Fabrice Luchini lit Baudelaire, Bernhard, Céline et Valéry : Récit
Dimanche 7 juin, Fabrice Luchini est au théâtre des Bouffes du nord pour une lecture publique dans le cadre de Paris en toutes lettres.
C'est l'occasion rêvée de voir Fabrice Luchini sur scène. Je connais ses lectures du Voyage au bout de la nuit pour avoir écouté les enregistrements une journée printemps allongé dans l'herbe, pas très loin des Abbesses d'ailleurs.
Quelle expérience ! Le texte de Céline et l'interprétation de Fabrice Luchini peuvent difficilement laisser indifférent. La modulation de sa voix, la modulation du débit, sa façon de crier presque, c'est quelque chose. À ce point d'ailleurs diront certains que ce n'est plus du Céline ; c'est du Luchini . Et d'une certaine manière c'est vrai, à chacun sa lecture.
L'acteur entre en scène avec une pile de livres sous le bras et sous les applaudissements du public. Des marques pages sortent des livres qu'il dépose simplement au pied de sa chaise. Avec humour, il annonce le programme sur le mode « Delanoé m'a demandé de faire quelque chose de gratuit. C'est pour la Culture. Ici on n'est pas des bobos avec la place à soixante euros. On est des vrais, des cultureux ! Ah, ils veulent de la littérature, faire les cultivés le dimanche. Ah, ils veulent du lourd. Ils vont être servis ! Ils vont comprendre ! » Et nous, on se dit que c'est bien parti.
Au programme donc, lecture de Baudelaire, Thomas Bernhard, Céline et Paul Valéry. « Q-u-e d-u l-o-u-r-d ! Vous allez voir... » L'acteur a choisi des textes sur Paris bien sûr. Dès qu'il a trouvé le mot « Paris » écrit, il en a pris prétexte pour retenir les meilleurs textes. Par exemple des textes de Thomas Bernhard où le mot Paris n'apparaît qu'une seule fois !
Assis sur la chaise au centre de la scène circulaire, Fabrice Luchini déclame Baudelaire par cœur. Mais ce n'est peut-être pas avec Baudelaire que l'humour fonctionne le mieux. Le spleen finalement laisse assez peu de marges de manœuvre, peu de place à l'interprétation. Tout de même vers la fin cela finit par fonctionner et l'ennui bâille. Comme le texte évoque Paris, qu'il est noir et qu'il a bien plombé l'assistance, fier de son petit effet l'acteur s'exclame : « Paris, ville de lumière ! Mais oui, c'est ça... »
La lecture du texte de Thomas Bernhard est savoureuse. (La retranscription de trois jours d'allocution à la radio d'après ce que j'ai compris.) Un texte sur l'écriture, le travail de l'écrivain et sur l'origine, la source, le fondement même de l'écriture. Une ontologie de l'écriture ? Une description de l'enfance sans concessions aussi. Une charge contre Vienne et les Viennois, et plus généralement contre l'Autriche et les Autrichiens, dont Thomas Bernhard a le secret et qui a fait sa renommée. Une description des circonstances dans lesquelles il est venu à l'écriture, cloué sur un lit en altitude face à un sommet noir, toujours à l'ombre. Lui qui ne voulait rien, surtout pas écrire. Mais comment faire autrement qu'écrire dans ces conditions ? L'écriture comme un cancer. Un livre, une tumeur qu'on vous enlève. Mais les métastases sont là. Le mal est là. Rien n'y fait. Cela repousse toujours ! C'est noir, profond. On ne peut dire ce qui se faufile dans le texte entre les mots, entre les phrases. Il faut aller y voir par soi-même. Simplement dire que l'interprétation de Fabrice Luchini fait ressortir un humour doux amer, l'auto dérision, l'ironie sans rien enlever de la gravité et de la profondeur du texte. C'est jubilatoire.
Puis vient le moment de Céline, le moment Céline, et l'artiste laconique de prévenir l'assistance, « attention, c'est du beau. » Fabrice Luchini a découvert l'œuvre à dix-neuf ans. Un SDF anarchiste lui a donné le texte à lire, peut-être même ce passage, dans le square près des Abbesses. Et c'est par ce texte qu'il est réellement venu à la littérature. De Voyage au bout de la nuit, il a choisi le passage où la mère de Bardamu vient le visiter à l'hôpital, les promenades. L'acteur commence la lecture ; il se chauffe, le débit s'accélère ; il mange les mots, braille et devant les projecteurs jaillissent des nuages de postillons ; il ralentit, murmure, enfin presque. C'est pour repartir de plus belle à l'assaut des façades, des rues, de Paris, de la Seine, de la banlieue dans la langue des faubourgs. C'est beau, vrai, plein de poésie. C'est noir aussi. Avec la poésie, ça vous plombe sans même vous en rendre compte. C'est du lourd et du retors. Du beau.
L'acteur poursuit avec un passage de Mort à crédit sur la vieillesse, sur la mort de la concierge, la mort de Madame Bérenge. Beau aussi, et triste avec ça. Et Fabrice Luchini de conclure : « Céline, le plus grand styliste du vingtième siècle. »
L'acteur enchaîne avec la lecture d'un texte de Paul Valéry extrait de Tel quel. Dans le texte, le narrateur interpelle le lecteur. Il lui pose des questions. Si bien que l'on ne sais plus si c'est l'auteur qui s'adresse au lecteur ou l'artiste qui s'adresse au public. Comme il croit qu'on l'interpelle, le public répond au début au moins.
Le spectacle, le show s'achève par la lecture d'une interview de Thomas Bernhard par un journaliste. Il est question des subventions aux artistes, sujet toujours un peu touchy. Thomas Bernhard face à un journaliste apparemment éberlué est catégorique, il ne faut pas subventionner la culture ! Il répond sur le mode : « Pas un centime pour les artistes, sinon ils ne font plus rien. L'Art n'est pas une affaire d'argent. Je n'ai jamais prétendu à rien en tant qu'artiste ; j'ai fait mon travail, c'est tout. » Dans la bouche de Fabrice Luchini, le public ne sait plus trop si c'est du premier ou du second degré. « Mais Thomas Bernhard était très à la mode, très lu dans les années 80-90 vous savez », ironise l'acteur.
Depuis le début du spectacle, au cours de la transition entre chaque texte, l'acteur fait de l'humour sur Delanoé lui demandant un spectacle gratuit - « soixante euros la place normalement », se désole-t-il -, sur la « mairie socialo », etc. Et puisque c'est jour d'élection européenne, il s'en donne à cœur joie ne manquant pas entre autres de railler deux personnalités politiques qui se sont empoignées la veille à la télévision offrant un spectacle lamentable. La transition entre chaque lecture est aussi l'occasion de plaisanter sur Philippe Delerme, « Fanny Ardannnnnnnt » ; de jouer avec les mots (se lancer dans une tirade avec plusieurs niveaux de développement, d'a parte) et de faire le pitre (danser en chantant « nous des sœurs jumelles, etc. »). Au fond de la scène, il regarde les planches et répète pour lui-même, pensif : « Soixante euros la place ! » Ce qui naturellement fait bien rigoler le public à ses dépens.
Là où il est fort Fabrice Luchini, c'est lorsqu'une personne assise sur un coussin à même la scène s'en va en lui passant sous le nez. L'espace d'un instant, on le sent vexé, peut-être même blessé. Quel manque de respect il est vrai. Un peu agacé, il s'exclame : « Ah, quand ils paient soixante euros, on les voit pas partir comme ça ! Ils restent jusqu'au bout ! » Et puis l'instant d'après, moment d'inspiration, de grâce sur le ton de la lecture de Voyage au bout de la nuit : « « Faites-leur du bien. Faites-leur du bien et ils vous en voudront » (comme le dit si justement Bardamu). Il a raison Céline, il a raison ! » s'exclame-t-il sous les applaudissements.
Fabrice Luchini est un acteur, un humoriste et un virtuose. Un lecteur perspicace aussi. Et par deux fois au moins au cours du spectacle il répétera : « Je ne suis pas écrivain. »
Allez promis, la prochaine fois on prendra la place à soixante euros et même si on passe pour des bobos. « Que du lourd ! » c'est vrai. Mais le public est parti le cœur léger - et pensif un peu quand même, c'est bien ça ? Ah, la littérature !
Vous pouvez consulter quelques photos en suivant le lien Fabrice Luchini lit Baudelaire, Bernhard, Céline et Valéry : Photos.
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