David Toscana, El ultimo lector : Rencontre

Mardi dernier à la librairie L'Attrape-Cœurs les lecteurs ont rencontré David Toscana auteur du très mexicain El ultimo lector. Une façon de prolonger le Salon du livre. Toute l'équipe de Zulma ou presque était là. Carole Martinez s'était également jointe aux lecteurs ainsi que deux autres lectrices d'origine mexicaine. Les lecteurs n'étaient pas à court de traducteurs ! Tacos et guacamole avaient remplacé gougères et chouquettes. Ambiance latino. Voici le récit de la soirée en quelques mots. (Les photos de la rencontre sont ici.)
L'éditrice, Laure Leroy, a lu quelques pages du dernier lecteur pour nous remettre dans l'ambiance du texte.
Sylvie, la libraire, remarque dans El ultimo lector le nombre impressionnant de romans cités. Des textes d'origines diverses se fondent dans l'intrigue si bien qu'il est difficile de faire la part entre la fiction de l'intrigue proprement dite et la fiction des textes utilisés. Le lecteur passe de l'une à l'autre sans s'en apercevoir du fait de l'absence de guillemets. Se pose donc la question de savoir si les romans cités existent réellement ? L'auteur répond par la négative. Tous les textes dans le texte ont été inventés ! Sauf la Bible et un roman avorté qu'il a jeté aux cafards - ceux qui liront le texte comprendrons. Sans cela le roman aurait été trop compliqué à écrire et l'auteur n'aurait pas joui de la même liberté. Quel dommage ! Car jamais les lecteurs ne pourront lire Le pommier de Alberto Santin, ni surtout La mort de Babette de Pierre Laffitte.
Laure Leroy souligne un passage sur la mort. Il s'agit d'une réflexion sur le passage de la vie à la mort, le trépas, et sa représentation dans les romans. Ces pages sont effectivement remarquables. Sur ce passage en particulier David Toscana explique qu'il voulait donner une description de la mort autre que celle que l'on trouve habituellement dans la littérature de fiction. Au moment du trépas, ce sont des visages horrifiés, pétrifiés d'horreur que l'on nous décrit. Or l'auteur propose une description plus réaliste de la mort. Ainsi, selon Lucio, bibliothécaire et héros de l'intrigue, face à la mort l'Homme éprouve un sentiment de honte. Ce sentiment de honte vient de la prise de conscience sa propre vulnérabilité. Le lecteur pourra trouver cette réflexion morbide. Mais elle est en fait typique de la culture mexicaine. Car les mexicains ont un rapport à la mort très différent du notre.
Un lecteur émérite trouve la lecture du texte jubilatoire. Il qualifie le texte de roman de l'ironie. Peut-être l'expression n'est-elle pas mot pour mot celle utilisée, mais ironie est bien l'idée. David Toscana acquiesce. L'ironie est omniprésente dans le texte. Et il confie que son maître en la matière est Cervantès. La lecture de Don Quichotte de la Manche lui a donné le goût des lettres et l'envie d'écrire.
Quant à moi, entre deux séries de photos, je fais à peu près la remarque suivante : « Quand même, Lucio est dans sa bibliothèque comme au purgatoire... (traduction en espagnol) ...c'est lui qui décide quel livre va droit en enfer ou bien trouve place sur les étagères... (traduction en espagnol) ...c'est Lucio qui livre arbitrairement Melchisedec à la police... (traduction en espagnol) ...c'est Lucio qui indique à son fils comment faire disparaître le corps Babette... (traduction en espagnol) ...lui encore qui fait tuer le bouc... (traduction en espagnol) ...qui critique la Bible... (traduction en espagnol) ...enfin, c'est Lucio qui profane le texte dans l'église... (traduction en espagnol) ... Ce Lucio, quand même, ressemble beaucoup à un démon. Lucio, ce ne serait pas Lucifer ? Est-ce quelque chose à quoi vous avez pensé ? » Sur ce point l'auteur marque sa surprise. Il est catégorique. Il n'est pas d'accord. Déjà Lucifer n'est pas au purgatoire, mais en enfer. Nous sommes d'accord. Il poursuit en expliquant que non, au contraire, Lucio, c'est Dieu. Il est Dieu ; il contrôle tout. Décide des livres : « Toi tu vas en enfer. Toi tu vas sur les rayons. » Décide de qui va mourir aussi. L'auteur indique avec les bras toutes les directions pour bien montrer que c'est Lucio qui indique qui fait quoi. Lucio, c'est Dieu.
À ce moment du récit, je dois à la fois faire acte de contrition et apporter une précision. Souligner et s'appuyer sur la consonance entre Lucio et Lucifer était un peu hâtif au regard du texte, j'en conviens. Et ce, malgré que Lucio se balade en enfer avec désinvolture, malgré le texte sacré profané, la mise à mort du bouc - d'aucuns auraient pu y voir une allusion à un rite satanique, mais ce n'est pas le cas - et son comportement plutôt détaché en toutes circonstances. Un lecteur insiste justement sur le bouc et l'auteur répond qu'il s'agit d'un animal commun dans la campagne du nord de Monterrey. Ainsi, dire que le comportement de Lucio n'est pas très catholique aurait déjà été plus heureux, bien que peut-être insuffisant. (Le Mexique est un pays fortement marqué par la religion catholique représentée par la vierge Guadaloupé.)
Pour être précis, si vous lisez El ultimo lector, vous vous rendrez peut-être compte que c'est le roman de l'ironie certes, mais aussi le roman de la démythification et de la désacralisation. Dans El ultimo lector, tout le monde descend de son piédestal. L'auteur prend un malin plaisir, un plaisir jubilatoire, à démythifier, voire désacraliser les Textes, les Livres, la Bible, les Auteurs ou Écrivains comme vous voulez, les Bibliothécaires, les Hommes d'État (Porfirio Diaz par exemple), la Police, la Justice, la Religion, la Mort, l'Enfer, etc. En fait, David Toscana démythifie et remet les choses à leur place. Lucio fait preuve de lucidité et de discernement. Il est profane. Ainsi, faire apparaître Lucifer est un peu à contre-courant puisque c'est réinjecter en quelque sorte de la superstition, de la croyance dans le texte. D'où la surprise de l'auteur. (Si, si, je vous l'assure, je l'ai bien observé, il avait les yeux « grands comme des soucoupes ».) Le Dieu auquel l'auteur compare Lucio n'est pas le Dieu de la religion, mais le Dieu omnipotent qui sommeille en tout auteur ou lecteur, en tout créateur de fiction.
Ah oui, j'oubliais par rapport à l'after, l'actuel président du Mexique n'est pas Vincente Fox, mais Felipe Calderon. Contrition encore. Et j'aurais croisé un sympathique badge Travailler moins pour lire plus !
Merci à David Toscana et à l'équipe de Zulma pour leur bonne humeur !
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