour prendre possession des terres poitevines, héritage de sa mère. (...) Source : Article Larousse René Descartes)

 

Le plus frustrant dans l'ouvrage est en fait l'absence de critique, les extraits de textes étant accompagnés de commentaires uniquement destinés à les expliciter. Par exemple, il y a cette phrase de Jorge Volpi qui termine une citation et qui appellerait spécifiquement quelques commentaires ou au moins une remarque : « Le terrorisme est un humanisme. » (p.267) Est-ce de l'ironie de la part de l'écrivain ? Est-ce le point de vue du terroriste ou est-ce réellement ce que pense l'écrivain ? Et partant, est-ce le point de vue l'auteur lui-même puisqu'il ne dément pas ? Car entre terrorisme et humanisme, on ne fait pas bien le lien.

Dans le même esprit, le lecteur peut être un peu frustré par le fait que l'ouvrage ne tire pas de conclusion, ni d'enseignement par rapport au travail effectué. Dans la conclusion, le texte revient sur l'atopia et sur la distinction entre littérature masse et littérature exigeante. La conclusion est intéressante et riche, mais le lecteur reste sur sa faim ; il a le sentiment que la conclusion n'est pas à la hauteur de ce qui se joue dans les textes présentés. Le syndrome Bartleby, l'artiste et le vertige de l'absolu, de la condition humaine, de l'héritage littéraire, etc., l'artiste sans œuvre ou qui s'interrompt. Autrement dit, la question de l'artiste qui préférerait ne pas... ou ne plus... ou n'avoir jamais... Mais aussi l'artiste qui n'a peut-être pas le choix.

 

Atopia, petit observatoire de littérature décalée, d'Éric Bonnargent est un livre très intéressant et stimulant, jusque dans ses maladresses. Rappelons que les remarques qui précèdent ne sont que des points de détail davantage destinés à éprouver le livre qu'à le critiquer. Ces remarques sont subjectives qui n'enlèvent au final rien à l'intérêt de ce livre par ailleurs remarquable.

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