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Mort d'un jardinier, Lucien Suel, La Table Ronde, ISBN-13: 978-2710330929, France.
Mort d'un jardinier - Lucien Suel

La lecture d'un roman, d'un recueil de nouvelles, d'un essai... est presque toujours précédée d'un évènement, d'une rencontre, dans lesquels le hasard ou un ami, ou que et qui sais-je encore, jouent un rôle. Je connaissais monsieur X. depuis quelques jours seulement, quand il m'a prêté Mort d'un jardinier. On lui avait dit que j'aimais lire et écrire. Il m'avait prévenue : pas de point dans ce texte, uniquement des virgules, points-virgules et autres points d'interrogation. Il se trompait.

Un point ponctue la fin de ce qu'il faut bien appeler les chapitres de ce roman qui n'en est pas tout à fait un, qui en emprunte la structure seulement. Et le point final du dernier (chapitre) prend une force décuplée, définitive.

Au bout de la première page, j'étais essoufflée, et j'ai compris maintenant pourquoi monsieur X. n'avait pas vu les points. Ni moi. Avant d'avoir vérifié.

Essoufflée, donc. Cette lecture m'a fait prendre conscience de l'accord parfait qu'il y a parfois entre notre respiration de lecteur, et le rythme du texte.

« Tu sors de la maison pavée, tu montes ; l'allée serpente entre les plantes vivaces exposées au sud, tu te baisses un peu, tête penchée pour passer sous la vigne qui traverse le chemin en hauteur et s'enfile ensuite sous la gouttière en pvc, le long de tuiles flamandes rouges, ton regard au niveau du toit effleure la mousse amalgamée en boules vert foncé collées sur quelques tuiles,... »

Quatre pages sans point pour s'arrêter. Le premier chapitre. On marche dans le jardin avec le jardinier. Le personnage central. C'est sans doute lui qui parle. Qui se parle. « Tu sors de la maison pavée, tu montes ; »

Photo Lucien SuelÀ la dernière page « ; ton chat escalade souplement la barrière, saute dans l'allée et s'approche de ton corps gisant entre les bûches, le lapin détale, les pigeons s'envolent lourdement en faisant claquer leurs ailes, le rouge-gorge se tait, le chat noir se frotte contre ta veste en miaulant, on entend le bruit d'un moteur, une voiture qui s'arrête, une portière qui claque, une vache qui meugle, le chien des voisins qui aboie, puis quelques minutes plus tard, une voix qui t'appelle encore et encore, une voix qui crie ton nom à l'entrée du jardin. »

Point final. Le jardinier est mort, victime d'une crise cardiaque.

Entres ces deux moments du récit : « Tu sors de la maison pavée, tu montes ; » et « ...une voix qui t'appelle encore et encore, une voix qui crie ton nom à l'entré du jardin. », une vie est passée.

Deux parties dans ce roman. Dans la première, le jardinier vit dans son jardin, le jardin vit dans le regard du jardinier. Il y a des gestes minuscules, des gestes techniques, des bruits, des odeurs, de la vie animale et de la vie végétale. Je n'ai jamais fait de jardinage, mais je connais tout ce qui se passe dans cet endroit. Force de l'écriture, poésie de l'écriture. Avec rien, ou pas grand-chose, ou plutôt avec l'illusion du rien et du pas grand-chose, Lucien Suel nous offre un monde, une réminiscence, - pour moi, le souvenir de roses trémières - l'envie d'un jardin de curé, d'un jardin potager.

« Tu récoltes ce que tu as semé, tu commences par le rouge et le vert, premiers radis premières laitues, gotte jaune d'or ou reine de mai, d'abord des feuilles tendres comme du papier de soie, presque transparentes puis qui bouclent comme des oreilles, d'un vert moyen qui s'approfondit encore à l'extérieur alors que le cœur de la salade enfle et blanchit, un cœur qu'on peut arracher aussitôt avec les dents et croquer naturellement dans le jardin en l'assaisonnant avec une tige de jeune échalote, tu t'accroupis devant les cosses de petits pois à disputer aux ramiers, tu passes une matinée à arracher... »

Photo Lucien SuelOn sait que le jardinier porte des lunettes et que son crâne se dégarnit. Dans la maison, une femme « dort encore dans la chaleur de la couette ».

Dans la deuxième partie, le jardinier git dans son jardin. Il nous offre le déroulé de sa vie. Un peu comme s'il était au dessus de lui-même, dans une sorte d'état second. Dans un état second, et même dernier, bien entendu, puisqu'il est mort. Ou mourant. Des souvenirs d'enfance, des souvenirs d'amis, de musiques, de voiture, de voyages, de livres.

Lucien Suel utilise la ponctuation pour porter la vague et le souffle poétique de son récit. Par exemple, lorsqu'il se lance dans l'énoncé d'une série, il supprime la virgule.

« ..., tu deviens Dean Moriarty Durtal Molloy Japhy Rider Michel Strogoff Kit Carson Marchenoir William Lee Chinaski ou Donissan ;... »

Souvenirs d'enfance : « Tu fais tourner le petit tournevis entre les doigts de ta main droite, la gauche maintient la clé sur l'écrou, toutes les pièces du mécano sont étalées sur la table dans la cuisine,... »

Réminiscences. Les gens de ma génération connaissent le mécano. Même les filles.

Souvenirs d'un peu plus tard : « ..., et tu entends Helen Merrill j'aime Paris au printemps et Jeanne Lee quelquefois je suis un enfant qui a perdu sa mère et Kathleen Ferrier j'entends la voix des enfants morts et Marianne Faithfull je m'assieds et je regarde les enfants qui jouent et Brigitte Fontaine c'est tout à fait comme à la radio et Colette Magny j'en sais rien viens donne moi la main et Billie Holiday des fruits bizarres sont accrochés dans les arbres,... ».

Toute une époque. Tout un milieu et des références qui ne sont pas anodines.

Mort d'un jardinier est beau comme un jardin bien tenu. Pas de ces jardins de décoration. Un vrai jardin.

Écrit par :
Danièle
 

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